Par Laurence BAUD’HUIN et Caroline COCO

 

 

 

Quelle que soit la définition choisie, car le mot en revêt plusieurs, l’utopie traîne toujours derrière elle un effluve d’imaginaire, déconnecté du réel. Tournant le dos aux fatalistes qui disent le rêve inaccessible, les trois démarches présentées ici s’inscrivent dans le faire. Les premiers ont retroussé leurs manches pour réinventer le lien entre vie professionnelle, artistique et domestique ; le second s’est donné pour mission d’utiliser l’art comme tremplin vers le mieux-être de ceux et celles qu’il met en scène ; le troisième s’est plongé dans les punchlines de la littérature du XIXème pour dénoncer le fait que les mêmes causes, à chaque époque, produisent souvent les mêmes effets.

 

 

Apprendre, réparer, créer, pour soi-même et pour le monde
Sur le site Internet du Lac, on peut lire qu’il est une expérience anthropologique qui cherche à fabriquer un nouveau paradigme socioprofessionnel1. Comprendre : parce qu’il est une communauté de vie, mais également un centre d’art et de culture, le Lac propose une nouvelle dimension où habiter et travailler ne sont plus les faces injoignables de la pièce lancée au hasard de nos vies. Pratiquement, au 36 rue de Witte de Haelen à Bruxelles, sept personnes – aujourd’hui Etienne Briard, Alex Guillaume, Matthieu Ha, Carole Louis, Paul Morel, Louis Neuville et Caroline Scheyven, dorment et mangent, créent, réparent et construisent, programment et accueillent, cuisinent, servent et abreuvent, nettoient et rangent, échangent et inventent ensemble. Chaque mercredi, jeudi et vendredi, la porte de leur magnifique espace (deux bars, deux scènes, un sauna…) s’ouvre au public lors des zwanzes, et ce qui s’y passe tient de la performance artistique live, de la fête et parfois de l’expérience sociologique. Ainsi, les habitants du Lac accueillent chez eux, ce qui modifie leur relation au public, voire les liens entre les visiteurs eux-mêmes. Ceux-ci, débarrassés de leur costume de consommateurs anonymes, endossent celui d’invités. De plus, la dramaturgie de certains événements est pensée comme un dispositif visant à pousser les participants à sortir des comportements normés2.

 

Simple en apparence, le projet du Lac, pour être optimal, repose sur un socle idéologique, économique et politique extrêmement solide. Au départ de son existence, il y a le parcours singulier de son initiateur, Louis Neuville, et la passion intellectuelle de ce dernier pour la psychothérapie institutionnelle (PI). Initiée par différents psychiatres aux prémices de la seconde Guerre Mondiale, et notamment par Francesc Tosquelles, médecin catalan marxiste et libertaire, la PI va bouleverser la relation entre patient et soignant en modifiant fondamentalement l’institution hospitalière. Pour Tosquelles, deux aliénations coexistent : l’une est psychopathologique, l’autre est sociale. Or, dans une société malade, soigner les déviants revient à rendre fous les gens sains. Par extension, c’est la société tout entière qu’il faudrait, à terme, assainir. Dans l’institution de Tosquelles, et à sa suite, du psychiatre Jean Oury, les patients sont impliqués à tous les niveaux de la vie en société : ils construisent leurs propres baraquements, travaillent aux champs, cuisinent, tout cela dans une absolue liberté. Et si économiquement, l’institution se suffit dès lors à elle-même, c’est sociologiquement, voire politiquement que l’expérience est réellement novatrice : une fois tombé le mur entre sains et malades, les rapports sociaux sont réinventés et une nouvelle créativité peut naître.

