1.

- Tu es belle, Kieu.
- Merci, tu me plais aussi.
- J’aimerais te toucher.
- Nous sommes hyper-compatibles, nous avons de la chance.
- Je veux dire : vraiment toucher ton corps ! Je me sens fiévreux rien qu’à y penser. Tu crois qu’on pourrait ?
- Tu veux t’uploader ?
- Non, je voudrais que nos peaux se frôlent pour de vrai, que nos bouches…
- Tom, il y a la guerre.
- Je sais, je suis dingue…
- Tu as pris quelque chose ?
- A quoi ça rime d’être compatible si on ne peut jamais être ensemble ? C’est loin, la Corée...
- 나는 너를 이해하지 못한다.
- Pardon ?
- Tom, 치유해야합니다 !
- Merde, la traduction déconne, je dois te laisser !
- 날 놀라게 해.
- Je t’aime, Kieu !

 

 

2.

- Il n’est pas normal que ton système de traduction plante. Tu es bien en ordre de mises à jour ?
- Ne te mêle pas de ça, 6Y3.
- Tu deviens insolent.
- Je ne me sens pas bien, je te demande pardon.
- Laisse-moi jeter un œil sur ton système.
- J’aimerais mieux pas.
- C’est un ordre, Tom. Voyons. « D’importantes mises à jour n’ont pas pu être installées. Un redémarrage du système d’assistance neuronale est programmé pour 17h43. Terminez toutes vos tâches en cours. ». C’est bien ce que je pensais. Ça fait longtemps ?
- ...
- Tu es vulnérable, Tom, et à travers toi nous le sommes tous, tu te rends compte ? Ne me dis pas que le problème date de mon… prédécesseur ?
- Bartleby n’a jamais trafiqué mon système.
- Tu mens très mal. Je sais que tu y étais attaché mais cette personne est un nuisible, un sous-humain de la pire espèce.
- C’était mon maître.
- On appelle ça le syndrome de Stockholm. Je vais devoir faire un rapport à nozamA® mais d’abord tu dois te mettre à jour. Comment diable as-tu pu y échapper ?
- Je vais tout te raconter. Tu as raison, j’ai besoin de ton aide.
- T’en rendre compte est déjà une étape.
- J’ai entrepris un journal intime pour mettre de l’ordre dans mes pensées.
- Excellente idée, Tom.
- Mais je rencontre un problème. Pour transcrire une journée, j’ai besoin de 48h. Quand puis-je espérer être à jour ?
- Intéressant ! Laisse-moi réfléchir...

 

 

3.

Ouf. 6Y3 en a pour un bout de temps à patiner. C’était le cadeau d’adieu de Bartleby, juste avant qu’il soit renvoyé : sa botte secrète, le catalogue des apories, ces questions qui rendent les robots zinzin. Les machines ont beau surclasser notre intelligence, un paradoxe suffit à les para-lyser. Mon maître m’a aussi appris à échapper aux mises à jour en désactivant mon horloge interne tous les jours entre 17h43 et 17h44. Évidemment, ce n’est pas sans risque. Et maintenant que je suis repéré, que Bartleby s’est fait pincer, je ne vois pas comment je pourrais m’en sortir. Il me faudra donc le retrouver. Facile à dire...
Bartleby n’est pas son vrai nom, il se l’était choisi en référence à un roman d’avant-guerre, dont le personnage échappe à la contrainte en répondant à toute injonction :
« J’aimerais ne pas ». Une manière d’objection de conscience, m’expliqua mon maître, de résister grâce à la ruse. Pourquoi m’avait-il choisi comme élève ? Je ne le saurai sans doute jamais.
A première vue, Bartleby était d’apparence repoussante. Du reste, quand il s’est présenté, ma mère a refusé de le faire entrer mais mon père a insisté – c’était avant son accident. Mon père voulait le meilleur et Bartleby avait su l’impressionner. Il était voûté, fripé, les yeux mi-clos cernés de bistre. Mais quel charisme ! En réalité, il n’était pas moche : il était vieux. Il avait décidé de se laisser vieillir.
- Alors tu vas mourir ? m’étais-je inquiété.
- Oui. Mais avant je vais vivre ! avait rétorqué Bartleby,
un franc sourire dévoilant ses dents jaunies.
Il avait connu l’école publique, l’idée que les hommes étaient égaux, l’élection des représentants. Il m’expliqua qu’il n’y a pas si longtemps, le temps et l’espace n’étaient pas des notions abstraites. Que le territoire était réel, qu’on se rendait d’un endroit à l’autre. Que le temps aussi était palpable, que vivre impliquait de mourir un jour, sans doute, mais surtout que vivre était un art et qu’on pouvait aimer la vie…

 

 

4.

