Par Laurence BAUD’HUIN et Caroline COCO

 

 

Il y a quelque temps, dans cette même rubrique1, nous interviewions Jiyed, enfermé au 127 bis suite à la rafle de l’association Globe Aroma. Sans Ali et Aliette, intermédiaires et traducteurs impliqués, nous n’aurions pas pu recueillir son témoignage. Alors, quand nous apprenons que leur histoire devient un documentaire, nous cherchons à en savoir plus. Sur Ali et Aliette, le film ; sur les modes de financements alternatifs et solidaires sans lesquels ce projet et tant d’autres – on le verra au détour de l’expérience de Ciné-Gedinne - n’auraient été ce qu’ils sont.

 

Une amitié entre des gens de la Terre
Aujourd’hui, Ali et Aliette, c’est donc un long métrage en devenir. Le portrait d’une rencontre, d’une attente, de l’espoir perdu puis recherché, d’un départ qui ressemble à une fuite. Le portrait, aussi et surtout d’une amitié. Porté par ses deux personnages principaux, par Anne Versailles, coréalisatrice et par Philippe Sellier, producteur, Ali et Aliette résulte d’une suite d’événements qui s’emboîtent et s’accélèrent, comme la couche finale d’une série d’esquisses chargées d’espérance et de déception.

 

Au départ, il y a Ali Talib, Irakien de moins de trente ans qui, à la suite de son frère, tente l’aventure européenne. Pour lui, la Belgique c’est la paix, les communautés qui se côtoient sans armes ni larmes, la liberté. Son voyage est éprouvant et périlleux. Il arrive néanmoins, portant avec lui la volonté d’écrire ces autres et ces moments stupéfiants de la route. Dans le parc Maximilien, Ali rencontre Aliette Griz et Anne Versailles. L’une et l’autre auteures. Un contact, un pre-mier projet. Ali raconte, Aliette enregistre et retranscrit. Avec Anne, Ali et Aliette font de ce récit un spectacle multimédia.

 

En toile de fond, une demande d’asile est déposée par Ali. C’est le premier tableau, celui de l’espoir.

 

En Belgique, Ali ne va pas où il veut. Envoyé à Tournai, il est logé dans une ancienne caserne. Ils sont nombreux par dortoir, cuisiner est interdit, conduire également. Ils n’ont pas le droit, non plus, d’entrer dans les boîtes de nuit… il y a de l’infantilisation dans ces pratiques et, surtout, le blocage de toute possibilité d’intégration. Ali est blessé, déçu. Alors, il écrit son histoire. Aliette traduit. Ils retravaillent ensemble le texte, à quatre mains. Un livre nait, intitulé Maman, je suis un réfugié. Des éditeurs sont contactés, intéressés. Puisqu’on l’empêche de trouver du travail, c’est par la culture, la littérature, qu’Ali fera son trou !

 

Et la demande d’asile suit son cours, à coup d’interrogatoires dont l’efficacité passe par la déshumanité…

 

Bientôt, Aliette présente Ali à sa famille. Le contact passe. Aliette, son mari, ses enfants, sont un soutien pour Ali, même s’il tient à se débrouiller seul. Ils lui offrent un logement, de longues soirées passées à discuter. C’est une rencontre, une vraie.

Puis le couperet tombe : la demande d’asile déposée par Ali est rejetée. En outre, les éditeurs se détournent de son livre. Ali a les ailes coupées. Que lui reste-t-il ? A quoi s’accrocher maintenant ? A force de réfléchir à sa légitimité, Ali a peur de perdre la raison. Il décide de rentrer en Irak. C’est un choc, terrible. C’est son choix néanmoins. Il partira six mois plus tard : les démarches sont faciles pour le retour volontaire. C’est le deuxième tableau, celui du désespoir.

 

Depuis quelque temps, pourtant, trotte dans les trois têtes l’envie de faire un film. C’est alors qu’Anne présente Philippe Sellier, producteur, à Ali et Aliette. Ils décident de passer à l’action et vont filmer, tous les trois. Ali cette Belgique dont il a tant rêvé mais qui ne veut pas de lui ; Aliette un Ali vu de près, égal à tous dans cette famille dont il est membre à part entière, puis dans la ville, où il ressemble à n’importe quel citoyen ; Anne, toutes ces images-soutien qui relient les idées les unes aux autres. Ce film, ce sera celui de la déchirure et de la reconstruction, de l’espoir d’un au-revoir face à ce qui ressemble à un adieu, d’un accueil doux, contrepoint au cinglant refus de l’asile. Et parce qu’il dit, en substance, que nous ne sommes pas ce que le monde veut faire de nous, que nous sommes bien plus que ça, il sera, il est déjà, essentiel.

 

 

 

Triangle 7 et le crowdfunding
C’est l’histoire de cette rencontre entre Ali et Aliette qui enthousiasme Philippe Sellier à rentrer dans l’aventure. Selon lui, ce n’est pas un film « de plus » sur la question des réfugiés, et la position d’Aliette en dit long sur l’implication relationnelle de l’aventure. Philippe travaille chez Triangle 7, boîte de production indépendante située à Watermael-Boitsfort. Leur mission principale est d’accompagner des réalisateurs de documentaires, du tournage jusqu’à la diffusion. En termes de valeurs défendues, la boîte choisit ses collaborations en fonction des questions de société portées dans les projets. Ces questions doivent interroger le monde. La relation avec le cinéaste ne peut se faire qu’avec des apports communs : le film reste le projet du réalisateur mais Philippe travaille à ce qu’il soit compréhensible pour un large public, non pour quelques personnes déjà acquises à la cause. La question de la transmission a une importance centrale.

 

C’est ainsi que Philippe confie une caméra à Ali et le forme aux techniques de base du langage cinématographique. Mais quand Ali, désespéré, décide de rentrer en Irak, filmer ne lui est plus possible. Une équipe de tournage est alors engagée. Tout cela a un coût. La première démarche est d’aller présenter un dossier à la Fédération Wallonie-Bruxelles, devant la Commission de sélection des Films. Mais la procédure est longue et le temps presse : Ali va bientôt partir ! De plus, le dossier n’est pas retenu à la première présentation. Pour avancer plus rapidement et parce qu’il y a déjà là matière très riche à exploiter, un crowdfunding est lancé2. Concrètement, il s’agit d’une participation volontaire de gens qui croient au projet et qui versent, chacun selon ses possibilités, une contribution pour que le film existe. Le principe est un échange : les donateurs sont remerciés par un repas, une invitation à l’avant-première, leur nom au générique… de la générosité dans les deux sens, comme un pied-de-nez à la frilosité de l’Etat. En effet, les projets sont acceptés plus difficilement devant la Commission quand les auteurs sont peu connus.

 

Triangle 7 a sa propre plate-forme pour ce type de financement, ce qui lui donne plus de liberté. Il s’agit ici de compter sur le crowdfunding afin d’engager un professionnel pour monter une première partie du documentaire, avec comme ambition de présenter à nouveau ce « work in progress » à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il faut aller vite, être capable de communiquer de façon brève mais enthousiasmante, transmettre l’essence même du projet pour donner envie d’investir. Aujourd’hui, la démarche est un succès – près de 8000 € récoltés - et le film est en cours de montage. Pour Philippe Sellier, quand un crowdfunding fonctionne, c’est souvent un argument convaincant auprès de diffuseurs et d’autres bailleurs de fonds. Pour lui en effet, l’apport de ce financement participatif ne doit pas dépasser un tiers du budget total. Outre la Commission, il y a les apports de fondations, le tax-shelter, … la volonté n’est pas de faire des citoyens les seuls garants de l’aboutissement des projets.

 

Pourtant, quand c’est une réussite, comme ici, l’engouement des donateurs insuffle une énergie supplémentaire à l’équipe. De plus, au cœur de ce type de démarche, les citoyens n’investissent pas que de l’argent : ils se mobilisent, sont là aux premières et font la promotion autour d’eux.

 

 

Ciné-Gedinne ou l’expérience du prêt citoyen
Située en province de Namur, non loin de la Botte de Givet, langue de France venue lécher les abords wallons, la commune de Gedinne est une mignonne bourgade d’un peu moins de 5000 habitants. En 2007, un petit cinéma posé là depuis les années cinquante vivotait toujours, résistant tant bien que mal – et sans doute grâce à la distance qui sépare le village de la ville la plus proche – aux complexes géants du 7ème art en situation de quasi-monopole. On tournait alors à une séance par semaine : à plus ou moins court terme, Ciné-Gedinne jouait sa Chronique d’une mort annoncée.

 

C’est alors qu’un groupe de jeunes, originaires du cru, décide de le sauver.

 

Les initiateurs du projet, Julien Collard et Anne-Sophie Vandevoorde, contactent la commune qui héberge depuis toujours le cinéma : celle-ci accepte d’investir 80 000 € pour la rénovation indispensable. Côté programmation, ils font appel à Alexandre Kasim qui, avec sa sprl, Lights in the city, va assurer pas moins de quinze séances par semaine. A l’affiche, les blockbusters côtoient les films d’auteur, la diversité des publics s’y retrouve : l’expérience est rapidement un succès.

 

En 2018, l’asbl décide d’investir la somme de 70 000€, dans une nouvelle rénovation de la salle, cette fois pour améliorer le confort des spectateurs. Après devis, il apparaît que cette somme ne suffira pas. Un emprunt est inévitable.

Très vite, l’équipe du cinéma réalise que les banques ne les suivront pas. Ils s’adressent alors à l’asbl Financité, qui va leur proposer une alternative originale : le prêt citoyen. Le principe, qui repose sur le modèle des obligations, est le suivant : tout un chacun peut prêter de l’argent au cinéma, sous forme de l’achat d’un nombre variable de parts d’une valeur de 100€ chacune. La somme investie sera bloquée cinq ou dix ans, au choix des citoyens prêteurs, et leur rapportera un peu plus d’1% par an. Un taux d’intérêt meilleur que celui proposé par les banques ! Si le risque zéro n’existe pas, le cinéma a néanmoins les reins solides ; un dossier financier très précis est monté et anticipe les écueils à éviter3. Et ça marche ! Beaucoup de prêteurs sont des gens du village ou des communes alentour, quelques passionnés de cinéma, quelques réalisateurs aussi… Ciné-Gedinne, son emprunt en poche, effectue les travaux. Réouverte en décembre 2018, sa salle accueille aujourd’hui un public qui, de simple spectateur, a acquis le statut d’investisseur impliqué. Les gens en parlent, en sont fiers et, soutiennent par leur fréquentation leur petit cinéma si courageux.

 

Quant à la question de savoir si c’est au citoyen de faire survivre la Culture, si la Fédération Wallonie Bruxelles n’aurait pas dû, à ses frais, garantir la pérennité de Ciné-Gedinne, la réponse de Julien Collard est réaliste : subventionnée structurellement par la FWB, l’asbl aurait été tenue de suivre une programmation imposée, principalement en Art et Essai. Ceci aurait fait chuter sa fréquentation et éloigné une grande partie de ce public friand de films plus populaires. L’indépendance et la liberté qu’offrent aujourd’hui l’autonomie financière de Ciné-Gedinne, c’est donc la garantie de sa mixité…

 

Aussi différentes que soient ces deux expériences, elles tendent à nous montrer que le mode de financement unique, s’il a vécu, est devenu obsolète. D’où qu’il vienne, l’apport de fonds publics reste souvent indispensable pour mener à terme de grands projets mais, indéniablement, ne suffit plus. En revanche, à l’heure où l’on nous parle d’un individualisme toujours plus grand, la mobilisation citoyenne vécue par les équipes d’Ali et Aliette comme de Ciné-Gedinne est réjouissante. Elle a permis la rencontre et l’engagement, l’appropriation et l’implication. Pour tous ceux qui les ont soutenus, participer à l’aventure c’était bien plus qu’investir : c’était s’investir !