 

Voilà sans doute pourquoi Louis Neuville, quand il parle du Lac, emploie les mots « hôpital » et « école ». Le Lac, au départ mille mètres carrés d’entrepôts vides, va devenir l’étonnant centre culturel qu’il est aujourd’hui à la seule force des bras de ses habitants, qui consacreront à sa rénovation neuf mois de leur vie. La charge de travail nécessaire à faire exister cet endroit demande une organisation qui, pour très organique qu’elle soit, n’en est pas moins planifiée à raison de réunions hebdomadaires où se décide le qui-fait-quoi, en équilibre entre les désirs de chacun et les besoins du lieu. On le voit, ce sont bien les outils de la PI qui opèrent le changement de paradigme.

 

Et ne serait-ce que parce qu’en temps de sécheresse, le lac est cet espace de trêve où chacun peut boire sans se faire dévorer ; son modèle – dans cette époque de prédations multiples - ce modèle qui porte en lui à la fois l’excitation de l’aventure et la chaleur du nid, mérite d’être abordé avec le plus grand respect.

 

 

 

Je n’aurais jamais cru devenir une œuvre d’art
Vic Muniz est un plasticien contemporain. Né au Brésil en 1962, il vit aujourd’hui à New-York. Au début du documentaire « Waste Land » que lui consacre la réalisatrice Lucy Walker en 20103, l’artiste dira : « Lorsque vous voyez les gens regarder des tableaux dans les musées, ils s’approchent, très près, et puis reculent ; ils analysent la matière, puis l’ensemble. » Ainsi, au travers de son œuvre, Vic Muniz n’aura de cesse d’explorer un constat dont l’apparente simplicité deviendra le creuset de projets étonnants : « L’essence de l’Art, c’est de transformer les matériaux en idées ». Par la suite, il ajoutera encore à son travail un angle d’approche qui va propulser son action dans une dimension humanitaire extraordinaire. Quittant la seule représentation, il aura désormais pour objectif de créer des œuvres participatives avec des groupes de personnes dont il pourra tenter d’influencer l’existence.

 

Cette aventure humaine, il va la proposer à ceux qui, au Brésil, représentent les exclus parmi les exclus, les invisibles : les catadores, trieurs de déchets sans reconnaissance officielle, vivant de la vente des matériaux récupérés. Ils sont plus de 2000, hommes, femmes et enfants, sur la plus grande décharge d’ordures du monde, el Jardim Gramacho, en périphérie de Rio de Janeiro. Avec eux, Muniz va passer plus de trois ans. Son but : réaliser leurs portraits, des photos mises en scène dont l’iconographie naîtra de leurs échanges. Par la suite, ces photos projetées en très grands formats seront recomposées avec des matériaux trouvés sur la décharge, avant d’être rephotographiées. C’est ici que l’aventure participative prend son envol. Car ce sont les trieurs eux-mêmes, invités dans l’atelier installé dans un centre culturel de Rio, qui vont matérialiser leur propre image avec les déchets collectés. Et si, en faisant, ceux-ci mettent en valeur leur travail essentiel de recycleurs, ils réalisent également concrètement qu’ils œuvrent à transformer des ordures en matière à penser.

 

Alors que se poursuit le projet, une question – essentielle et courageuse – va émerger : l’art peut-il modifier la vie des gens ? De ces gens ? Pourront-ils, un jour, s’échapper de la condition qui est la leur ? En effet, très vite, certains trieurs ne souhaitent plus retourner sur la décharge. Mais que leur proposer au-delà de cette aventure ? Après un tel investissement, une telle rencontre, Muniz et son équipe peuvent-ils juste s’en aller et les laisser là ? Pour les trieurs, c’est une évidence : quelque chose dans leur vie, a définitivement changé. Muniz dira que toute découverte est porteuse, en soi, de potentialités, et qu’entre permettre à une communauté de s’ouvrir, ne serait-ce qu’un peu, ou ne rien faire, son choix est assumé !

 

Au terme de l’aventure, plus de 250.000 dollars seront récoltés et reversés entièrement aux trieurs. Ceux-ci, invités au vernissage de l’exposition rétrospective de Vik Muniz à Rio, verront enfin le monde médiatique s’intéresser à leur cause et gagneront en légitimité et en crédibilité. A la sortie du film, en 2010, le gouvernement brésilien s’en servira pour sensibiliser la population du pays au tri des déchets et au sort des personnes qui s’en occupent.

