L’homme de tout temps, s’est efforcé de maîtriser la nature et de dépasser ses propres limites, vieux rêve de l’immortalité, de la jouvence sans frein, d’un « au-delà de l’homme ».

 

Nouveau mythe des temps modernes, la démarche transhumaniste se situe à trois niveaux : optimiser nos vies, façonner une nouvelle sorte d’humains et enfin les soustraire à l’essence même de la condition humaine, celle de mortel. Personne jusqu’ici dans l’histoire de notre espèce, n’aurait osé afficher de telles ambitions.

 

La synergie NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique {Big data}, Sciences cognitives {intelligence artificielle, robots}) concourt à une accélération spectaculaire dans le domaine de la recherche sur le transhumanisme, en convergence avec d’hypothétiques sciences futures (réa-lité simulée, téléchargement de l’esprit et cryonie).

 

Ces technologies permettront à l’humain de transformer l’humain : c’est le transhumanisme, mais permettront aussi à des machines de dépasser les humains qui les ont inventées : c’est l’IA, l’Intelligence Artificielle.

 

Deux discours s’opposent au sein des tenants de la doctrine transhumaniste, d’une part les « hyperhumanistes », qui souhaitent que l’on continue grâce aux nouvelles technologies à améliorer la durée de vie en bonne santé d’un être humain.

 

Et d’autre part, les « transhumanistes », qui annoncent le « posthumanisme » qui prônent une rupture qui fera advenir une nouvelle espèce. Ainsi, grâce à l’IA, adviendra la singularité, qui rendra l’humanité, telle que nous la connaissons, obsolète.

 

L’un des écueils de la pensée transhumaniste, est qu’il s’agit essentiellement d’un projet individualiste. Les transhumanistes revendiquent la liberté absolue d’utiliser pour eux-mêmes tout ce qui, scientifiquement et technologiquement leur permettrait d’être « augmentés ».
Il n’est plus question ici de progrès social, de l’idéal de perfectibilité et d’émancipation de l’homme, qui repose avant tout sur l’amélioration des conditions de vie sociale et politique.
Seule semble prévaloir une visée individualiste de la performance.
Par exemple, une interface homme/machine, par l’analyse des gestes de la personne et de ses intentions, peut ainsi agir à la place de ses fonctions neuromusculaires.

L’introduction de nouveaux gènes, déjà utilisée dans le monde végétal et animal, qui modifie le patrimoine génétique transmis à la descendance, est également un des outils envisagés dans le transhumanisme.
L’homme transformé par la technologie reste-t-il humain ? Notre Humanité et notre identité sont-elles liées à une enveloppe, à notre biologie ou bien se nichent-t-elles ailleurs ?

 

Le discours transhumaniste véhicule une représentation mécaniste du corps, plus facilement réparable sans doute, associée à une vision négative du corps vécu comme un frein plutôt que comme un outil de bonheur.
Vivre, c’est ressentir la douceur d’une peau, la caresse du soleil, la saveur d’un fruit……
Raison, passions, intelligence, émotions, imagination sont l’indispensable dialogue entre le corps et l’esprit. Que sera un psychisme privé des sensations du corps ? Par définition, un
simple contenu dématérialisé, nullement un être vivant.

 

Cette vision mécaniste appliquée au corps l’est également à l’esprit. Ainsi, les fonctions du cerveau pourront être recomposées par des microprocesseurs comme le suggère l’ambitieux « Brain project », par lequel on lirait le cerveau comme la carte-mère d’un ordinateur. La conception trans-humaniste laisse peu de place aux émotions et à l’affectivité, qui scellent pourtant nos rapports aux autres. C’est une des limites d’utilisation de ces nouvelles technologies qui, en changeant le cerveau et les capacités cognitives, risquent d’altérer notre caractère social, donc le fondement même de notre Humanité.

La fragilité, le handicap, la maladie et plus généralement la différence fondent notre rapport à l’autre. Parce que notre fragilité essentielle, nous oblige à un échange intersocial, nous avons besoin de l’Autre pour nous cons-truire, nous protéger, nous soigner.
Dans le discours transhumaniste, la solution au problème de la maladie et du handicap passe par une disparition (greffe) ou une réparation techno-scientifique de ce qui est considéré comme une tare.
Dès lors la responsabilité collective d’une société à prendre en charge les plus faibles, n’est plus engagée.
Il restera toujours « des plus faibles », « des moins performants ». Quelle sera la réponse de la société à ces différences ? Une réparation supplémentaire ou bien la prise en charge sociale, collective et solidaire de ces différences ? Dans un monde où ces différences auraient disparu, qu’adviendrait-il du rapport à l’autre ? Qu’allons-nous construire ensemble ?