 

 

 

 

 

 

1. http://www.cesep.be/PDF/SECOUEZ/SECOUEZ_114.pdf
2. Il est toujours d’actualité : https://www.triangle7.com/alietaliette/
3. http://www.cine-gedinne.be/nous-soutenir/

 

 

 

 

 

 

 

Par Eric VERMEERSCH

 

 

Oui, c’est le printemps. Bousculant l’automne, brûlant la politesse aux perce-neige, des milliers de boutons d’or ont fleuri les ronds-points de l’hexagone pour remonter vers le nord, sauter la barrière de Senlis et stopper net devant la porte de Flandre. Le petit dieu de la Montagne-Sainte-Geneviève, coiffé de sa suffisance, les éclairs du mépris dans la main droite, jeta un œil dédaigneux au tableau. Fidèle à son crédo, il traversa simplement la rue, certain que la vue serait plus belle en face. Mazette ! Le panorama ! Les pavés de ses champs Elysées, là où ses potes ont pognon sur rue, se couvraient de renoncules. Quel désordre ! Il envoya illico ses corbeaux les tenir à l’œil à coup de Flash-Ball, tentant de masquer tant de violence sous un pudique voile de fumée. Mais voilà, ces fleurs sont volontaires. Quand on a peu à perdre, quand on vit chichement, que l’on compte sou par sou, on s’endurcit. On devient rustique comme le disent les jardiniers. Ces fleurs de beurre ne fleurissent certes plus autant mais elles se sont enracinées et n’attendent que des jours un rien meilleurs. On le leur souhaite et on les met en garde : restez loin des hostiles terres italiennes, l’hiver s’y est installé pour un bon moment. Et puis, il faudra se mélanger dans les parterres, même si ce n’est pas rassurant, on vous comprend.

 

Un rien plus tard, poussée certainement par le réchauffement climatique, la nature explosait en pleine grisaille bruxelloise. Des milliers de germes, fleurs, jeunes pousses, épaisses ramures, vieux troncs à l’écorce racornie perçaient le bitume pour exiger des cieux plus cléments. Dame Maerghem tentait de jouer la reine des fleurs en rassemblant pâquerettes, dahlias et marguerites sous sa corolle protectrice. Pas dupes, tous la laissaient au coin du parterre et trois jours plus tard, vexée d’être plantée là, elle les dénonçait aux climato sceptiques. Le sapin à peine démonté, septante mille corolles rebattaient le pavé pour exiger une fois encore, guillerets mais fermes, d’arrêter de nous prendre pour des pommes. Surprise et joli cadeau, des semences fraîchement germées emboîtaient le pas. Elles envahissaient par milliers les rues de nos villes, cette fois au-delà de la porte de Flandre, pour crier à quel point elles en avaient marre et comptaient bien grandir sous un ciel radieux. Les jeudis seraient printaniers, qu’on se le dise. Dame Maerghem en rajoutait une fois encore une belle couche, se faisant passer pour la reine du climat. Encore raté. Tous en chœur sous son balcon «hé ho, Marie-Christine, tu nous saoûles !» D’autres politiques allaient aussi se distinguer. Miss Boerenbond essayait de discréditer les jeunes avec quelques jokes en flamand. Bourgeons et tiges vigoureuses lui riant au nez, il ne lui restait plus qu’à s’éclipser en sanglot. Le président de son parti, le Cd&v, grand tenant d’analyses politiques pour le moins cocasses, se ridiculisait en affirmant que les jeunes étaient manipulés par l’extrême gauche. L’extrême gauche climatique !!! Ecolos à l’extrême gauche !!??? Le PTB en héraut climatique !!!??? Devant l’hilarité générale, il persistait en incriminant Greenpeace. Ou s’arrêtera-t-il ? Le Clarence d’Anvers trouvait pour sa part ces plantations bien désordonnées et manquant cruellement de réalisme, ses écouteurs psalmodiant les prières du VOKA dans les oreilles. Monsieur Charles, dans son style premier de classe, essayait de convaincre ces bourgeons fraîchement éclos d’attendre les fabuleux résultats qu’ils allaient sûrement engranger tant lui et ses cops avaient travaillé pour le climat. Malheureusement, harassés après tant d’efforts, ils avaient oublié de le dire. Raté, les boniments ne marchent plus, depuis le temps qu’on nous en pulvérise des litres sur le feuillage, nous sommes mithridatisés. Finalement, une analyse sérieuse viendrait d’Anuna De Wever qui, invitée au parlement wallon, déclarait «Le climat n’a pas de couleur politique». Bedankt he meisje ! Le patronyme ne fait décidément pas le moine.

 

Oui, c’est le printemps. C’est la saison du grand nettoyage et des bonnes résolutions. Commençons donc à trier ce que nous allons jeter et garder et profitons de ce 26 mai qui approche. Deux grands événements auront lieu ce dimanche-là : les grandes poubelles et la foire aux jeunes plantes.

 

Jetons donc. Jetons toutes ces vieilleries qui nous encombrent depuis tant d’années, qui nous vieillissent, qui ne servent à rien. Faisons place ! Les fringues ! Ha, les fringues ! Les bottes noires made in Vlanderen ou d’ailleurs... Buiten ! Les costards et tailleurs bleus. C’est d’un rinrin ! A l’huche, Oui, je sais. Je vous comprends. Ce n’est pas une saine gestion des déchets. Vous aimeriez faire de la récup, les recycler, les customiser. Impossible. Souvenez-vous. On a déjà essayé la rose rouge à la boutonnière du blazer marine, la veste verte sur la jupe plissée bleue. On a même tenté de porter tout cela en même temps. Quel gâchis ! Les couleurs ne se marient pas. Et quoi ? La cravate orange sur la chemise bleu ciel ? Quelle faute de goût !

On rénove sa maison aussi. On casse des murs, on perce des fenêtres sur le monde, on profite de la lumière, on éclaircit, on cesse de se replier dans des pièces sombres et confinées, faussement accueillantes. Une fois terminé, il reste le jardin. Ainsi, on veillera à tailler les «gourmands» qui poussent sous la greffe des rosiers. On les repère facilement, il leur en faut toujours plus. Ils portent sept feuilles. Les vrais rosiers en ont cinq. On arrache aussi ces bleuets qui ont envahi les parterres. Au passage, on jette les nains de jardins, toutes couleurs confondues. On bèche, on bine, on sarcle, on ratisse, on prépare la terre à accueillir du neuf. La nature nous tend les bras, le monde bouge, c’est le sacre du printemps, on lui déroule le tapis rouge.

 

Quand vous aurez tout tapé sur le trottoir, rendez-vous à la foire aux jeunes pousses. A deux pas de chez nous, dans toutes nos villes, communes et villages, nous pourrons choisir des oliviers, des érables, des chênes, de beaux arbres bien verts qui donneront le ton après le 26 mai, c’est une évidence. N’oublions pas les roseraies, c’est toujours une valeur sûre, bien des rosiers n’attendent qu’à pousser. Ne boudons pas les quelques fleurs écarlates qui iriseront la gauche de vos massifs, plantons sans doute ça et là quelques tagettes d’un subtil rouge orangé qui apporteront un peu de classicisme chic dans les bordures.

 

Et puis, au printemps, on prend soin de nos plus belles plantations, qui poussaient jadis avec vigueur mais que les cieux de ces dernières années n’ont pas épargnées. Elles ne dépareilleront pas avec le nouvel agencement du jardin, elles y auront toujours leur place. Nous avons deux propositions à vous faire.

 

Sur un bien commun, un terrain qui appartient à tout le monde, pousse un «arbre remarquable». Nos ancêtres l’ont planté là en décembre 1944, après un hiver tellement long et rigoureux qu’ils rêvaient d’un printemps éternel. Munis d’une bèche, de deux pelles, de trois fois rien en somme, ils l’ont fiché en terre et en ont pris soin. L’arbre s’est enraciné et a grandi pour étaler ses ramures qui nous protègent depuis lors des aléas des saisons. Depuis bien des années toutefois, et très certainement durant ces 4 dernières, des petits hommes en bleu de travail s’agitent bien trop souvent dans ses frondaisons. Ils sont employés par une société de coupe forestière à bas prix installée à Merchtem. Ils élaguent des grosses branches, coupent les jeunes pousses, s’attaquent aux bourgeons, coupent des racines, pulvérisent des saletés avec tant d’entrain que l’arbre s’épuise. Il laisse aujourd’hui passer la pluie, la neige et le vent. Si on n’y prend garde, il finira par nous lâcher. Ils en profiteront alors pour couper le tronc et en distribuer le bois à leurs copains. Sauvons donc ce bel arbre remarquable. Vous trouverez la procédure en fin d’édito.

 

Prenons soin enfin de massifs d’arbustes qui couvrent une bonne partie du territoire, dans vos jardins, dans nos villes, dans nos communes. Ils sont accueillants, vous et moi pouvons nous y ressourcer, nous y réfugier parfois, y faire de nouvelles découvertes, observer, apprendre, y passer d’heureux moments, nous remettre le pied à l’étrier, y faire de jolies rencontres, nous soigner, vivre ensemble et on en passe. Hélas, aux yeux de certains, ils sont improductifs, dépassés, inutiles. Ils mobilisent des terrains que pourraient occuper ces grandes entreprises qui en manquent si cruellement ! Si nous n’y prenons pas garde, ces arbustes disparaîtront eux aussi. Aidez-nous aussi à les sauver. Nous vous en disons plus à la page suivante.

 

 

 

 

Par Jean-Luc MANISE

 

 

Abelli : pour un Internet belge libre et éthique
Abelli est née en 2013 de la volonté d’organiser les Rencontres Mondiales des Logiciels à Bruxelles. Lorsqu’il s’est agi, une fois celles-ci terminées, de liquider l’ASBL, ses membres militants ont décidé de poursuivre l’aventure. L’objectif de départ: mettre en contact la communauté du libre avec le public associatif. Petit à petit, au gré des partenariats, son public s’est élargi. Sa surface d’action aussi. L’association se trouve aujourd’hui à un moment clé de son histoire où les demandes d’interventions et d’animations se multiplient et où elle co-fonde Nubo, une coopérative dédiée à l’Internet libre.
Elle interroge l’action des pouvoirs publics en matière de citoyenneté et de libertés numériques et appelle le secteur associatif à se tourner vers des outils numériques alternatifs respectueux pour toutes et tous.

Les Rencontres Mondiales du Logiciel Libre ont vu le jour en 2000 à l’initiative de l’ABUL (Association Bordelaise des Utilisateurs du logiciel Libre). Les RMLL constituent un moment phare de sensibilisation et d’initiation au libre. Les rencontres sont également le rendez-vous des associations francophones impliquées dans la promotion et la vulgarisation des usages des logiciels et ressources libres, ce sous la forme d’un « Village des Associations ». Elles constituent un espace privilégié de rencontre de concepteurs et développeurs venant échanger sur leurs projets et abritent des espaces de formation personnelle et professionnelle.

 

 

Bruxelles candidate
C’est en 2012 que les RMLL ont été organisées pour la première fois hors de France, à Genève. Dans la foulée, Bruxelles a proposé sa candidature pour 2013. Début juillet de cette année là, c’est sous un soleil radieux et dans une ambiance d’après examen que l’ULB a accueilli 240 conférenciers venus du monde entier. Après un week-end d’animations grand public à la place de la Monnaie, le Campus du Solbosch a été le théâtre de 4 journées de conférences ininterrompues. Un autre moment fort des RMLL 2013 a été l’organisation d’un repas du libre dans la salle des mariages de l’hôtel de Ville de Bruxelles.

 

 

Un espace de rencontre privilégié
Agnez Bewer, militante Abelli, co-fondatrice de Nubo.coop, membre de Creative Commons Belgium : Les RMLL sont le premier chantier d’Abelli. C’est également le plus important. On a commencé très fort! Heureusement, nous étions épaulé par une solide équipe très expérimentée. Au terme des RMLL, la question de la dissolution de l’ASBL s’est posée : au départ, Abelli était née pour des raisons techniques et logistiques. Il fallait avoir un nom et un compte en banque pour communiquer, faire les réservations, réserver le catering, payer les frais de déplacement, recevoir l’argent des sponsors.