 

Mais au-delà, ce qu’a fait Muniz à Jardim Gramacho, c’est de rendre visibles et beaux, de transformer en œuvres d’art, ceux et celles que, jusqu’alors, personne ne voulait voir.

 

 

 

Les soliloques du Pauvre
Vîrus x Rictus, voici ce qui pourrait faire croire à un nouveau duo dans le monde du rap français.

 

Pourtant, l’un des deux est mort depuis presqu’un siècle. En effet, Gabriel Randon, dit Jehan Rictus (1867-1933) fut un poète peu reconnu de son vivant et presqu’oublié après sa mort.


Le rappeur français Vîrus découvre ses carnets en 2015, et tombe sous le choc de tout ce qu’ils ont en commun. Une pauvreté éprouvée et une grande résignation face au monde qui les entoure. Résignation oui, mais refusant, corps et âmes à participer à la société du spectacle, voire au spectacle de la société. Aussi, tous deux casseront les codes, l’un de la poésie classique, l’autre du rap.

 

De 1894 à 1897, Jehan Rictus écrit Les Soliloques du Pauvre, recueil de poèmes qui racontent la vie d’un vagabond errant dans Paris . Il dira en préface : « Faire enfin dire quelque chose à quelqu’Un qui serait le Pauvre, ce bon pauvre dont tout le monde parle et qui se tait toujours. Voilà ce que j’ai tenté. » Toujours d’actualité ! La pauvreté, nécessaire au maintien d’un modèle libéral, se déballe dans les médias qui finissent par oser inviter le quidam à se déculpabiliser, en donnant quelques sous, remplaçant ainsi un Etat déjà, toujours, démissionnaire…

 

L’en faut, des Pauvr’s, c’est nécessaire/Afin qu’ tout un chacun s’exerce/
Car si y gn’ aurait pus d’ misère/Ça pourrait ben ruiner l’ Commerce.

Nul n’est épargné, et surtout pas le pouvoir médiatique :

Les journaux, mêm’ ceuss’ qu’a d’ la guigne/À côté d’artiqu’s festoyants/
Vont êt’ pleins d’appels larmoyants/Pleins d’ sanglots... à trois sous la ligne !/C’ qui va s’en évader des larmes !/C’ qui va en couler d’ la piquié !/ Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes/ C’est un vrai commerce, un méquier !

 

Argot, assonances, allitérations, plume trempée dans le vitriol, Rictus aura choqué ! On comprend aisément en lisant qu’il faut le déclamer à voix haute, pour en ressentir toutes les nuances et subtilités. C’est d’ailleurs ce que Rictus faisait, de cabarets en cabarets, moins par vanité artistique que pour avoir du pain à se mettre en bouche.

 

2018, Vîrus reprend ses textes et les compile dans un livre-cd éponyme5. A son tour, il casse les codes du rap, reprenant des textes écrits par un autre auteur, ce qui n’est pas vu d’un bon œil dans le milieu ! Dans sa retranscription, il gardera au maximum le langage de Rictus, actualisera certains mots mais ne touchera pas au sens. Se disant que Rictus avait lui-même enfreint des codes, il se l’est permis. Le résultat est bluffant ! Sur un fond musical plutôt noir et sobre, sur un phrasé bien rythmé, il nous emmène dans ces rues, ces lieux, ces interstices de la vie où les éloignés et les invisibles survivent.

 

Ne s’arrêtant pas à la sortie de l’album et à sa tournée de concerts, Vîrus intervient aussi dans des écoles, pour faire découvrir ce poète disparu et les questions brûlantes qui traversent son œuvre.

Finalement, il s’agit bien d’un duo vivant !