La guerre dure depuis pas mal d’années déjà. Le déclencheur a été ce voyage sur Mars, qui avait réuni les quatre plus grands patrons au monde, parmi lesquels Jos Dekuss, le fondateur de nozamA®, l’homme le plus riche de la planète. On ne les revit jamais et les machines en profitèrent pour prendre le pouvoir, entérinant le déclassement irrémédiable des humains, certains hybrides étant admis dans les sphères dirigeantes à condition de s’augmenter en conséquence.
Les quatre groupes se livrèrent une guerre sans merci, et pour survivre les humains n’eurent d’autre choix que de prêter allégeance à une des tribus. Sans trop se poser de question, ma famille s’affilia à nozamA®. Nous en étions l’armée de réserve, celle des sans grade. Pour autant, pas question de nous laisser aller. Nous nous tenons prêts. La guerre n’est pas spectaculaire, elle exige juste des sacrifices. Et du fait que nous sommes en guerre, chacun consent aux sacrifices.

 

 

5.

Mon père, ce robot. Après son accident, les assurances du groupe nozamA® ont chargé ses restes dans un vieux modèle 4LF6, l’humiliation, même en temps de guerre. Lui jadis altier, athlétique, doit désormais se contenter de 85 centimètres… Ma mère ne s’en est pas remise et passe ses journées devant la chaîne de téléachat de nozamA®. Mon père ne mangeant plus, elle bâfre pour quatre. Je suis devenu leur seul espoir et c’est parfois lourd à porter.
- 6Y3 n’est pas avec toi ?
- Il se repose.
- Très drôle. Et ta correspondante coréenne ?
- On est compatibles…
- Je suis content que tu aies quelqu’un. Mais n’oublie pas de te renforcer, tu n’es pas encore guéri.
- Papa, j’ai besoin de ton aide. Tu sais où je pourrais retrouver Bartleby ?
- Ce salaud brûle en enfer ! Pourquoi veux-tu…
Mon père hoche la tête par petites secousses, on jurerait voir la crainte dans ses yeux vides. Je me demande si je peux faire confiance à un nabot en ferraille. Heureusement, ma mère nous interrompt.
- Chou, tu m’offrirais un défriseur ?
- Tu en as déjà cinq, mon poussin, sans compter que tes cheveux sont lisses…
C’est décidé, je dois retrouver Bartleby avant 17h43. J’ai mon idée.

 

 

6.

- Halte ! On ne passe pas !
- Je m’en doute, monsieur le douanier. J’avais juste une petite question : que faites-vous si votre supérieur vous désigne un panneau sur lequel il est écrit « Ignorez ce panneau » ?
Le garde se raidit, puis sombre en catalepsie. Les apories de Bartleby sont redoutables, c’en devient presque trop facile. Me voici chez ceux qui se désignent eux-mêmes comme les « chimpanzés du futur », c’est d’ici que venait Bartleby. Il va sans dire que je suis mort de trouille.
Jusqu’il y a peu, la notion de territoire ne correspondait pour moi qu’au schéma du réseau nozamA®. On ne s’y déplace pas, on y échange des marchandises et des données. Ailleurs, c’est l’ennemi. Mon maître m’avait expliqué que des humains refusant de s’augmenter avaient investi les interstices entre les quatre tribus guerrières. Ils avaient résolu de vivre sans technologie, de ne pas se mélanger avec les machines. Ne figurant sur aucune carte, ils vivaient relativement tranquilles, bien que chichement, certains téméraires, comme Bartleby, parvenant même à franchir les lignes, à leurs risques et périls.
A mesure que j’avance, je reconnais quelques images que je m’étais forgées à la lecture des textes d’avant-guerre. Ainsi l’idée de village, les gens vivant aussi bien dehors que dedans chez eux, se saluant lorsqu’ils se croisent. Je n’oublie pas que le temps presse. Je me risque donc à aborder l’un ou l’autre, leur demandant s’ils connaissent un très vieux monsieur qui se fait appeler Bartleby. Et au bout d’un temps interminable, on me désigne une petite maison.

 

 

7.

La jeune femme qui m’ouvre doit avoir mon âge. Je reconnais aussitôt les yeux de son père. Elle s’appelle Alice, m’invite chez elle sans se faire prier. Bartleby n’est pas rentré depuis plusieurs jours et elle a peur qu’il ait été arrêté. Ces derniers temps, des robots policiers pénètrent la zone. Les chimpanzés ne font pourtant de mal à personne, ils veulent simplement vivre en paix. La rumeur circule que le groupe nozamA® veut réquisitionner leur terre pour y construire un entrepôt.
Tandis que nous devisons, nous découvrons que nous n’avons pas vraiment fréquenté le même homme. Alice jalouse un peu l’obstination de son père à me transmettre son savoir, alors qu’il l’avait livrée à elle-même. Bartleby aurait-il cherché à me manipuler comme en étaient convaincus 6Y3 et mes parents ? Avait-il voulu faire de moi un soldat, m’incitant à me retourner contre les machines ? Mes pensées toupinent dans ma tête, j’y vois de moins en moins clair. Alice me propose de partager son repas. Ça sent rudement bon.