Frederic Collignon, Co-administrateur d’Abelli, animateur au Brussels GNU/Linux User Group : Au bout du compte, on s’est aperçu qu’Abelli était plus qu’un outil. Plus événementielle et moins « geek » que les structures libristes traditionnelles comme les LUG, l’association pouvait être un espace de rencontre et d’échange privilégié entre la communauté du libre et le secteur associatif. Pour nous, il est important que le secteur non marchand et le monde de l’économie solidaire sache qu’il existe des outils informatiques fonctionnels et congruents, qui vont dans le sens de ce qu’elles ont comme objet social: la promotion de la solidarité, le partage, le développement de biens communs. A nos yeux, utiliser Facebook ou Microsoft n’est pas congruent.

 

 

Associalibre & Educalibre
C’est dans cet esprit qu’a été organisée en 2015 au Mundo B d’Ixelles la première édition d’Associalibre, une journée atelier/formation de sensibilisation aux logiciels libres à destination du public associatif. L’année suivante, le cercle du public visé s’élargissait avec, en parallèle d’Associalibre, une déclinaison Educalibre organisée à l’espace Coop d’Anderlecht à l’intention des enseignants. En 2017, la journée était organisée dans les locaux et avec le soutien de l’ISIB.

 

 

Associations et libre : des valeurs en commun
Marc Van Craesbeeck, co-administrateur et trésorier d’Abelli, Président du BxLUG : Je me positionne à titre personnel dans Abelli comme diffuseur, partageur de savoirs, défenseur d’une culture numérique ouverte et démocratique. La présence croissante de l’informatique dans toutes les sphères de la société transforme en profondeur nos comportements : nos modes de communication, nos loisirs, ou plus largement notre vie citoyenne. L’informatique est ainsi devenue en quelques années un des socles structurant de notre société. Elle repousse de nombreuses frontières, ouvre de nouveaux champs d’intervention tout en interrogeant, en permanence, la question des libertés publiques. La « liberté logicielle » concourt donc à l’exercice de nos libertés fondamentales. Un logiciel est libre si nous pouvons l’utiliser, accéder à son code source, le modifier, et en distribuer des copies. De la sorte, le logiciel libre garantit les libertés des utilisateurs. Il constitue un bien commun qui se développe sous un meilleur contrôle citoyen, favorise l’émancipation des utilisateurs, et encourage au partage de la connaissance. Partage, liberté, militance: le monde du logiciel libre et le monde associatif possèdent nombre de valeurs en commun. C’est cela qu’Abelli veut mettre en évidence.

 

 

Une nouvelle formule pour Associalibre
Depuis 3 ans, l’association participe au Village des Possibles d’Esperanzah. Elle a tenu un stand lors de la première édition à Bruxelles de Dialogue et humanité. Elle a reçu des demandes d’animation et de formation, notamment de la Bibliothèque de Schaerbeek, du SIEP et de Point Culture. La formule de la journée Associalibre, traditionnellement composée d’ateliers et de micro-formations, va évoluer cette année. Elle intégrera une conférence et conviera l’ensemble des
acteurs et activistes du numérique libre belge pour une mise en commun de leurs initiatives et surtout du temps disponible.
Agnez : On s’est donné comme tâche de faire le lien entre les geeks et les utilisateurs. Cela peut être les associations comme le grand public. On veut expliquer, vulgariser et présenter des solutions fonctionnelles. En parallèle d’Associalibre qui représente beaucoup d’énergie une fois par an, on réfléchit à l’organisation de modules plus courts réutilisables. Cela pourrait être des soirées superware, des sortes de mini conférences organisées dans l’appartement ou la maison de quelqu’un qui invite ses amis et connaissances. On pourrait venir présenter des sujets qui sont dans nos cordes dans une formule auberge espagnole.

 

 

Fédérer les militants du libre
Les actions d’Abelli sont décidées de façon collégiale, en fonction des intérêts, du temps disponible, des contacts et des réseaux de ses membres, le fil rouge étant la défense des libertés numériques et la promotion de l’informatique et de la culture libres. Virginie Braconnier a rejoint l’ASBL voici un peu plus d’un an. « Au départ, j’ai découvert Linux lors d’une journée d’info organisée par FIJ. Mon ordinateur ne fonctionnait pas sous Windows. Puis j’ai découvert les RMLL. Je suis entrée dans un nouveau monde. J’ai été étonnée et ravie par cette communauté. Ce qui me plaisait surtout, c’était l’aspect communautaire, l’entraide, penser, développer ensemble, sans but lucratif. Puis j’ai intégré Abelli. L’équipe est sympathique! J’avais envie de continuer à cheminer, à comprendre, à apprendre et aussi à promouvoir « la bonne parole », à en parler autour de moi. J’avais été tellement surprise de découvrir le libre. Comment n’en n’avais-je pas entendu parler ? C’est pour cela que je me suis engagée dans Abelli ».

Robert Sébille, membre fondateur de Cassiopea et militant logiciel libre, a participé à la première journée Associalibre en 2015. J’ai rejoint Abelli progressivement. D’abord l’abonnement à la liste, puis la participation aux activités et finalement aux réunions d’Abelli en tant que représentant de Cassiopea.Ce qui m’a immédiatement frappé et motivé - et qui me motive toujours, c’est l’aspect fédérateur d’Abelli. Réunir les différentes associations militant pour le logiciel libre en une seule force : c’est, pour moi, la grande force d’Abelli.

 

 

A la croisée des réseaux du libre
Virginie : On est en contact avec Nurpa, Cassiopea, Neutrinet et le BXLug. Nous jouons le rôle de relais avec des associations et initiatives comme Framasoft ou Communecter en France. Abelli est le fruit d’un entrecroisement des réseaux du libre. De l’un d’entre eux vient de naître Nubo. Cette coopérative dediée à l’internet libre est portée par 5 ASBL et une coopérative : Cassiopea, Abelli, Domaine Public, Nestor, Neutrinet et Actic. Nubo veut contribuer à maintenir et soutenir un Internet libre, ouvert, décentralisé et protecteur des libertés individuelles. La coopérative a aussi comme but d’être une communauté de soutien pour ses membres, en vue de leur émancipation technique.

 

 

Contre un Internet de surveillance
Agnez : De nos jours de grandes parties de notre vie se trouvent sur Internet : dans les e-mails, chats et médias « sociaux », dans les photos et documents partagés, dans nos recherches et nos achats. De nombreux services à l’apparence gratuite, fournis par de grandes entreprises privées, rendent la vie confortable, mais se servent généreusement en chemin. Ils centralisent de gigantesques quantités de données personnelles; en usent et parfois en abusent. L’internet que nous voyons grandir et que nous nourrissons est un Internet de surveillance, d’exploitation des données et de contrôle. Pour l’utiliser, cela ne coûte pas d’argent mais quelque chose de bien plus de cher : notre liberté.

 

 

Préserver la liberté de penser
Dans ce contexte, nous avons la responsabilité de nous impliquer dans la construction d’un internet éthique, où le droit à la vie privée est inscrit dans ses fondements. Nous devons préserver la liberté de penser. L’internet que nous voulons nous donne le droit d’utiliser des services sans être fiché. Il ne nous traque pas. Il n’est pas construit sur le capitalisme de surveillance. Nous voulons un monde où il est possible de parler et de penser, en privé, dans les cercles de confiance, sans robots qui captent nos mots. Nous voulons bénéficier du droit à l’anonymat : le droit d’utiliser l’espace public sans surveillance, aussi bien en ligne que dans le monde physique. Nous sommes la dernière génération à avoir connu une vie non connectée. La possibilité de former ses pensées hors connexion n’existera bientôt plus. Nous avons la responsabilité de nous impliquer dans la construction d’un internet libre. Des solutions techniques robustes pour ce faire existent depuis des décennies. Elles se fédèrent aujourd’hui dans différents pays européens dans le réseau des CHATONS, une initiative lancée par Framasoft à la suite de sa campagne Degooglisons Internet.

 

 

Nubo rejoint le collectif des CHATONS
Les organisations réunies au sein du Collectif des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires fonctionnent selon le modèle d’un Internet décentralisé où les données sont hébergées chez un hébergeur de confiance. C’est ce réseau qu’a décidé de rejoindre Nubo. La coopérative s’adresse tant aux associations qu’aux particuliers.

Agnez : On ouvre un compte pour un abonnement de base de 5 giga à 2,50 € par mois, avec lequel on peut créer autant d’utilisateurs qu’on souhaite. Un compte inclut : e-mail, carnet d’adresses, calendrier, stockage et partage de fichiers, albums de photos, travail collaboratif en ligne, sondages, vidéo-conférence et gestionnaire de mot de passe.

 

 

Forces bénévoles
L’équipe d’Abelli se compose uniquement de bénévoles militants. Son futur et ses projets dépendent de leur nombre. Ils sont une petite dizaine d’actifs pour le moment. Agnez : Nos forces sont bénévoles et c’est très bien comme cela. Pour grandir ou plutôt pour mieux rencontrer nos objectifs, ce dont nous avons besoin, c’est de plus de membres, plus de collaborateurs, plus de personnes qui ont envie de faire des choses avec nous.

 

 

Interpeller les pouvoirs publics, mobiliser les associations
Sur l’agenda de l’association, il y a une volonté d’interpeller les pouvoirs publics et de mobiliser le secteur associatif. Marc Van Craesbeeck : « Nous sommes convaincus qu’une informatique libre, ouverte, neutre et respectueuse des données personnelles est nécessaire au bien-être de toutes et tous.» Dans le numéro 103 de Bruxelles Laïque Echos, Nicolas Marion, chargé de recherche à l’ARC et membre fondateur de DigitALL Belgium, constate que le plan fédéral du numérique Digital Minds ne comprend aucun représentant du secteur numérique libre, non marchand, associatif et citoyen. Tout est centré sur l’employabilité numérique et la création de nouvelles entreprises. Or l’informatique a une dimension culturelle et sociale prégnante. Marc Van Craesbeeck : «A l’occasion des élections, nous demandons aux politiques de se positionner par rapport aux enjeux de démocratie, de transparence et d’autodétermination numérique. Nous leur demandons de soutenir de façon effective l’utilisation des logiciels libres au sein des administrations et des pouvoirs publics. En écho à la campagne «Public Money, Public Code» de la Free Software Foundation Europe, nous demandons que l’argent public investi dans le numérique soit conditionné à l’utilisation d’algorithmes publics. Nous appelons également les associations à se tourner vers des outils numériques alternatifs respectueux des libertés numériques et du bien commun ».

 

 

 

 

Quelle relation idéale entre les pouvoirs publics et l’associatif socioculturel ?1

 

Par Pierre MALAISE, Directeur de la CESSoC

 

 

Contrairement au secteur commercial qui lie le fournisseur d’un service à un client qui finance la transaction, les associations non marchandes fonctionnent, pour la plupart, dans un dispositif triangulaire : les associations fournissent des services à des bénéficiaires qui sont financés via une solidarité collective (des subventions) contrôlée par des administrations qui agissent dans des cadres réglementaires fixés par les parlements sur proposition des gouvernements.

Les pouvoirs publics, que l’on évoque les parlements, les gouvernements ou les administrations, et le secteur associatif sont censés œuvrer ensemble à la participation de tous à la vie de la Cité en dehors des règles et des valeurs qui guident le marché. Même si l’on sait que les règlementations européennes, fondées principalement sur la seule liberté de commercer quel que soit le statut de l’opérateur, menacent un peu plus chaque jour nos modes d’action. N’empêche, les partenaires de cette triangulation ne peuvent atteindre leurs objectifs que dans le cadre d’une relation de confiance mutuelle.

 

 

Quand l’arbre cache la forêt…
À l’entame des élections précédentes, les programmes de la majorité des partis s’entendaient sur l’importance d’une Charte associative et du principe de confiance. Malgré ces déclarations, le texte de la Charte reste dans les limbes politiques, tant dans son adoption formelle que sur l’application de certains de ses principes.

En parallèle, les associations ont, hélas, constaté une dégradation, parfois importante voire lourde de menaces, de la relation entre, d’une part, l’associatif, et , d’autre part, certains gouvernements et services des administrations chargées de l’élaboration des règlementations et du contrôle.