 

 

 

1. https://www.lelac.info
2. Ce fut le cas, notamment, en janvier dernier avec l’événement pluridimensionnel intitulé « La machine de Monsieur Seguin ».
3. http://wastelandmovie.com/
4. Recueil disponible librement sur http://www.florilege.free.fr/jehan-rictus/les_soliloques_du_pauvre.html
5. « Les soliloques du Pauvre », livre CD, 2017, Rayon du fond, label indépendant.

 

 

 

 

 

 

Toujours un peu plus d’audace...

 

 

Par Anissa AYADI et Myriam van der BREMPT

 

 

Que s’est-il passé depuis le premier BRI-Co ? C’était celui qui avait investi les quartiers de Bois-du-Luc. Anissa vous le racontait dans le Secouez-vous les idées n°1121. « Sur la route du politique », titrait alors notre dossier Articulations. Un an après, quelles nouvelles de cette démarche de réenchantement et de repolitisation ?

 

 

S’approcher, s’arrêter, reprendre la route
Rappelons d’abord de quoi nous parlions. Dans sa formulation la plus simple, nous dirons du BRI-Co, Bureau de Recherches et d’Investigations sur les Communs, qu’il est un dispositif d’accueil et de rencontre de personnes et de récits de réparation, qui occupe de manière éphémère un territoire d’environ cinq mille habitantes et habitants.

 

Le BRI-Co prend racine dans une histoire avec ce territoire. Il débute par une traversée : elle peut prendre la forme d’une ethnographie, au sens d’une observation rigoureuse du territoire, et est menée par un Comité de Regards. Au rythme de la marche, ces Regards – de gens qui travaillent et/ou vivent sur le territoire – guident les organisateurs et organisatrices du BRI-Co ; ils montrent et racontent le quotidien et l’organisation du quartier, en soulignent les points saillants. Puis le Comité de Regards quitte la scène et le groupe organisateur prend le relais...

 

Depuis Bois-du-Luc il y a un peu plus d’un an, de nouvelles personnes se sont réunies autour du BRI-Co et ont manifesté l’envie d’explorer et d’expérimenter ce dispositif esthétique et politique du proche. Et d’appuyer sa légitime existence.

Trois BRI-Co’s ont ainsi vu le jour et un nouvel embryon se développe, à quelques souffles de se lancer dans l’aventure. L’un a tout d’abord pris racine à Saint-Gilles. Il s’est ajouté au décor de la place Bethléem. Il a, quatre jours durant, sous 

l’impulsion de Pietro Emili de La Maison du Peuple d’Europe, défait ses valises dans ce quartier animé. Ania Lemin, artiste pluridisciplinaire, a occupé le lieu avec un morceau de son exposition sur l’abri.

 

Les passantes et les passants ont découvert un espace jusqu’alors endormi, transformé en tiers-lieu et investi par une forme artistique. Ils et elles ont pris le temps de s’arrêter devant, puis dedans : en ouvrant la porte, elles et ils ont découvert un espace sécurisant et ouvert, sans appartenance ; là se sont exprimées et rencontrées des subjectivités. Une table, du café, un croissant et un espace où dire quelque chose des réparations à entreprendre, là tout de suite, pour les partager et puis, peut-être, s’en emparer.

 

Non pas centrés sur un territoire mais plutôt sur une thématique, deux autres BRI-Co’s ont été lancés et testés : ils se sont créés autour des défis qui traversent l’emploi et le travail dans la société contemporaine, avec deux groupes en formation au CESEP. Cela a permis d’explorer des lieux innovants où travail, collectif et démocratie peuvent rimer. Une visite à Loos (France), notamment, a permis d’en entendre davantage sur l’opération « Territoires zéro chômeur de longue durée » – que vous pourrez d’ailleurs découvrir dans ce numéro (p.23).

 

 

 

Poursuivre l’aventure à plusieurs
Peu à peu est née l’envie de parler un langage commun : poser les bases du BRI-Co pour le faire essaimer et donc nous interroger sur ses fondements et ses contours. Et a mûri le projet d’une formation, dont la session-pilote a eu lieu à la fin de l’été. Ou comment transformer la pratique et le vécu des BRI-Co’s en un « contenu de formation » nous a permis de prolonger et contraints d’approfondir l’aventure...

