Il sent une truffe froide sur sa main qui pend hors du lit. D'habitude, il se réveille avant que Clebs ne débarque. Il est habitué à se lever pour aller au boulot et il aime bien flâner avant de sortir du lit. Surtout, son épouse et lui passent chaque matin un moment dans les bras l’un de l’autre, sous la couette. Chacun réchauffe à feu doux son cœur à l’autre. Ensuite, ils peuvent affronter toutes les grisailles du jour. Clebs passe cependant tous les matins, comme ils le lui ont appris. Son épouse est grincheuse. Clebs ne doit plus les réveiller durant les 6 mois à venir. Zut !!! Il a oublié de le lui dire ! Le chien est vieux, sa mémoire est intacte mais il n’a pas une once de capacité déductive. C'est une seconde main, d’une ancienne génération. C’est leur choix. Pas pour le prix. On gagne désormais très bien sa vie dans le non-marchand. Ils ont acheté le chien à un ami féru du dernier cri qui voulait un fennec, bien plus tendance. Il pouvait acheter un cloporte, très stable, une sauterelle pas toujours des plus adroite pour servir le dîner, une mangouste bien adaptée aux petits studios, une araignée, pour les misanthropes mais il voulait un fennec qui entend tout et est capable de raisonnements basiques. Un fennec ne les aurait pas réveillés s’ils avaient évoqué en sa présence leur congé de 6 mois. Les plus instruits leur auraient même proposé un nouvel horaire, tenant compte de toutes leurs petites habitudes.

 

Clebs est, disons le franchement, peu musclé entre les oreilles mais c’est très bien ainsi. Lui travaille depuis toujours dans la formation et n’a pas envie de s’y remettre après le boulot. Clebs lessive, repasse, remplit et vide le lave-vaisselle, passe l’aspirateur, le balai et la loque à reloqueter, range le linge, repeint la maison, assure les petites rénovations, toutes ces choses dont on se passe volontiers. Clebs peut aussi cuisiner mais rarement. C’est la chasse gardée de monsieur. Il gère également l’administration du ménage. Il assure ainsi le suivi des paiements, fait un peu de veille pour débusquer les prix les plus intéressants, classe les factures électroniques mais ils ne veulent pas qu’il en fasse de trop, comme dans certaines familles où le chien, le chat ou la libellule organisent la vie de toute la maisonnée. Ils lui ont juste appris à travailler, à parler un peu en bruxellois et à remuer la queue quand l’entourage rigole. Ils n'ont en outre, ni l'un ni l'autre, un amour immodéré de la technologie. Un prédécesseur dans son ASBL cassait une souris d'ordinateur de temps à autre quand l'informatique de l'époque n'en faisait qu'à sa tête. Il était un peu du même genre.

 

Dans la salle à manger, Clebs a dressé la table, fait le café, mis les tartines à griller au dernier moment. Il est assis dans un coin, le portable dans les pattes et cherche un nouveau forfait internet moins onéreux que l’actuel. Clebs passe pas mal de temps à surfer sur le net car les big data sont interdits, il faut donc chercher sur la toile pour trouver ce que l'on désire. Clebs réalise toujours son boulot administratif quand il se repose de ses acti-vités physiques. Ces trois dernières années, lui et son épouse ont pas mal bossé. Ils font tous les deux leurs 18 heures semaine, en trois jours, ce qui n'est pas si mal à cette époque. Il est directeur d’une association de formation pour adultes, en éducation permanente et gestion du temps de carrière. Elle travaille dans un service public local qui offre des activités récréatives diverses pour tout un chacun. Leur dernière longue période sans boulot date déjà de trois années et ils ont des projets en tête, bien au-delà de leurs occupations professionnelles. Quelques années plus tôt, ravis, ils se seraient consacrés aux deux poulpiquets qui animaient la maisonnée mais ils faisaient leur vie, leurs études de base terminées. Le lutin était parti, comme tous les jeunes, courir le monde pendant deux ans et leur fée étudiait à Vladivostok. Ils commenceraient à travailler vers les 30 ans. Ils avaient encore tout le temps. Il consacrera ses 6 mois de congé à l'écriture et à la photographie. Elle donnera gratuitement des cours de couture. Elle est très investie dans les bourses d'échange d'apprentissage. Ils se formeront aussi, ensemble cette fois. Ils prennent de l’âge et souhaitent apprendre un truc « qui ne sert à rien ». Juste pour eux, juste pour le savoir, pour le fun. En 2058, on a retrouvé le plaisir et la pertinence de l’inutile. Ils hésitent encore entre le macramé, la cuisine du Kalahari ou une introduction à la physique cantique.