À la croissance des contrôles s’ajoute une inflation de contraintes règlementaires, venant de tous les niveaux de pouvoir, qui sclérosent l’action première d’un secteur associatif fondé sur l’engagement, dans un contexte de raréfaction des moyens publics ou de leur affectation à d’autres priorités.

Que ce soit lors du débat sur les questions migratoires ou sur l’évaluation du Décret sur l’Éducation permanente, des responsables politiques se sont interrogés publiquement sur l’opportunité de financer des associations qui critiquent l’action de leur gouvernement, mettant en doute l’un des principes essentiels d’une démocratie qui soutient et organise la pluralité des opinions et reconnaît l’expression des citoyen•ne•s sur la chose publique dans la société dans laquelle ils évoluent.

Certaines dérives médiatisées ont – à raison – suscité récemment une indignation profonde. Il n’est toutefois pas acceptable qu’un secteur entier se trouve délégitimé par les dysfonctionnements de quelques-uns.
Ne serions-nous pas sur le point de passer d’une logique d’accompagnement bienveillant à une logique de méfiance qui justifierait un contrôle plus tatillon des associations, quitte à les mettre en danger ? Glissons-nous vers une logique plus «contrôlante» des modes d’action des opérateurs, bridant l’autonomie associative ? Nous le constatons à plusieurs endroits.

Les discours de méfiance généralisée – souvent non fondés, voire inexacts2 – portent en germe une dévalorisation de l’action des associations dans le chef des publics qui y sont exposés.

D’autres discours politiques font la part belle au tout économique, même dans les problématiques portées par le secteur socioculturel. La fonction publique, elle-même, n’est plus évoquée que comme un coût à compresser alors qu’elle remplit un rôle essentiel aux côtés des associations, y compris dans des missions socioculturelles (appui des communes aux initiatives locales, bibliothèques publiques…).

La CESSoC plaide pour un renversement du paradigme. À côté de secteurs régulés par le marché, il se doit d’exister des secteurs qui fonctionnent suivant des règles et des valeurs différentes; c’est la condition de la participation de tous à la vie de la Cité, sans discrimination.
Tout en affirmant la légitimité du contrôle de l’usage des subventions, la CESSoC réclame dans son mémorandum un cadre formel institutionnalisant une relation de confiance entre les pouvoirs publics et le secteur, cadre au regard duquel les (projets de) règlementations doivent être lues ou relues.

 

 

La légitimité de chacun des acteurs, depuis la place qu’il occupe
Chaque acteur de la relation triangulaire évoquée plus haut dispose d’une légitimité fondée sur des préceptes différents.
Les parlements, et, d’une façon plus indirecte, les gouvernements, reçoivent un mandat d’électeurs pour mener des politiques dont ils ont annoncé la couleur pour la durée de leur mandat, rarement toutefois en des termes très précis. Ils disposent d’un pouvoir réglementaire qui s’impose aux autres acteurs; ce n’est pas rien !

Donnons aux opérateurs du secteur trois légitimités de contribuer aux débats qui les concernent : la liberté associative d’une part, la proximité de travail avec les bénéficiaires qui en fait des interlocuteurs privilégiés auprès de ceux qui construisent et contrôlent les politiques, d’autre part, et enfin, une permanence dans l’action qui dépasse la durée d’un mandat politique.

Pointons que les administrations disposent aussi de cette légitimité que leur donne la connaissance de secteurs qu’elles suivent sur des durées longues, leur conférant, en principe, une expertise particulière dont on aimerait que les gouvernements puissent s’inspirer.

 

La construction des politiques et la règlementation
Or, nous sommes régulièrement témoins, singulièrement dans les mandatures que nous quitterons bientôt, de dysfonctionnements importants dans le dialogue entre les parties, la première usant de son rapport de force pour imposer son point de vue aux autres. Nuançons toutefois, certaines négociations, plus particulièrement en Communauté française, se sont passées dans un climat de bonne écoute entre le Gouvernement et les représentants des associations.

Par contre, quels que soient les cas de figure, les cabinets ministériels tendent à ne pas associer leurs administrations à la construction ou l’aménagement des cadres décrétaux. Cette mise à l’écart conduit parfois à des règlementations inapplicables3 ou mal comprises par celles et ceux qui sont chargés de les contrôler ou de les soutenir.
Au fond, les dispositifs les plus fonctionnels et – osons le mot – réussis ne seraient-ils pas ceux qui ont confronté, le plus possible en amont, une volonté politique à la parole d’acteurs ou de leurs corps intermédiaires (conseils, fédérations…) rapportant la condition du «terrain»4 et se sont appuyés sur une administration confrontée elle-même à l’adéquation de ses dispositifs de contrôle à l’action à mener.

Plus encore, ne pourrait-on attendre d’une administration qu’elle apporte, sur le champ qui la concerne et en respectant l’autonomie associative, son expertise politique à ces réflexions plutôt que de se cantonner à la seule sphère du contrôle et de la sanction. On a connu des temps où des fonctionnaires avaient une vision, reconnue par tous, des politiques des secteurs qu’ils encadraient et qui suscitaient la réflexion sur leur devenir dans une durée qui dépasse le temps du mandat électif; ces temps semblent s’éloigner…

 

 

Le contrôle des politiques menées et la gouvernance par les nombres5
L’impact général du néolibéralisme a conduit à l’impuissance des états face au pouvoir économique; on ne va pas développer… Cette option politique a conduit à des traités européens peu favorables aux politiques non marchandes; là encore, de nombreux articles parus ici ont illustré les pièges des traités fondant ce qu’on appelle aujourd’hui «Union européenne» et qu’on aurait mieux fait de continuer à appeler «Marché commun». Dans son sillage, on a cru bon de s’inspirer des codes de gouvernance construits dans les grandes entreprises commerciales pour développer un nouveau «management» administratif6 fondé sur des mandats, des objectifs à atteindre, des indicateurs d’évaluation des projets et des personnes… que nous trouvons décalqués désormais dans bon nombre de rapports de justification à produire, de conventions, de contrats-programmes à 5 ans… C’est comme si on ne contrôlait que ce qui pouvait être computé dans un tableur pour en mesurer l’excellence7, excluant ainsi tous les paramètres qualitatifs difficiles à apprécier dans de tels cadres.

On imagine bien qu’un contrôle qualitatif passerait par un modèle d’organisation des corps d’administration et d’inspection en dialogue bienveillant et constant avec les opérateurs. Mais, dans la fonction publique, l’heure est à «ne pas remplacer ceux qui partent», ni ceux qui sont malades, et quand on remplace… une année a parfois passé, sans passage de témoin bien sûr. N’y a-t-il pas quelque-chose à travailler dans ce champ ?

Je constate que les corps d’inspection, très autonomes, voire distincts des services des administrations, n’entrent quasiment jamais en contact avec des fédérations comme la CESSoC8 ou celles qui la constituent. Bien sûr, nous ne sommes qu’une part des corps intermédiaires, mais qui pourrait écrire que les questions liées aux rémunérations, aux qualifications, aux conditions de travail, à la Loi sur les ASBL qui deviendra sans doute un Code des sociétés, les obligations des entreprises en général… ne sont pas un des pans de l’organisation des secteurs sur lequel un intérêt devrait se porter.

 

 

Paranoïa et punition collective
Le climat délétère des «affaires» qui ont touché tant le secteur commercial, public, politique qu’associatif – et comment empêcher le public de faire l’amalgame – a conduit à un climat de paranoïa. S’agissant de se justifier, les politiques tiennent des discours formatés sur le bon usage des «deniers» publics (voir le projet de Guide des dépenses éligibles du SPW «Emploi»), sur la transparence, sur l’égalité de traitement (voir le dossier APE) et, s’appuyant sur les corps d’inspection, dont il faut bien reconnaître qu’on ne les a pas toujours écoutés, construisent des règlementations tatillonnes voire mortifères, pour certains secteurs.

La crainte du double subventionnement a pris dans les dispositifs de contrôle des proportions gigantesques à tel point que chaque pouvoir public, et l’on sait que nombre d’associations sont subventionnées de plusieurs parts, exige de tout connaître de ce que les autres subventionnent.

Les opérateurs s’en trouvent obligés de tenir des comptabilités multiples et de consacrer un temps administratif et juridique à des opérations consommatrices de temps dérobé à l’action première. Paradoxalement, ces contrôles cantonneront plus encore les administrations à des opérations lourdes et fastidieuses.

Terminons par une flèche décochée au projet de Guide des dépenses éligibles élaboré par l’Inspection sociale wallonne et soutenu par le ministre Jeholet, au prétexte de quelques cas relevés comme douteux dont personne ne demande qu’ils ne soient pas sanctionnés si cela s’avérait justifié. Éric Vermeersch a suffisamment développé dans ces pages l’absurdité qui consiste à empêcher une association de dégager des bénéfices raisonnables* pour investir dans l’innovation et faire face aux difficultés imprévues en vue de garantir sa pérennité. Ajoutons que, s’il est légitime qu’un pouvoir public fixe la mesure du subventionnement qu’il accorde, il apparaît absurde qu’un corps d’inspection propose de limiter linéairement le financement des rémunérations, matière qui relève des interlocuteurs sociaux, sans tenir compte du marché de l’emploi ou du poids des responsabilités des personnes occupées.

Ces mesures, prises au prétexte de quelques cas isolés, constituent une punition collective dont on peut se demander légitimement si elle ne constitue pas une stratégie de déconstruction déguisée, conjuguée à d’autres mesures comme l’avant-projet de Décret sur l’insertion des demandeurs d’emploi qui risquent de priver les Centres d’Insertion Socioprofessionnel (CISP) et les Missions Régionales pour l’Emploi (MIRE) (et beaucoup d’autres) des derniers emplois APE dont ils disposent. Le tout étant construit dans ce que d’aucuns appellent «concertation», quand nous constatons au mieux une conversation et le plus souvent un dialogue de sourds dans lequel l’idéologie et le rapport de force prennent la place de l’échange d’arguments.

Rêvons d’un cadre de contrôle négocié entre tous les acteurs et qui renvoie à la légitimité de chacun : celle des opérateurs à disposer d’une liberté d’action en rendant des comptes sur la qualité du projet et sur le bon usage des montants issus de la solidarité collective; celle d’une administration chargée d’appliquer un cadre réglementaire dont nous avons rêvé la bonne façon de le mettre en place plus haut; celle d’un corps d’inspection fondé à investiguer sa bonne mise en œuvre sur base de protocoles de contrôles discutés avec les opérateurs. Cela ne faciliterait-il pas le travail de tous et de chacun ?

Mieux, l’inflation réglementaire (UBO, RGPD, Reprobel, Marchés publics…) ne pourrait-elle trouver des points d’appui et des soutiens mutualisés aussi au sein des administrations publiques ?

 

 

Concertation n’est pas conversation
Une démocratie ne se mesure pas qu’à la mise en œuvre d’élections. Elle est constituée et dynamisée par d’autres éléments : multipartisme, liberté de presse, indépendance de la justice, reconnaissance de corps intermédiaires… et liberté d’association. Le politique et l’associatif y ont chacun leur rôle à jouer et un dialogue serein entre le politique, son administration et les associations doit le garantir.
En outre, les associations sont au contact quotidien des publics. Elles sont les plus à même d’en rapporter les préoccupations, de suggérer des solutions pertinentes et de les mettre en place.

À cet effet, une concertation menée sereinement, si sa durée est parfois plus longue, aboutit la plupart du temps à des résultats durables, bien acceptés, et qui conduisent à l’efficacité de l’action politique et associative.

Mais la concertation ne saurait relever du hasard ou du bon vouloir d’une formation politique ou d’un exécutif. Elle doit être systématiquement formalisée. Cette formalisation doit renforcer la sécurité indispensable dans un secteur qui entend porter la réflexion critique dans des actions citoyennes. Elle permet en outre de déployer et suivre des projets sur le long terme, dépassant le temps de la législature politique et ses contraintes comme l’annalité des budgets et du contrôle de leur usage. Elle permet aux gouvernements d’impulser les politiques qu’ils défendent tout en assurant une continuité suffisante aux projets déployés au service et avec les populations dans le respect du travail accompli.
Y sommes-nous ?