 

L’aventure : n’est-ce pas un des termes qui rendent le mieux compte du dispositif « BRI-Co » ? Et dès lors, peut-on imaginer contenir quelque chose qui soit de l’ordre de l’aventure dans un module de formation ? Voilà pourtant la nécessité en forme de défi qui se présentait à nous : de même qu’il faut sans nul doute se préparer beaucoup plus soigneusement quand on part à l’aventure que pour un voyage organisé, il nous a semblé impératif de proposer aux gens qui souhaiteraient mettre un BRI-Co sur pied de se former. Mais par où commencer ?

 

Il fallait rejoindre ce qui fonde la spécificité et l’identité d’un BRI-Co. A première vue, la forme simple et épurée du BRI-Co peut déstabiliser. Mais à l’inverse, on a tôt fait de le comparer, voire de l’assimiler aux multiples démarches de participation actuelles. Pourtant, s’il peut s’en approcher, le BRI-Co s’en différencie pour plusieurs raisons.

 

Le BRI-Co fait le pari audacieux de lâcher l’obligation de résultat. Sa durée est brève – 3 à 4 jours maximum – et ses organisateurs et organisatrices sont extérieurs au territoire. Cette virginité libère la parole des principaux protagonistes, habitantes et habitants et décharge les travailleurs sociaux et associatifs eux-mêmes de la pression des résultats.

 

Mais comment s’assurer alors que les personnes concernées puissent, dès aujourd’hui, assumer leur parole et la porter plus loin si elles le désirent? Avant de se replier, le BRI-Co restitue aux gens qui sont venus leurs productions. Ainsi munies de la liste de leurs réparations, ces personnes, soutenues, si elles le souhaitent, par les Regards, peuvent commencer à s’organiser collectivement pour chercher comment réparer.

 

 

Un tout organique
Le BRI-Co, donc, ouvre un beau matin... A peine a-t-il été précédé, quelques jours plus tôt, d’une invitation glissée dans toutes les boites aux lettres du quartier. Bienvenue à l’imprévu, on va laisser une chance à ce qui pourrait advenir. À la rencontre. Le temps qui régit le BRI-Co, c’est celui d’une improvisation maîtrisée, d’une flexibilité qui peut se déployer librement parce qu’il y a un cadre clair.

 

Dans un BRI-Co, tout est lié : les repas structurent la journée, de l’ail émincé à la table qu’on débarrasse ensemble, on entre, on sort, on échange quelques mots devant la production de l’artiste, on offre un café au visiteur, on parle à qui est là, on circule dans les environs... Ce tout organique peut s’ajuster au mieux, de façon plastique, au contexte quotidien d’un quartier, d’un moment, de conditions matérielles...

 

Composer avec le territoire : acheter chez le commerçant du coin, rencontrer ceux qui se déplacent dans le quartier à ces heures-là, accueillir ceux qui entrent et/ou sortir pour saluer ceux qui n’entrent pas... Comme organisateurs, on ne vient pas d’ici mais on en prend le pouls. On y respire comme le font les gens.

 

Avec notamment cette idée qu’on peut laisser les moments informels se dérouler parce qu’on sait que cela va produire quelque chose : au minimum, une mémoire commune, collective, et ce n’est pas rien. Voilà une posture peu courante, qui demande l’audace de renoncer à maîtriser les choses et de reconnaître, dans ces petits moments de l’informel, ces anecdotes et ces virgules, l’émergence des enjeux qui conditionnent les suites possibles de cette aventure.

 

Une formation BRI-Co pour apprendre à vivre tout cela ? Comment transmet-on un savoir-être ? Dans la formation, les principes du BRI-Co s’éprouvent le plus possible, se sentent, se discutent spontanément autour d’un café dans un lieu étonnant et accueillant. La formation n’est pas détachable totalement du vécu. Elle s’est construite (et évoluera encore) de manière à permettre aux participants d’approcher au plus près de l’esprit du BRI-Co.