 

Le CESEP vient de fêter ses 80 printemps. En se penchant dans les archives, il a trouvé les documents préparatoires aux 40 ans. Cela lui a donné froid dans le dos. En 2018, chômage, dérégulation, flexibilité du marché du travail, petits boulots, paupérisation, épuisement professionnel, adéquation de la formation aux besoins des entreprises, explosion des inégalités, marchandisation de la culture, de l’eau, des soins de santé et de l’ensemble de la politique sociale rythmaient le quotidien de ses aïeux qui s’échouaient chaque jour un peu plus sur les écueils d’un état policier. Le réchauffement climatique annonçait la débâcle pendant que les grandes entreprises bétonnaient, non les digues mais le débat. Les politiques mises en œuvre creusaient chaque jour la fracture sociale avec joie et allégresse et ignoraient complètement et de façon incompréhensible les cohortes de R3D3 qui commençaient à pousser à marche forcée les travailleurs hors des entreprises et ne tarderaient pas à rentrer dans leur salle de bain pour leur laver le dos. Les citoyens ne protestaient que trop peu, souvent occupés à trembler à la vue d’un migrant. Deux siècles plus tôt, les canuts précipitaient les Jacquards par dessus les traboules de la Croix-Rousse. Autre temps, autres mœurs !

Ses anciens collègues vivaient une période troublée. La crainte, l’indignation et la colère suintaient des archives consultées mais, en fouillant bien, il avait trouvé l'espoir et la détermination bien blottis dans leur chemise en plastique. Il manquait l’étincelle ou le catalyseur. C’était une question de temps, juste une nanoseconde à l’échelle de l’histoire. Le monde d'alors était comme une pomme toujours plus blette. En 2029, elle n’était plus que pourriture. Un siècle plus tôt, en était sortie une nuée d’insectes, défilant au pas de l'oie, un brassard à la patte bien tendue par dessus la tête. Heureusement, la pomme abritait cette fois suffisamment de bonnes graines qui n'attendaient que leur heure de gloire. Le peuple, qui se reconsidérait enfin comme tel, avait finalement compris que l’addition des mesures qu’on lui imposait depuis tant d’années était impayable, inutile et injuste. La classe moyenne, nombreuse, à force de regarder les bateaux et sucer des glaces à l’eau1 avait sifflé la fin de la récréation. Collette Magny2 en avait ri dans sa tombe. Enfin, ils avaient compris !!! Une nouvelle société naissait, basée sur la justice sociale, la recherche du bien-être pour tous et la réalisation de soi. Si les machines pouvaient prendre autant de place, qu’elles la prennent mais pas n’importe comment. Ils privilégieraient le temps, tout ce bon temps qui allait enfin s’offrir à eux. Ils choisiraient, consciemment, les avancées technologiques dont ils avaient besoin. Plus question de les subir. Ils les impulseraient, les choisiraient ou les refuseraient. Les robots viendraient donc aider les hommes, dans les entreprises, les institutions et les ménages. La diminution du temps de travail, la création de nouveaux métiers et le retour d’anciens métiers du socioculturel jetterait pour longtemps, ne jamais dire toujours, le chômage dans les profondeurs du Tartare.