 

 

 

 

 

 

 

 

1. Ce texte n’engage pas l’association de son auteur. Il reprend toutefois de larges extraits du mémorandum de la CESSoC dont la rédaction a été réalisée collectivement.
2. Voir le récent rapport de la Cour des comptes au Parlement wallon qui évoque les barèmes du secteur des CISP comme des plafonds alors qu’il s’agit de minima.
3. À titre d’exemple, le Décret sur l’emploi socioculturel de 2008 ne verra son application pleine et entière, suite à des modifications successives pour le rendre opérant, qu’en 2020.
4. Je n’aime pas trop ce mot, chacun ayant son «terrain», mais je pense que l’on se comprend…
5. J’emprunte ce terme au formidable ouvrage d’Alain Supiot, «La Gouvernance par les nombres», Cours au Collège de France, Fayard
6. Combien de politiques avons-nous entendu réclamer que l’État soit géré comme une entreprise ?
7. J’aime à parler d’«excellisation»
8. Pour une présentation détaillée, voir www.cessoc.be

* http://www.cesep.be/index.php/73-publications/analyses/politiques-publiques/285-les-benefices-des-asbl-bien-plus-quune-question-technique

 

 

 

 

 

Rencontre avec Thierry BODSON, secrétaire général de l’Interrégionale wallonne de la FGTB.
Propos recueillis par Paul HERMANT

 

 

Bonjour Thierry Bodson. Nous voudrions avoir l’avis du secrétaire général de la FGTB wallonne sur l’associatif et son avenir. Nous nous proposons de te lancer des mots et de voir comment ils retombent sur ta table syndicale. Ils ont tous un lien avec le non marchand. Et chacun de ces mots cache un enjeu. D’accord ? On y va. C’est parti !

 

Le premier mot qui sort du chapeau est le mot « bénéfice »
Je vois… C’est toute la question de la vision de l’actuel ministre wallon qui préfère parler de bénéfices que d’investissements. Or le non-marchand est un secteur multiforme aux publics immensément variés. Et les services prestés sont à l’image de ces publics : nombreux, multiples et adaptés. Parler en terme de « bénéfices », c’est demander aux acteurs de rendre des comptes en terme d’insertion, de chiffrer combien de chômeurs ont retrouvé du boulot, de calculer combien de demandeurs ont suivi une formation et ainsi de suite… C’est introduire un rapport quantitatif et mesurable. La vision que je défends n’est évidemment pas celle-là. Lorsque je dis préférer parler d’investissements plutôt que de bénéfices, je parle des objectifs humains poursuivis par le secteur et de la manière de les mettre en œuvre à travers des subventions et des financements.

 

 

Le deuxième mot est le mot « point » qui peut s’écrire de plusieurs manières…
Je vais d’abord parler du « poing ». Il y a quelques semaines, j’ai participé à une réunion croisée avec la CSC et une série d’acteurs de l’insertion socio-professionnelle sur le sujet très précis des dépenses éligibles et je me suis rendu compte qu’il existe aujourd’hui un véritable ras-le-bol. C’est non aux réactions mesurées, c’est non aux propositions de compromis, c’est non aux actions ponctuelles. C’est marre, simplement. Et ce qui est visé, ce n’est pas seulement le gouvernement wallon actuel, c’est de façon plus générale l’ensemble de la pensée et des politiques néolibérales en cours. Que dit le secteur ? Qu’une réaction strictement limitée à l’impact de ces « dépenses éligibles » n’aurait pas de sens. Qu’il faut réagir de façon globale puisque l’attaque l’est aussi. Le poing est donc levé…

L’autre façon de penser le mot est évidemment de faire allusion aux « points » APE. Et à leur remise en cause par le ministre Jeholet qui a la grande qualité de dire ce qu’il pense. Et ce qu’il pense du secteur associatif, c’est que ce sont des glandeurs qui s’occupent de glandeurs. Point. Sa vision est très réduite et très réductrice. On pourrait acter qu’il existe effectivement des problèmes avec la répartition des points APE ou avec les dépenses éligibles et discuter des façons d’améliorer le système. Mais le ministre ne veut pas cela. Dès qu’il aperçoit un dysfonctionnement ou une incongruité, il en fait une règle. Il a une vision fondamentalement suspicieuse du secteur. Combien de fois n’a-t-il pas fait allusion, lors de nos discussions, à cette commune de Wallonie qui dispose de 10 points APE pour s’occuper d’écrevisses ? S’il existe vraiment un problème avec ces écrevisses, que l’on règle le problème des écrevisses et qu’on n’en fasse pas une question de secteur. C’est pareil avec le rapport de la Cour des Comptes qui pointe des salaires trop élevés dans le secteur non-marchand. Voilà quelque chose qui a fait réagir le ministre. Mais là encore, il s’agit de cas isolés. Cela concerne 5 ou 6 institutions sur les 160 acteurs concernés. Extrapoler la question à l’ensemble du secteur et réécrire des règles est idéologique. Il en va de ces salaires trop élevés comme des écrevisses, s’il y a un problème local, on le règle localement, on n’en fait pas une généralité qui va impacter tout le monde.

 

 

Le prochain mot est le mot « bénévolat »
Voilà bien un sujet complexe. Autant on ne peut que se féliciter que des citoyens investissent de leur temps et de leurs compétences de façon gratuite pour et dans la société, autant on peut s’interroger sur le côté presque coercitif qui existe désormais. On passe de l’acte volontaire à quelque chose qui peut tenir de l’obligation. Le service communautaire pour les allocataires sociaux tel qu’il était prévu rentre dans cette catégorie. Les 500 euros défiscalisés aussi. Prenons l’exemple du football pour les gamins, le mercredi après-midi. Evidemment que tous ces entraineurs sont fabuleux et jouent un rôle social immense. Et en même temps, ils pointent un manquement grave de la société par rapport à la reconnaissance de leur fonction. Nous vivons dans une société qui est incapable aujourd’hui de structurer la façon dont on s’occupe des gamins qui ont entre 6 et 12 ans le mercredi après-midi... Si nous prônons la réduction collective du temps de travail, c’est aussi pour permettre aux travailleurs de s’investir dans du temps libre solidaire. Pas pour remplacer des petits métiers comme on le voit avec le « service communautaire » ou ces « 500 euros » qui ont d’ailleurs été réclamés à l’origine par le monde du foot amateur. C’est avec ça que l’on pollue un secteur jusqu’ici relativement sain. Et si en plus chacun peut devenir entraineur au prétexte d’avoir été vaguement joueur en 3ème provinciale il y a 30 ans c’est aussi, par extension, dévaloriser des métiers. Le pire en la matière, c’était les propositions de Joëlle Milquet visant à pouvoir s’occuper d’enfants via des titres-services. Mais voilà, s’occuper des enfants, ce n’est pas simplement les mettre sur une chaise et obtenir le silence, c’est faire en sorte que le temps que l’on passe avec eux soit formatif dans tous les sens du terme, c’est donc un vrai métier. Et un métier utile. A cet égard, l’économiste américain John Galbraith faisait remarquer que plus un métier est utile à la société ou plus ce métier est pénible ou physiquement exigeant et moins il est payé. On est là-dedans… Alors peut-être qu’il faudrait inverser le regard…

 

 

Le mot « liberté », il inspire quoi ?
C’est peut-être celui sur lequel on pourrait passer le plus de temps parce qu’il y a différentes façons de l’aborder aujourd’hui… L’actualité nous montre à quel point liberté et démocratie sont devenues indissociables. La revendication démocratique actuelle est très forte. Mais ce n’est pas celle à laquelle nous sommes habitués. Il ne s’agit plus d’en appeler aux corps institués ou aux corps intermédiaires, il s’agit de revendiquer une forme de démocra-tie plus directe. Nous, les syndicats, n’allons pas non plus au bout de cette question. Nous ne l’accompagnons pas. On s’arrête au pouvoir d’achat, on s’arrête à la revendication, au réchauffement climatique… alors que je pense, fondamentalement, qu’il y a là une remise en cause du fonctionnement de notre démocratie, des parlementaires, etc… Et cela pose la question de la liberté justement : est-ce qu’on est plus libre parce qu’on a un référendum tous les 15 jours en Suisse ? Est-ce qu’on est plus libre ou est-ce qu’on l’est moins ? Est-ce que la liberté, c’est de pouvoir s’exprimer à tout bout de champ ou est-ce que c’est d’apprendre aux citoyens qu’il est nécessaire de prendre le temps de s’exprimer ? Et alors là, on est dans des vraies questions sur le concept même de liberté et un homme libre pour moi, c’est quelqu’un qui a appris à prendre le temps de s’exprimer.

 

 

Et qu’est-ce qui va les rendre libres alors, ces citoyens ?
C’est le rôle de l’associatif pour une grande part. Cet apprentissage fait typiquement partie des missions de l’éducation populaire dont on s’aperçoit qu’elle est elle aussi sous-financée. Et même si je ne crois pas au grand complot et que je n’imagine pas une seconde que quelqu’un ait décrété qu’il ne fallait pas donner aux citoyens les moyens de l’émancipation, je pense tout de même qu’il y a une petite musique de fond et que l’on sous-estime l’importance de l’éducation permanente et de l’associatif dans une société où les gens ne s’informent plus que par les réseaux sociaux. Moi je pense que ça fait vraiment partie de l’éducation populaire de bien se rendre compte qu’on n’est pas là pour corseter les gens, les encadrer, les étouffer ou que sais-je, mais que, construire une pensée ou une revendication, ça prend plus que quelques signes sur un tweet et que ça mérite d’avoir des échanges et des réflexions.

 

 

Parlons de la liberté d’association. Ou devrait-on plutôt dire de la liberté associative ? Sont-elles en danger, l’une et l’autre, l’une ou l’autre ?
Avancer que la liberté d’association serait en danger parce que les associations seraient sous-financées est à mon avis contre-productif. Ce serait dire que sans financement, nous serions incapables de nous fédérer ou de nous rassembler, ce qui est heureusement faux. En revanche, il faut voir comment on s’y prend pour emmerder les gens lorsqu’ils se sont effectivement rassemblés ou associés… Ce qui vient de se passer avec les migrants et les hébergeurs, c’est bel et bien une manière d’embêter les gens, qui veulent, d’une certaine façon, s’associer ou se solidariser.

 

 

Qu’est-ce que le secteur non-marchand dit du fonctionnement d’une société comme la nôtre ?
Qu’il devient de plus en plus important au fur et à mesure que les services publics sont sous-financés ! Non seulement le service public ne peut pas tout faire, mais le voudrait-il qu’il n’en a plus les moyens… De plus le non-marchand est évidemment plus dépendant du pouvoir politique du fait de son subventionnement. Il épaule certes le service public, mais on doit aussi noter que c’est parfois au prix d’une perte d’autonomie.

 

 

Pourquoi faire cette distinction entre nous, l’associatif, et le service public ? Le non-marchand, ce n’est pas l’associatif et le service public ensemble ?
C’est vrai que j’ai tendance à limiter mon approche du non-marchand à ce qui n’est non-public… Pourtant, c’est vrai que le traitement que fait subir par exemple le gouvernement wallon tant à l’associatif qu’au service public est comparable.