 

Comme dans un BRI-Co aussi, les participantes et participants de la formation en sont les principaux protagonistes : leur connaissance du terrain, en tant que professionnels de l’action sociale, est une donnée essentielle. Et cela même si la formation les amène à décaler leur regard…

 

Certes, la question du temps peut se poser différemment en formation : on sait pourquoi on s’est inscrit, ce qu’on en attend. Il faut y aborder toutes les facettes de l’organisation d’un BRI-Co. Ainsi la formation propose-t-elle de l’information sur le concept de réparation, sur les nouvelles formes du faire que concrétisent les makers ou les Fablabs, sur les mutations sociétales dans lesquelles le BRI-Co prend sens. Elle permet également de cerner les contours d’une posture adéquate, de prendre conscience des attitudes pertinentes et de les expliciter, d’exercer certains rôles et d’en observer les effets, etc.

 

 

 

« Même pas peur » : le BRI-Co confère de l’audace
Le temps d’une occupation, le BRI-Co redéfinit des rôles : il décale tout le monde de ses habitudes et propose, comme socle pour établir les relations, l’horizontalité. Souvent, cela générera quand même de la méfiance à l’égard du comité organisateur. Voici un ingrédient avec lequel il faudra composer. « Qui sont-ils ? D’où viennent-elles ? Pourquoi ici ?

Que cherchent ces personnes ? Et quelle méthodologie curieuse !? ».

 

Le cadre et la distribution des rôles doivent donc être clairs. Les habitantes et habitants seront des sujets-acteurs des réparations qu’ils proposent, de leur quartier au monde. Pour le comité organisateur, l’annonce des limites de son action commencera dès l’invitation à prendre part au processus. Et devra permettre aux travailleurs de terrain de voir aussi leur propre posture dans le BRI-Co, en tant que Comité de Regards par exemple, autrement.

 

Le Brico est un dispositif de commencement, dont le chapitre suivant n’existe pas encore. Car comment créer si tout est déjà écrit ? Libéré de la pression du nombre de participants et des résultats, le BRI-Co ne préjuge pas de son aboutissement, il ne promet rien. Il est un élément d’un récit sur le Territoire. Avec un peu de chance, il sera pour quelque chose dans le déclenchement d’une action, de mains mises en action.

 

A travers tous ces éléments, les BRI-Co’s promeuvent une posture précise, laquelle ne peut s’endosser que dans ces conditions d’égalité. Ce savoir-être requiert des organisateurs et organisatrices certaines dispositions tout au long du processus : non jugement, écoute et accueil attentif et soigné. L’organisation physique du lieu et le rapport libre au temps aident aussi à créer ces conditions. Cette attitude qui consiste à être présent pour l’autre sans forcer le trait, d’égal à égale, dans la rencontre, requiert autant d’humilité que d’audace. Et nous semble nécessaire pour que toutes les personnes présentes puissent, de même, prendre leur place dans le BRI-Co.

 

 

 

Politique et enchantement : des routes à emprunter
La formation-pilote a permis également de continuer à nous interroger sur certaines dimensions du BRI-Co qui nous paraissent essentielles et qui demandent néanmoins que nous nous y attardions encore.

 

La fibre artistique du BRI-Co en est un exemple. On la reconnaît comme un moment du politique, celui où elle fait émerger un discours sur le monde, un positionnement né de perceptions sensibles partagées et qui touche peut-être à des universaux. Elle peut créer une interaction politique avec des passants et passantes dont l’univers accueillerait cette intersection esthétique. L’intervention s’inscrit dans un contexte socio-politique et se donne à montrer et à être reçue. Mais comment pouvons-nous garantir qu’elle se déploie de façon démocratique dans les BRI-Co’s ?