 

En cette douce journée de 2058, les grandes sociétés conçoivent et commercialisent des robots, en inventent de plus jolis, plus fonctionnels, plus à la mode mais il leur est interdit de les programmer, seuls les citoyens et les travailleurs en ont le pouvoir. Ceux qui ne le désirent pas peuvent déposer leur robot dans une association spécia-lisée et agréée qui offre ce service. La véritable intelligence artificielle est interdite. Les robots sont simplement capables de tâches complexes. Aucun n’est mathématicien, philosophe, économiste, sociologue ni même colonel ou maréchal des logis. Ils sont exclus des métiers de relation humaine. Aucun n’est enseignant, formateur, infirmier ni même croque-mort. Dans les entreprises et institutions, l'introduction de nouveaux robots n'est possible qu'en cas de diminution du temps de travail, sans perte de salaire. Dans les usines, pour ne pas perdre toute l’habilité humaine, les robots ne peuvent prendre la place des ouvriers qu'en accord avec ces derniers et pour autant que l’on maintienne le savoir-faire. On trouve donc encore des ébénistes, des ferronniers, des bijoutiers et des souffleurs de verre. Les robots ne sont finalement que des machines, des esclaves modernes qui, cette fois, sans controverse, n'ont pas d'âme et sont bêtes à manger du foin. Ils permettent simplement de gagner un temps considérable que les hommes mettent à profit pour s'occuper de choses qui les amusent et les intéressent. Ils peuvent maintenant se vouer pleinement à leurs enfants et à leurs aînés, se consacrer aux relations humaines en général, à leur développement personnel, à se former, voyager et prendre du bon temps. Chacun a enfin du temps à consacrer, gratuitement, à la collectivité. L'enseignement a bien changé. S'en est fini de l'adéquation de la formation avec les besoins de l'entreprise. Un solide tronc commun forme les mômes à devenir des adultes responsables, citoyens dotés d'un sens critique aiguisé, capables de faire des choix. Ils ont en outre le bagage nécessaire pour choisir une carrière professionnelle épanouissante dans un projet de vie qui l'est tout autant. La spécialisation, le métier, ne viennent qu'en fin de par-cours, après 25 ans, suite à des stages et des voyages, autant de rencontres qui permettent de savoir où l’on met les pieds. La carrière professionnelle n'est plus linéaire. On change de métier comme de chemise. Lui et elle sont bien placés pour le savoir. Quand ils se sont rencontrés, elle était agent immobilier et lui designer. Après ces 6 mois de pause, ils reprendront le travail avec un horaire allégé. Ils n’ont plus 20 ans. Ils vont travailler à un autre rythme, pour faire d'autres choses, transmettre leur savoir à des petits nouveaux, retourner sur le terrain, réfléchir à l'avenir, questionner le passé, toutes ces choses importantes que leurs anciens collègues n'avaient pas le temps de réaliser.

 

Ils flânent en cette première matinée de pause. Ils sont assis tous les deux en robe de chambre, main dans la main, sur le banc du jardin. Les parterres sont, comme toujours, un indescriptible fouillis. Chaque printemps, ils se promettent de s’en occuper mais ils trouvent toujours une bonne excuse pour ne pas le faire. Ils n'ont tout simplement pas la main verte. C’est décidé ! Ils prendront cette fois un peu de temps pour apprendre à Clebs à jardiner. Le chien arrive justement pour leur servir un café. A force de passer du temps avec lui, ils l’aiment bien leur Clebs. Machinalement, elle lui tapote la tête. Ils se regardent effrayés avant de plonger leur regard dans celui du chien. Il est vide. Ouf ! C’est très bien ainsi.

 

 

 

1. Extrait de la chanson de Michel JONASZ "les vacances au bord de la mer" http://paroles2chansons.lemonde.fr/paroles-michel-jonasz/paroles-les-vacances-au-bord-de-la-mer.html
2. Chanteuse française engagée. 1926 - 1997. http://lyricstranslate.com/fr/colette-magny-les-gens-de-la-moyenne-lyrics.html