 

 

Mais est-ce que cette distinction entre service public et associatif privé ne pèse pas sur les mobilisations ? Lors des manifestations pour les APE, par exemple, on est ensemble ou on n’est pas ensemble ?
Déjà, j’ai réussi à faire en sorte qu’au sein des structures mêmes de la FGTB, l’on travaille main dans la main sur ces questions. Même si l’on remarque que la forte capacité de la CGSP à mobiliser et la part très importante qu’elle prend lors de ces actions tient effectivement au fait qu’elle s’occupe des services publics… Mais là où l’on est vraiment ensemble, c’est lorsque l’on est en front commun. On voit la différence quand on n’est pas en front commun. La pression des employeurs associatifs devient plus forte : « Attends, les verts vont travailler et les rouges ne vont pas travailler, il faut assurer le service et ainsi de suite »…

 

 

Est-ce qu’on rêve, à la FGTB, d’une société non-marchande dans toute l’amplitude que l’on vient de donner au terme ?
Je vais le dire autrement. A la FGTB wallonne, j’ai mis en place, il y a 7 ou 8 ans d’ici, l’agence d’économie sociale « Propage ». On sort certes du non-marchand, mais on reste dans le social. C’est plutôt de ça que je rêve… Je pense que si on veut, demain, sur le terrain, changer réellement le rapport de forces capital-travail, une économie sociale vraiment sociale a un rôle essentiel à jouer… Ce qui est notable, c’est que l’économie sociale a fini d’être confinée dans les secteurs dans lesquels on l’a maintenue pendant des années : les ressourceries, les titres-services, les entreprises de travail adapté, … Il existe aujourd’hui une nouvelle génération d’entrepreneurs qui ne sont plus aussi sensibles qu’avant au profit et qui veulent avoir 

une véritable utilité sociétale. C’est un changement majeur. On peut se dire qu’il y a de l’espoir si demain, on a davantage d’entrepreneurs qui n’ont pas comme premier projet de gagner de l’argent quand ils mettent sur pied un projet économique … Et si le MR veut comprendre pourquoi ses résultats vont baisser dans le Brabant wallon, qu’il soit attentif à cela…

D’autre part, il est remarquable que ces jeunes entrepreneurs aient été sensibles à des formes juridiques différentes des personnalités juridiques commerciales classiques. Et qu’ils aient compris que la participation des travailleurs au capital n’est pas une chose impensable et qu’elle permet, en outre, d’éviter des dividendes à 5 ou 6%... On se dirige vers des entreprises où la richesse sera créée et distribuée différemment. Je pense donc qu’au-delà du non-marchand, l’économie sociale a vraiment de beaux jours devant elle. On pourra peut-être un jour revoir une usine de construction automobile wallonne. Mais qui fabriquerait des voitures électriques…

 

 

Si on résume, l’économie sociale comme horizon et le non-marchand public et associatif comme chemin ?
Voilà, c’est ça. Une sorte d’économie sociale marchande…

 

 

 

 

par Jean-Luc VRANCKEN

Directeur de la fédération CAIPS

 

 

 

L’évolution des politiques d’insertion socio-professionnelle (ISP) visant les demandeurs d’emploi les plus fragilisés est une question transversale qui recouvre les politiques d’action sociale, de l’emploi et de formation. La dernière phase de régionalisation de compétences comme les programmes d’accompagnement des chômeurs ou des bénéficiaires des CPAS, ou celle des financements des réductions des cotisations ONSS en faveur des groupes-cibles aurait dû contribuer à offrir aux régions la possibilité d’améliorer ces instruments. La Wallonie a-t-elle su saisir cette opportunité pour se pencher sur les politiques actuelles, les réajuster ou proposer une refonte plus en profondeur ? La réponse est malheureusement négative : au lieu de progresser, la Wallonie réduit ses efforts, alors que la fracture sociale augmente. Il y a urgence à changer de cap. A l’approche d’une nouvelle législature régionale, il est grand temps que la Wallonie prenne toute la mesure du renforcement de la dualisation sociale qui la frappe. A la nécessité de redéployer son économie, elle se doit de conjuguer un plan politique ambitieux et global.

 

 

 

Des emplois peu qualifiés de moins en moins nombreux et une concurrence renforcée

Près de deux tiers des demandeurs d’emploi recensés dans les trois régions du pays sont peu qualifiés. Victimes de ce qu’il est convenu d’appeler une exclusion de longue durée du marché du travail, ils sont confrontés à des perspectives peu rassurantes. Toutes les études convergent pour conclure sur la nécessité, dans les dix années à venir, sur la nécessité d’amplifier les efforts de formation des travailleurs s’ils ne veulent pas être déclassés, tandis que les postes peu qualifiés seraient fortement réduits. Pas besoin d’être docteur en économie pour comprendre : si rien ne change, le non emploi des moins formés va croître.

 

Et ce n’est pas tout, la concurrence est de plus en plus forte sur ces postes en tension. Ainsi, de plus en plus de pensionnés travaillent à la recherche d’un complément de revenus. Il en va de même avec les étudiants ; on sait que de plus en plus de jeunes travaillent comme jobistes. En 2017, le nombre de postes de travail pour jobistes a progressé de 8%, à 778.281. Au total, les jobistes ont presté 89.595.003 heures de travail en 2017 ; ils sont par ailleurs de plus en plus nombreux à travailler toute l'année. Faut-il se réjouir de cette évolution due essentiellement à l’assouplissement des normes réglementaires? Sûrement pour tous ces jeunes qui peuvent se donner une première expérience de travail tout en s’assurant des revenus parfois vitaux pour les plus pauvres d’entre eux. Cela est moins sûr en revanche en ce qui concerne les publics plus précarisés : les étudiants tout comme les pensionnés entrent de plus en plus en concurrence avec eux dans leur recherche d’un emploi…

 

 

Une progression du taux d’emploi qui cache de fortes inégalités

Le taux d’emploi s’est élevé en Belgique à 68,5 % en 2017, en hausse par rapport aux années précédentes. On ne peut que s’en réjouir. Mais cette amélioration cache de grandes disparités. En effet, la participation à l’emploi des différents groupes de la population reste très inégale. On le sait, des disparités régionales existent : le taux d'emploi s’élève à 73 % en Flandre, pour 63,2 % en Wallonie et 60,8 % à Bruxelles. On sait moins que ce taux global cache des inégalités sociales. Ainsi, un récent rapport du Conseil supérieur de l’emploi (CSE) met en avant que cinq groupes, plus éloignés du marché du travail, pèsent sur les résultats. « Il s’agit des jeunes, des travailleurs de 55 ans et plus, des femmes, des ressortissants extra-européens et de manière transversale, des personnes faiblement éduquées. Ces groupes présentent des taux de participation inférieurs à la moyenne nationale, mais surtout très en deçà du taux de participation des travailleurs d’âge intermédiaire (les 25-54 ans). Les personnes de 55 ans et plus et, dans une moindre mesure, les femmes, ont enregistré une participation accrue au cours des dernières années. Pour d’autres, comme les jeunes et les faiblement éduqués, le taux de participation a reculé. Le coût de travail et la demande des entreprises, ainsi que la concurrence avec des travailleurs plus qualifiés, explique en partie les difficultés rencontrées par les personnes faiblement éduquées. Pour les jeunes, le recul de leur taux de participation est lié à la généralisation des études supérieures, l’allongement de celles-ci et le fait que peu d’entre eux combinent études et travail en Belgique ». Le CSE recommande aux différents gouvernements l’activation et l’intégration des demandeurs d’emploi et des inactifs, des formations pour tous et tous les âges, ainsi de favoriser la mobilité professionnelle et géographique et ce, de part et d’autre de la frontière linguistique.

 

 

Non-emploi structurel et précarité vont de pair

Les demandeurs d’emploi en formation professionnelle sont nombreux à être dans une situation de difficulté financière. Plus de la moitié des personnes fréquentant des centres d’insertion socio-professionnelle ou de l’enseignement de promotion sociale ont ainsi un statut BIM, tandis que le pourcentage de personnes infra-scolarisées y est le plus élevé. Le bénéficiaire d'intervention majorée (BIM) bénéficie de remboursements plus importants pour les soins médicaux ; ce droit peut être notamment accordé aux personnes bénéficiant de faibles revenus. La situation socio-économique joue donc un rôle majeur dans la poursuite du parcours de formation. Les difficultés financières du public en formation professionnelle sont bien réelles et la réussite/poursuite du parcours formatif y est fortement lié.

 

La Wallonie occupe avec Bruxelles, et à l’inverse de la Flandre, le bas du classement des régions d’Europe en terme de taux de pauvreté. En 2017, la situation ne semble pas s’y être améliorée : le taux de risque de pauvreté est de 19,4% et 7,8% des Wallons vivent dans un ménage en situation de déprivation matérielle sévère. Un autre rapport sur les indicateurs sociaux de l’Union européenne montre qu’en Belgique, le gouvernement fédéral non seulement n’atteint pas ses objectifs, mais s’en éloigne. Ce constat a été établi par le service public fédéral (SPF)-sécurité sociale qui est chargé de suivre les indicateurs sociaux en matière de protection sociale et de pauvreté et qui vérifie chaque année dans quelle mesure notre pays réalise ses objectifs pour 2020 ou du moins, se rapproche de leur réalisation. On y relèvera qu’entre 2014 et 2017, le risque de pauvreté présente une tendance haussière. Alors que l’objectif est de faire diminuer le risque de pauvreté et d’exclusion sociale de 380 000 personnes d’ici 2020, entre 2008 et 2017, notre pays a enregistré une augmentation de ce risque (+ de 102 000 personnes). Le risque de pauvreté chez les peu qualifiés surtout a fortement augmenté, passant de 18,7 % en 2005 à 31,2% en 2017. La catégorie des peu qualifiés chevauche souvent d’autres groupes qui connaissent un risque élevé de pauvreté, comme les demandeurs d’emploi et les personnes issues de la migration.

 

En Wallonie, le risque de pauvreté concerne plus d'un citoyen sur quatre (26,6%), et plus d'une personne sur cinq (21,2%) vit sous le seuil de 1.115 euros par mois pour un isolé ou 2.341 euros pour un ménage de deux adultes et deux enfants, selon l'Institut wallon de la statistique (Iweps). Huit pour cent des Wallons sont victimes de privations matérielles sévères et 18,5% vivent dans un ménage à très faible intensité de travail, relève encore l'Iweps. Près de la moitié des familles monoparentales (46,7 %) n’atteignent pas ce seuil.

 

Ces généralités sont connues et confirmées régulièrement par de nombreuses études et rapports. Mais lorsqu’il s’agit de mieux appréhender la réalité du non emploi des plus précarisés, les données se font plus imprécises.

 

 

L’absence de diagnostic précis

Ces différents constats ont le mérite de circonscrire une problématique générale, confirmée régulièrement par de nombreuses études et rapports. Mais lorsqu’il s’agit de mieux appréhender la réalité du non emploi des plus précarisés, les données restent imprécises.

 

Ainsi, en matière d’illettrisme, Lire et Ecrire évalue à près de 10 % la population concernée par ce phénomène. D’où vient ce chiffre ? C’est une simple estimation… En absence d’enquête en Fédération Wallonie-Bruxelles sur le nombre de personnes en difficultés importantes par rapport aux savoirs de base, Lire et Écrire doit s’en contenter. Relevons que ce chiffre est sans doute sous-estimé quand on le compare aux résultats obtenus par les enquêtes menées dans des régions ou pays proches. Ainsi, l’enquête PIAAC 2013 de l’OCDE annonce, en Flandre – pourtant plus prospère - un taux de 14 % de personnes âgées entre 16 et 65 ans ayant des difficultés à comprendre un texte suivi. Mais quels sont ces publics, comment mieux adapter les méthodes et offres de formation à leurs besoins ? C’est nuit et brouillard. Pourtant, on n’accompagne pas une personne primo-arrivante de la même façon qu’une autre souffrant de déficience mentale ou une troisième déscolarisée…

 

De même, on doit bien se résoudre à regretter cette absence de données précises pour les personnes malades en processus de reclassement professionnels, les personnes d’origine étrangère ou les primo-arrivants, les jeunes déscolarisés, les bénéficiaires d’un soutien financier des CPAS. Bien sûr, le service public wallon de l’emploi - le Forem - dispose de données, mais elles sont incomplètes et peu approfondies. Quand des données existent, constatons qu’elles nous disent peu de la globalité du phénomène et moins encore sur les profils spécifiques des publics.