 

La question de la coordination elle aussi mérite d’être encore mûrie avec tous les acteurs et actrices concernées. En effet, la forme transphysique du BRI-Co doit pouvoir créer de la solidarité entre les différents territoires qui l’ont accueilli. Et ce, sans rien perdre de concret puisque le BRI-Co part d’où se trouvent les personnes : d’où elles vivent, de ce qu’elles connaissent. En se revendiquant n’appartenir lui-même à aucun territoire, le BRI-Co invite à créer du lien entre tous ceux sur lesquels il s’énonce. Cela devrait permettre d’articuler le local et le global.

 

Le BRI-Co, une démarche de réenchantement et de repolitisation du Territoire ? Il s’agit de porter un nouveau regard, du territoire au Territoire. Ce regard à la fois doux et incisif doit agir directement sur la re-définition de sa propre manière d’être au monde, d’y prendre une place et d’y déployer une capacité d’action, que l’on soit organisateur et organisatrice d’un BRI-Co, travailleur et travailleuse du social ou habitant et habitante.

 

 

 

 

 

 

1. Secouez-vous les idées n°112 – déc 2017-Fév 2018 – Articulations n°71 : Sur la route du Politique

 

 

 

 

 

 

Expérimenter pour réparer le travail

 

 

Auteurs : Teberdar ALAR, Julien CHARLES, Paul HERMANT
Interviewés : Véronique CANTINEAU, Luc DERIEZ, Paul TIMMERMANS

 

 

Depuis quelques mois, un groupe de travailleurs et de stagiaires du CESEP se réunit pour réparer le monde du travail. Cette ambition démesurée s’inspire d’autres initiatives tout aussi utopiques. Pour présenter ces points de repères et saisir leur articulation avec nos activités de formation en insertion socioprofesionnelle, nous avons organisé une rencontre avec Véronique Cantineau (directrice du secteur ISP au CESEP), Paul Timmermans (qui s’attèle à la mise en place d’un Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée à Charleroi) et Luc Deriez (du réseau Repair Together).

 

 

Réparer les machines, les gens, la société
Véronique : Les personnes qui viennent en formation sont demandeuses de bien plus que l’acquisition de compétences. Ce que le participants retiennent de leur passage chez nous, c’est surtout l’augmentation de leur confiance en eux. Même s’ils passent parfois par des moments difficiles, ils se considèrent à nouveau capables d’apprendre et de réaliser quelque chose. Mais c’est parfois difficile, il y a des blessures à « réparer » pour y parvenir : licenciement sauvage, répétition de refus d’engagement pour des éléments hors de portée (trop ou pas assez jeune, trop ou pas assez d’expérience…), attentes démesurées des employeurs qui cherchent un mouton à cinq pattes, poids d’un échec scolaire, discours stupides du genre « quand on veut, on peut » ou « chômeur égale parasite », prescriptions d’agitation de certains conseillers, injonctions paradoxales... Et la liste pourrait être allongée ! Si on répare ces blessures, le défi est aussi de sortir du rôle de pion utile à la persistance d’un système toxique.

 

Luc : Dans les Repair café, le produit d’appel, c’est de réparer des objets et de réduire les déchets. On travaille aussi sur de la cohésion sociale, sortir les gens de l’isolement, reparler à son voisin. La troisième chose, c’est la transmission des savoirs pour rendre les gens moins bêtement dépendants des fabricants des appareils qu’ils achètent, pour récupérer du pouvoir d’agir très concret. Aujourd’hui, acquérir de la connaissance, c’est devenu une forme de lutte de pouvoir. C’est pour ça que l’on défend un droit à la réparation, à avoir des produits réparables, qui est un outil pour ne pas laisser trop de pouvoir dans les mains des entreprises capitalistes.