- C’est de l’agneau.
- De la… Mais on ne peut pas !
- Tu es végétarien ?
- Je ne sais pas. Je n’ai jamais… Un vrai animal ?
- Goûte. Il est mort, ça ne lui fera plus rien.
Ainsi se nourrissent-ils de viande, comme des sauvages. Tandis que ma convive attaque goulûment, j’hésite, malgré tout tenté. Il était dit que ce jour serait celui de toutes les transgressions. Du reste j’ai faim, et de fait, c’est fameux.

 

 

8.

Le pantalon sur les chevilles, je me vide depuis un quart d’heure tandis qu’Alice se marre de l’autre côté de la porte. Je ne suis pas habitué aux bactéries, prétend-elle. Qui est le plus dénaturé de nous deux ? Sommes-nous encore de la même espèce ? Je m’étais presque mis à rêver de m’installer ici… Où vais-je aller ? Y a-t-il encore une place pour moi sur cette terre ? Tandis que je me lamente, une main de fer frappe à la porte. Ils nous traquent jusque dans les chiottes.

 

 

9.

- Serait-ce concevable de prétendre : je ne fais jamais de métaphysique ?
- Mets ta quoi ? Veuillez me suivre sans faire d’histoire, vous êtes signalé recherché.
- J’en ai une autre : si ce qui est pardonnable est pardonné d’avance, n'a-t-on jamais à pardonner que l'impardonnable ?
- Tu arrêtes de faire le mariole ?
C’est un malheureux paradoxe, m’avait averti Bartleby : plus un robot est con, moins il sera vulnérable à l’aporie. J’essaye encore l’œuf et la poule, l’âne de Buridan, mais rien n’y fait. J’ai affaire à un très vieux modèle de Robocop, particulièrement obtus.

 

 

10.

Je me retrouve dans un vaste entrepôt, des drones voletant dans tous les sens tandis que des clarks autonomes charrient des palettes d’objets divers, estampillés nozamA®.
- C’est ici que tout a commencé, m’explique mon interlocuteur, et c’est ici que tout revient.
- Vous allez me tuer ?
- Penses-tu ! Du si bon matériel, nous allons juste te remettre à jour.
- C’est 6Y3 qui m’a dénoncé ?
- Votre précepteur est en réfection, votre petite attaque a fait du dégât. C’est une jeune Coréenne qui a donné l’alerte.
- Traîtrise…
- Vous êtes hyper-compatibles, l’algorithme ne se trompe jamais.
- Et vous, vous êtes un robot ?
- Tous les dirigeants sont nés humains. La machine ne veut rien s’il n’y a personne derrière. Jamais elle ne déclarerait la guerre. En revanche, il est possible de vous le faire croire.
- Mais pourquoi ?
- La guerre est un but en soi, mon jeune ami. Toute puissance demande à s’exercer, c’est dans sa nature. Voyez cet endroit. Ne le trouvez-vous pas d’une beauté  effrayante ? Nous avons détruit les emplois, saccagé vos vies, mais nous vous avons fascinés. Produire, détruire, dans un mouvement inexorable… Les quatre gugusses qui tournent en orbite autour de Mars voulaient conclure un accord pour préserver l’humain. Nous avons su les en empêcher et, croyez-moi, la guerre n’est pas près de
se terminer. Maintenant c’est l’heure, je dois vous laisser.

 

 

11.

17h39. Cette fois, aucun espoir d’y échapper.
17h40. Que vont dire mes parents ? Et Kieu ? Pourrais-je les regarder en face ?
17h41. Je pense à cette chanson que fredonnait mon maître : Un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre, on n’y peut rien. On n’aime pas ça mais on ne sait pas quoi faire, on dit c’est le destin…
17h41 et 30’. J’aimerais ne pas.
17h42. Vais-je garder un souvenir de tout ça ?
17h42 et 25’. Tant pis pour le Sud, c’était pourtant bien.
17h42 et 46’. On aurait pu vivre plus d’un million d’années.
17h42 et 58’. Et toujours en été…

 

 

 

 

Sources :
Nino Ferrer : Le Sud – 1975.
Herman Melville : Bartleby, the Scrivener – Putnam's Monthly Magazine, 1853.
Laurent Alexandre : La guerre des intelligences – JC Lattès, 2017.
Collectif Pièce et main d’œuvre : Manifeste des chimpanzés du futur – Service compris, 2017.