 

Pourtant les publics évoluent et vite. On sait par exemple que les malades sont de plus en plus nombreux et donc les besoins en terme de soutien au reclassement professionnel également. Les dépenses en matière d’incapacité de travail ont progressé de 4,72% en 2017 - chiffres INAMI - surtout à cause de la forte hausse des dépenses liées aux personnes malades depuis plus d’un an. Les dépenses relatives aux indemnités d’incapacité de travail - 8,2 milliards d’euros - ont dépassé les dépenses de chômage - 7,3 milliards d’euros - en 2017. A quoi doit-on s’atteler pour aider une partie d’entre eux à rejoindre le marché du travail quand leur convalescence l’autorise ou l’impose ?

 

En ce qui concerne les personnes étrangères, le constat est le même. Pourtant, il y a un risque majeur de consacrer une fracture sociale lourde et profonde. Le Conseil supérieur de l'emploi constate que l’objectif politique fixé il y a sept ans dans le cadre de la stratégie EU2020 n'a pas été rencontré. L'écart de taux d'emploi entre les Belges (les natifs de Belgique) et les ressortissants de nationalité extra-européenne est toujours de 28 à 29%. Or, la Belgique s'était engagée en 2011 à ramener l'écart de 29 points de pourcentage à l'époque à 16,5 points en 2020 : un immigré né en dehors de l'UE a environ 22% de chance en moins de trouver un travail qu'une personne née en Belgique. Cet écart atteint même 40% pour les personnes originaires du Proche et du Moyen-Orient, alors que la situation est encore pire pour les femmes. Même les plus diplômés accèdent plus difficilement au marché du travail en Belgique, souvent parce que leur diplôme n'est pas reconnu suite à une procédure particulièrement longue et bureaucratique. Une véritable honte trop peu dénoncée dans notre belle Communauté française…

 

Les publics changent, les fractures sociales se multiplient et s’approfondissent. Mais notre Wallonie semble ignorer tout de ces évolutions pour se limiter à les observer. Qui sont ces personnes, quels sont leurs besoins ? Et plus encore que faire, sur base de ces observations, pour mieux les soutenir ?

 

 

Des aides à l’emploi en réduction

 

Vous vous souvenez sans doute de la mise en place en juillet 2017 par le gouvernement wallon précédent présidé alors par Paul Magnette, du contrat d’insertion. Appelée officiellement « Impulsion insertion », cette aide permettait de bénéficier d'une réduction de 700 Euros du coût de recrutement d'un jeune demandeur d'emploi de moins de 25 ans, inoccupé sur le marché du travail depuis au moins 18 mois et sans expérience professionnelle. Le contrat d’insertion devait permettre d'acquérir une première expérience professionnelle, de bénéficier d'un accompagnement coordonné par le Forem, et surtout de quitter les allocations d’insertion limitées dans le temps pour accéder au chômage en l’absence d’embauche en fin de contrat.

 

A l’époque, nous avions soutenu le principe de sa création, nous y voyions notamment une réponse aux exclusions des jeunes en fin de droit pour leurs allocations d’insertion. Nous avions toutefois regretté la faiblesse du montant de l’aide pour le non-marchand et avions (malheureusement) prédit son manque de succès. Le délai de 18 mois d’inactivité préalable du bénéficiaire était trop long ce qui n’a pas permis de mobiliser suffisamment de jeunes.

 

Patatras, la mesure n’a jamais décollé ; le chiffre de 100 contrats n’a jamais été atteint. Sans autre forme de procès, le nouveau gouvernement wallon a déposé un projet de décret abrogeant le contrat d'insertion. Logique pensez-vous ? A Bruxelles pourtant, un dispositif semblable est non seulement maintenu, mais il est entré progressivement en régime de croisière après plus de deux années de fonctionnement : plusieurs centaines de jeunes bénéficient ainsi d’une première expérience d’un an en milieu professionnel avec l’appui d’Actiris. Si là aussi, on peut faire mieux, le contrat d’insertion commence donc à fonctionner à Bruxelles et pour cause : il est à 100% subventionné par la Région...

 

L’exemple de nos voisins aurait pu donner des idées au nouveau ministre wallon de l’emploi pour adapter le dispositif. Le Conseil économique et social de Wallonie l’invitait à suivre cette voie. Pierre-Yves Jeholet a préféré supprimer le régime et consacrer ainsi la disparition d’un budget de plus de 80 millions €. On se souviendra ici que le contrat d’insertion devait être financé par la disparition progressive de plusieurs aides à l’emploi existantes visant les demandeurs d’emploi fragilisés. Ce budget était issu notamment des moyens alors afférents à des mesures telles que le programme de transition professionnelle (pour la part consacrée aux moins de 25 ans, à savoir 8 millions d’euros en 2016), les Conventions de premier emploi projets globaux (12,1 millions d’euros), les emplois jeunes dans le secteur non-marchand (4,6 millions d’euros), les stages de transition (8,3 millions d’euros) et les réductions fédérales de cotisations sociales jeunes (19 millions). A terme, il n’en restera rien. Nous assistons bel et bien ici à une réduction financière majeure de moyens budgétaires réservés à des publics également éloignés de l’emploi.

 

 

Des exclusions de chômeurs sans effet sur leur employabilité

Au premier trimestre 2018, en Wallonie, ce sont 2.707 chômeurs qui ont écopé d'une sanction durant cette période, selon des chiffres de l'Onem. Il s'agit de sanctions au sens strict: pas d'avertissements, mais une allocation moindre, sa suspension, voire sa suppression définitive. L’ONEM a étudié les conséquences de la limitation dans le temps des allocations d’insertion sur la base des sorties en 2015. Le constat le plus choquant est que près d’un tiers des exclus se retrouve sans emploi, sans revenu et sans accompagnement, tandis que près de 15 % d’entre eux échouent au revenu d’intégration des centres publics d’action sociale. Les personnes qui ont le plus besoin d’accompagnement et de soutien se retrouvent ainsi sur la touche. Ils disparaissent des « radars » pour entrer dans «la forêt de Sherwood » comme le formule aujourd’hui les professionnels : ils disparaissent des statistiques, et, plus grave, s’éloignent d’une offre d’accompagnement pourtant utile pour eux. La conséquence la plus grave de ce processus en cours sous nos yeux est l’émergence de grands exclus des politiques sociales. Il est grand temps que cette politique essentiellement normative soit radicalement modifiée au profit d’une approche alternative.

 

 

Des opérateurs menacés

Dès 2017, des dispositifs agréés du secteur de l’insertion socio-professionnelle (agences de développement local, centres agréés dans le cadre du plan mobilisateur des technologies de l’information et de la communication, centres d’insertion socioprofessionnelle, missions régionales, et structures d’accompagnement à l’autocréation d’emplois) ont pris connaissance d’un projet de nouveau guide des dépenses éligibles traduit à travers le dépôt d’un avant-projet d’arrêté au Gouvernement wallon.

 

Celui-ci menace les centres concernés de faillite. Nous ne détaillerons pas ici les nombreux problèmes qu’il pose. On dénoncera le principe nouveau qu’il tente de consacrer : tous les produits, recettes, ou récupérations (à l’exclusion des dons) devraient être déduits des dépenses éligibles. S’il devait être mis en application, il interdirait aux associations de couvrir les dépenses non éligibles ou non subventionnées (et elles sont de plus en plus nombreuses). En conséquence, le résultat financier ne pourrait, au mieux, qu’être à l’équilibre ; en général, il ne pourra plus qu’être négatif, mettant clairement en cause la survie financière de tout un secteur à plus ou moins brève échéance.

 

Si à cette problématique, on ajoute les menaces de réductions financières craintes avec la réforme des points APE, ou d’autres que nous n’évoquerons pas ici, on assiste en fait à une attaque du secteur associatif sans équivalent en Wallonie. Au moment où nous écrivons ces lignes, la résistance s’organise et commence à intéresser les médias. On relèvera ici le paradoxe d’une nouvelle politique de réduction de l’offre de services alors que les besoins augmentent…

 

 

Pour un plan global de lutte contre le non-emploi

A l’approche d’une nouvelle législature régionale, il est grand temps que la Wallonie prenne toute la mesure du non-emploi structurel qui la frappe. A la nécessité de redéployer son économie, elle se doit de conjuguer un plan ambitieux et global pour y répondre. Celui-ci devra s’appuyer sur les opérateurs existants - qu’ils soient associatifs ou publics - et s’articuler autour d’un service public wallon de l’emploi fort et ouvert. Nous nous limiterons ici à quelques axes essentiels :

 

  • - Connaitre l’offre de services en insertion socioprofessionnelle et les besoins de la population :

Un état des lieux reste à initier en la matière en Wallonie où tant l’offre de services, que la quantification des publics ou l’objectivation des problématiques qu’ils rencontrent restent peu connues et mal appréhendées, sans compter l’offre d’emplois réellement accessible. A cet égard, il est plus que temps que la Wallonie dresse un bilan de la situation en matière d’analphabétisme et d’illettrisme et mette en place un ambitieux plan transversal d’accès universel à l’écriture et à la lecture. Une attention particulière devra être donnée à une meilleure connaissance de la situation des autres publics les plus éloignés de l’emploi.

 

  • - Refonder l’accompagnement des chômeurs :

Réformer l’accompagnement des chômeurs n’est pas s’opposer au contrôle des allocataires sociaux; il est indispensable pour prévenir la fraude sociale. Cette dernière, là où elle persiste, met en danger les principes de la solidarité. Toutefois la sanction doit être évaluée en fonction des capacités de la personne à accéder à une offre d’emploi dont l’accès doit être démontré. Il importe de privilégier les actions centrées sur la motivation et la participation des publics en difficulté d’insertion en permettant le redéploiement des pratiques et objectifs qui caractérisent le secteur de l’insertion socioprofessionnelle : l’accompagnement, la socialisation, la pleine participation des usagers, l’émancipation sociale, la formation et la mise à l’emploi de ceux-ci. Le secteur de l’insertion socioprofessionnelle s’inscrit depuis près de trente ans dans la lutte contre l’exclusion sociale et vise avant tout l’inclusion sociale. L’appel à la participation des usagers des services, la promotion de la formation des travailleurs du secteur, la mise en avant des bonnes pratiques ou le rappel du sens des actions dans une approche de type éducation permanente sont des éléments de réponses à privilégier.

 

  • - Soutenir les emplois faisant appel à de la main d’œuvre faiblement qualifiées

Parallèlement aux efforts de la Région wallonne en vue de créer des emplois supplémentaires et durables en vue d’assurer la nécessaire résorption du chômage et ceux visant à redéployer l’économie régionale, il est impératif de maintenir et soutenir le développement d’emplois faisant appel à de la main d’œuvre à faible qualification. L’offre globale de ce type d’emploi est en recul ; il importe de la renforcer notamment par le développement des services de proximité. Plus de 40 000 emplois ont ainsi été créés en Wallonie dans les titres services, soit autant d’emplois très majoritairement féminins à faible qualification créés grâce à des subventions publiques permettant la solvabilisation de la demande des particuliers. Ce type de dispositif est à développer et adapter en vue de garantir des emplois durables et de qualité. On peut aussi renforcer les « Initiatives de développement dans le secteur des services de proximité à finalité sociale » (IDESS) agréées en Wallonie afin de renforcer l’offre d’emplois faisant appel à des demandeurs d’emploi à qualification réduite. Le modèle français des entreprises dites « à but d’emploi » est une autre voie à envisager. Enfin, le développement de l’économie sociale wallonne dont les entreprises d’insertion, les sociétés à finalité sociale, les entreprises de travail adapté pourvoyeuses d’emplois à faible qualification est à soutenir.

 

  • - Innover en créant des activités sociales nouvelles :

A court terme, la Wallonie ne pourra assurer la mise au travail de plus de 200 000 demandeurs d’emploi en difficultés. Aux politiques d’insertion, de formation et de création d’emplois pourraient se conjuguer des activités encadrées et accessibles à des personnes en difficultés afin de favoriser leur insertion par la valeur ajoutée qu’elles apportent tant à la collectivité qu’aux personnes qui en bénéficient et en sont les porteuses. A ce titre, les services d’insertion sociale agréés sont à promouvoir en veillant tout particulièrement à leur mise en réseau avec les secteurs de l’aide sociale, de l’ISP et de la formation. De même, il serait opportun d’ouvrir une réflexion sur le devenir des agences locales de l’emploi (ALE) et de l’intérêt d’élargir leur accès aux publics les plus éloignés de l’emploi.