 

Ces innovations technologiques nécessaires à ces « augmentations physiques et intellectuelles » restent très onéreuses. Face à un tel coût, difficile de négliger le risque d’inégalité face à ces innovations, qui viendraient aggraver les inégalités bien réelles face à l’accès aux soins et à l’éducation.
En outre dans une société en mal de performance, tout laisse craindre une discrimination à l’encontre des moins performants, une stigmatisation des « privés d’augmentation », qui resteront bêtement humains.

 

Aux questions soulevées par l’implantation technologique dans le corps humain s’ajoute celle de l’accès aux données (biologiques, de géolocalisation) et de la commande à distance de ces systèmes.

 

Si aujourd’hui, il nous est déjà difficile d’exercer notre libre-arbitre quant à l’accès à nos données personnelles mises sur la toile ou à leur utilisation, qu’en sera-t-il lorsque nous ne serons même plus en mesure « d’éteindre » ces appareils, dès lors qu’ils nous seront intégrés ? Outils de libération certes, les vecteurs de la nouvelle technologie peuvent aussi devenir outils de surveillance et de contrôle.

 

Les transhumanistes les plus radicaux sont fascinés par le clonage reproductif, qui permettrait de reproduire un orga-nisme à l’identique sur la base d’une duplication, qui en finit ainsi avec le hasard et la nature. Si les relations sexuelles étaient désormais inutiles pour procréer, nous serions en mesure d’assurer seuls notre transmission en « fabriquant » des êtres qui seraient identiques à nous-mêmes.

 

Voilà la négation même de l’altérité, de la diversité et de l’existence d’une collectivité formée d’êtres liés par les échanges.

 

Quelle serait la place au sein de cette collectivité, de la transmission, de la mémoire, du souvenir, de l’Histoire en somme ?

 

Le transhumanisme est aussi en passe de devenir un marché économique sans précédent, c’est pourquoi il a des chances d’entrer un jour dans nos vies. Pensons aux sommes colossales investies par Google au sein de sa « Singularity University » dans la Silicon Valley.

 

Au cœur même de la réalité contemporaine, il n’est plus permis de se voiler la face sur les avancées scientifiques en matière de biotechnologies et sur les modifications cognitives, sociétales qu’elles induisent. Il est donc temps de se poser la question fondamentale : « jusqu’où peut-on aller ? ».

 

Il faut sans conteste accompagner toute innovation technologique qui pallie les déficiences du corps et prolonge la vie de l’humain tout en préservant sa qualité de vie.

 

Le plus important est donc de définir les objectifs de ces innovations et d’y fixer des limites en gardant un équilibre entre progrès et raison.

- Jusqu’où peut-on transformer l’humain sans qu’il perde son humanité ?
- Comment garantir que l’utilisation des technologies prônées par le transhumanisme se fera dans le respect des principes d’égalité, de solidarité au sein d’une humanité plurielle.
- Puisque le transhumanisme évoque une transition vers un autre humanisme, de quel humanisme s’agit-il ?

 

Tout progrès scientifique porte en lui, le meilleur et le pire et pose le problème de la définition de la norme. Or la fina-lité du transhumanisme dépasse le champ de l’optimisation de la santé pour aller vers une quête sans limites de la performance et l’acquisition de capacités hors-normes.

 

Ce qui semblerait encore à certains relever de la science-fiction, est en passe de devenir une réalité sur laquelle on ne saurait faire l’impasse d’une réflexion d’ordre éthique. Mais quel comité d’éthique, mondial et surtout respecté aura le pouvoir d’en préciser les limites ?

 

S’en remettre uniquement à l’éthique, à la raison ou à la capacité d’autolimitation de l’être humain semble constituer des garde-fous insuffisants. Il faudra agir par l’établissement de normes internationales afin d’y encadrer le processus. Mais il faudra que tous y souscrivent sinon la possibilité dans un monde globalisé de développements sans limites ni contrôles pourrait rapidement avoir des conséquences non prévisibles.