 

 

 

 

Par Laurence BAUD’HUIN et Caroline COCO

 

 

 

Quelle que soit la définition choisie, car le mot en revêt plusieurs, l’utopie traîne toujours derrière elle un effluve d’imaginaire, déconnecté du réel. Tournant le dos aux fatalistes qui disent le rêve inaccessible, les trois démarches présentées ici s’inscrivent dans le faire. Les premiers ont retroussé leurs manches pour réinventer le lien entre vie professionnelle, artistique et domestique ; le second s’est donné pour mission d’utiliser l’art comme tremplin vers le mieux-être de ceux et celles qu’il met en scène ; le troisième s’est plongé dans les punchlines de la littérature du XIXème pour dénoncer le fait que les mêmes causes, à chaque époque, produisent souvent les mêmes effets.

 

 

Apprendre, réparer, créer, pour soi-même et pour le monde
Sur le site Internet du Lac, on peut lire qu’il est une expérience anthropologique qui cherche à fabriquer un nouveau paradigme socioprofessionnel1. Comprendre : parce qu’il est une communauté de vie, mais également un centre d’art et de culture, le Lac propose une nouvelle dimension où habiter et travailler ne sont plus les faces injoignables de la pièce lancée au hasard de nos vies. Pratiquement, au 36 rue de Witte de Haelen à Bruxelles, sept personnes – aujourd’hui Etienne Briard, Alex Guillaume, Matthieu Ha, Carole Louis, Paul Morel, Louis Neuville et Caroline Scheyven, dorment et mangent, créent, réparent et construisent, programment et accueillent, cuisinent, servent et abreuvent, nettoient et rangent, échangent et inventent ensemble. Chaque mercredi, jeudi et vendredi, la porte de leur magnifique espace (deux bars, deux scènes, un sauna…) s’ouvre au public lors des zwanzes, et ce qui s’y passe tient de la performance artistique live, de la fête et parfois de l’expérience sociologique. Ainsi, les habitants du Lac accueillent chez eux, ce qui modifie leur relation au public, voire les liens entre les visiteurs eux-mêmes. Ceux-ci, débarrassés de leur costume de consommateurs anonymes, endossent celui d’invités. De plus, la dramaturgie de certains événements est pensée comme un dispositif visant à pousser les participants à sortir des comportements normés2.

 

Simple en apparence, le projet du Lac, pour être optimal, repose sur un socle idéologique, économique et politique extrêmement solide. Au départ de son existence, il y a le parcours singulier de son initiateur, Louis Neuville, et la passion intellectuelle de ce dernier pour la psychothérapie institutionnelle (PI). Initiée par différents psychiatres aux prémices de la seconde Guerre Mondiale, et notamment par Francesc Tosquelles, médecin catalan marxiste et libertaire, la PI va bouleverser la relation entre patient et soignant en modifiant fondamentalement l’institution hospitalière. Pour Tosquelles, deux aliénations coexistent : l’une est psychopathologique, l’autre est sociale. Or, dans une société malade, soigner les déviants revient à rendre fous les gens sains. Par extension, c’est la société tout entière qu’il faudrait, à terme, assainir. Dans l’institution de Tosquelles, et à sa suite, du psychiatre Jean Oury, les patients sont impliqués à tous les niveaux de la vie en société : ils construisent leurs propres baraquements, travaillent aux champs, cuisinent, tout cela dans une absolue liberté. Et si économiquement, l’institution se suffit dès lors à elle-même, c’est sociologiquement, voire politiquement que l’expérience est réellement novatrice : une fois tombé le mur entre sains et malades, les rapports sociaux sont réinventés et une nouvelle créativité peut naître.

 

Voilà sans doute pourquoi Louis Neuville, quand il parle du Lac, emploie les mots « hôpital » et « école ». Le Lac, au départ mille mètres carrés d’entrepôts vides, va devenir l’étonnant centre culturel qu’il est aujourd’hui à la seule force des bras de ses habitants, qui consacreront à sa rénovation neuf mois de leur vie. La charge de travail nécessaire à faire exister cet endroit demande une organisation qui, pour très organique qu’elle soit, n’en est pas moins planifiée à raison de réunions hebdomadaires où se décide le qui-fait-quoi, en équilibre entre les désirs de chacun et les besoins du lieu. On le voit, ce sont bien les outils de la PI qui opèrent le changement de paradigme.

 

Et ne serait-ce que parce qu’en temps de sécheresse, le lac est cet espace de trêve où chacun peut boire sans se faire dévorer ; son modèle – dans cette époque de prédations multiples - ce modèle qui porte en lui à la fois l’excitation de l’aventure et la chaleur du nid, mérite d’être abordé avec le plus grand respect.

 

 

 

Je n’aurais jamais cru devenir une œuvre d’art
Vic Muniz est un plasticien contemporain. Né au Brésil en 1962, il vit aujourd’hui à New-York. Au début du documentaire « Waste Land » que lui consacre la réalisatrice Lucy Walker en 20103, l’artiste dira : « Lorsque vous voyez les gens regarder des tableaux dans les musées, ils s’approchent, très près, et puis reculent ; ils analysent la matière, puis l’ensemble. » Ainsi, au travers de son œuvre, Vic Muniz n’aura de cesse d’explorer un constat dont l’apparente simplicité deviendra le creuset de projets étonnants : « L’essence de l’Art, c’est de transformer les matériaux en idées ». Par la suite, il ajoutera encore à son travail un angle d’approche qui va propulser son action dans une dimension humanitaire extraordinaire. Quittant la seule représentation, il aura désormais pour objectif de créer des œuvres participatives avec des groupes de personnes dont il pourra tenter d’influencer l’existence.

 

Cette aventure humaine, il va la proposer à ceux qui, au Brésil, représentent les exclus parmi les exclus, les invisibles : les catadores, trieurs de déchets sans reconnaissance officielle, vivant de la vente des matériaux récupérés. Ils sont plus de 2000, hommes, femmes et enfants, sur la plus grande décharge d’ordures du monde, el Jardim Gramacho, en périphérie de Rio de Janeiro. Avec eux, Muniz va passer plus de trois ans. Son but : réaliser leurs portraits, des photos mises en scène dont l’iconographie naîtra de leurs échanges. Par la suite, ces photos projetées en très grands formats seront recomposées avec des matériaux trouvés sur la décharge, avant d’être rephotographiées. C’est ici que l’aventure participative prend son envol. Car ce sont les trieurs eux-mêmes, invités dans l’atelier installé dans un centre culturel de Rio, qui vont matérialiser leur propre image avec les déchets collectés. Et si, en faisant, ceux-ci mettent en valeur leur travail essentiel de recycleurs, ils réalisent également concrètement qu’ils œuvrent à transformer des ordures en matière à penser.

 

Alors que se poursuit le projet, une question – essentielle et courageuse – va émerger : l’art peut-il modifier la vie des gens ? De ces gens ? Pourront-ils, un jour, s’échapper de la condition qui est la leur ? En effet, très vite, certains trieurs ne souhaitent plus retourner sur la décharge. Mais que leur proposer au-delà de cette aventure ? Après un tel investissement, une telle rencontre, Muniz et son équipe peuvent-ils juste s’en aller et les laisser là ? Pour les trieurs, c’est une évidence : quelque chose dans leur vie, a définitivement changé. Muniz dira que toute découverte est porteuse, en soi, de potentialités, et qu’entre permettre à une communauté de s’ouvrir, ne serait-ce qu’un peu, ou ne rien faire, son choix est assumé !

 

Au terme de l’aventure, plus de 250.000 dollars seront récoltés et reversés entièrement aux trieurs. Ceux-ci, invités au vernissage de l’exposition rétrospective de Vik Muniz à Rio, verront enfin le monde médiatique s’intéresser à leur cause et gagneront en légitimité et en crédibilité. A la sortie du film, en 2010, le gouvernement brésilien s’en servira pour sensibiliser la population du pays au tri des déchets et au sort des personnes qui s’en occupent.

 

Mais au-delà, ce qu’a fait Muniz à Jardim Gramacho, c’est de rendre visibles et beaux, de transformer en œuvres d’art, ceux et celles que, jusqu’alors, personne ne voulait voir.

 

 

 

Les soliloques du Pauvre
Vîrus x Rictus, voici ce qui pourrait faire croire à un nouveau duo dans le monde du rap français.

 

Pourtant, l’un des deux est mort depuis presqu’un siècle. En effet, Gabriel Randon, dit Jehan Rictus (1867-1933) fut un poète peu reconnu de son vivant et presqu’oublié après sa mort.


Le rappeur français Vîrus découvre ses carnets en 2015, et tombe sous le choc de tout ce qu’ils ont en commun. Une pauvreté éprouvée et une grande résignation face au monde qui les entoure. Résignation oui, mais refusant, corps et âmes à participer à la société du spectacle, voire au spectacle de la société. Aussi, tous deux casseront les codes, l’un de la poésie classique, l’autre du rap.

 

De 1894 à 1897, Jehan Rictus écrit Les Soliloques du Pauvre, recueil de poèmes qui racontent la vie d’un vagabond errant dans Paris . Il dira en préface : « Faire enfin dire quelque chose à quelqu’Un qui serait le Pauvre, ce bon pauvre dont tout le monde parle et qui se tait toujours. Voilà ce que j’ai tenté. » Toujours d’actualité ! La pauvreté, nécessaire au maintien d’un modèle libéral, se déballe dans les médias qui finissent par oser inviter le quidam à se déculpabiliser, en donnant quelques sous, remplaçant ainsi un Etat déjà, toujours, démissionnaire…

 

L’en faut, des Pauvr’s, c’est nécessaire/Afin qu’ tout un chacun s’exerce/
Car si y gn’ aurait pus d’ misère/Ça pourrait ben ruiner l’ Commerce.

Nul n’est épargné, et surtout pas le pouvoir médiatique :

Les journaux, mêm’ ceuss’ qu’a d’ la guigne/À côté d’artiqu’s festoyants/
Vont êt’ pleins d’appels larmoyants/Pleins d’ sanglots... à trois sous la ligne !/C’ qui va s’en évader des larmes !/C’ qui va en couler d’ la piquié !/ Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes/ C’est un vrai commerce, un méquier !

 

Argot, assonances, allitérations, plume trempée dans le vitriol, Rictus aura choqué ! On comprend aisément en lisant qu’il faut le déclamer à voix haute, pour en ressentir toutes les nuances et subtilités. C’est d’ailleurs ce que Rictus faisait, de cabarets en cabarets, moins par vanité artistique que pour avoir du pain à se mettre en bouche.

 

2018, Vîrus reprend ses textes et les compile dans un livre-cd éponyme5. A son tour, il casse les codes du rap, reprenant des textes écrits par un autre auteur, ce qui n’est pas vu d’un bon œil dans le milieu ! Dans sa retranscription, il gardera au maximum le langage de Rictus, actualisera certains mots mais ne touchera pas au sens. Se disant que Rictus avait lui-même enfreint des codes, il se l’est permis. Le résultat est bluffant ! Sur un fond musical plutôt noir et sobre, sur un phrasé bien rythmé, il nous emmène dans ces rues, ces lieux, ces interstices de la vie où les éloignés et les invisibles survivent.

 

Ne s’arrêtant pas à la sortie de l’album et à sa tournée de concerts, Vîrus intervient aussi dans des écoles, pour faire découvrir ce poète disparu et les questions brûlantes qui traversent son œuvre.

Finalement, il s’agit bien d’un duo vivant !

 

 

 

1. https://www.lelac.info
2. Ce fut le cas, notamment, en janvier dernier avec l’événement pluridimensionnel intitulé « La machine de Monsieur Seguin ».
3. http://wastelandmovie.com/
4. Recueil disponible librement sur http://www.florilege.free.fr/jehan-rictus/les_soliloques_du_pauvre.html
5. « Les soliloques du Pauvre », livre CD, 2017, Rayon du fond, label indépendant.