 

Paul : Du côté des Territoires Zéro Chômeur, on répare un stéréotype lourd qui fait que la majorité des chômeurs est souvent considérée comme indigne. Quand on a envie de bosser, si les conditions de travail sont dignes et si le droit du travail est respecté, il n’y a pas besoin de relifting, de validation des compétences, de formations. Les chômeurs vont être engagés sans aucune discrimination, sans prérequis, simplement sur leur désir de bosser, sur le déclaratif « je suis capable ». C’est là qu’il y a quelque chose à réparer, une logique à renverser : plutôt que d’activer les chômeurs, on veut activer les coûts du chômage pour financer des emplois, à durée indéterminée et à temps choisi, qui ont du sens pour les chômeurs et qui sont utiles sur le territoire.

 

 

Penser l’accès des personnes en situation de pauvreté
Paul : Avec ces CDI à temps choisi, il y a forcément un revenu pour les chômeurs de longue durée qui aide à sortir de la pauvreté. Il y a aussi une sécurité sociale, au sens strict et au sens large : avec un CDI tu te projettes plus loin dans le futur. Ca transforme les gens. C’est vraiment impressionnant quand tu visites ces entreprises : les travailleurs, ils parlent de leur boulot comme s’ils étaient là depuis 10 ans alors qu’ils sont là parfois depuis 15 jours. Est-ce qu’il est cadre ou salarié ? Est-ce qu’il est là depuis longtemps ou pas ? Quand tu passes la porte et que tu leur parles, tu ne sais pas dire et tant mieux : c’est un travailleur, point.

 

Véronique : Les participants perçoivent une prime de formation dont le montant n’a pas été revu depuis plus de 15 ans. Elle n’a même pas été indexée ! Ils bénéficient aussi d’une intervention dans les frais de déplacement et de garde d’enfants, via le contrat de formation. Mais ce contrat peut aussi être une source de diminution de revenu : l’arrêter avant terme pour une raison qui n’est pas considérée comme valable par le service de contrôle entraîne la suspension des allocations de chômage. Nous observons alors les effets en spirale de la pauvreté : des personnes qui n’ont pas de voiture ne passent pas leur permis de conduire et se voient refuser une partie des emplois peu qualifiés comme les titres-services. Les personnes qui n’ont pas d’argent de côté ne savent pas déposer de garantie locative. Pour affronter ces problèmes, nous avons un service d’accompagnement et nous organisons des modules sur les démarches possibles pour y palier. On sait que ces solutions sont d’une portée limitée, on préférerait évidemment avoir une baguette magique !

 

Luc : Bizarrement, au début, on a été taxé de bobos, alors que pas du tout ! Aujourd’hui, on voit bien que les Repair cafés se développent plus dans les quartiers paupérisés, fragilisés. Les régies de quartier et les contrats de quartier durable, c’est des espaces qu’on a investis intensément. C’est là que ça fonctionne le mieux aussi. On développe plein d’activités dans ces quartiers difficiles, on peut y faire avancer le schmilblick plus rapidement qu’ailleurs. Pourquoi? Parce que ça rapporte directement à la personne qui vient, pas à quelqu’un qui a un pouvoir supérieur, à un organisateur ou à un propriétaire : on augmente le pouvoir des gens eux-mêmes à travers un échange direct entre citoyens.

 

 

On ne transige pas avec l’égalité
Luc : Ce que je veux dire avec cette idée d’échange direct entre citoyens, c’est qu’on travaille de façon tout à fait horizontale. On est là pour activer des initiatives, pas des chômeurs. La démocratie fait donc partie de notre quotidien : 

c’est ouvert à tous et ça fonctionne sur base de la participation libre de chacun. On a aussi besoin de la démocratie parlementaire, d’une loi contre l’obsolescence programmée pour faire des procès, pour attaquer les entreprises en justice comme ils peuvent le faire en France contre Apple, Epson et cetera. Ici, on peut juste faire du bruit et du lobbying. On est dans une lutte de pouvoir pour récupérer un peu de notre autonomie face aux objets qui nous entourent.

 

Paul : Dans les principes qu’on se donne pour faire avancer le Territoire Zéro Chômeur à Charleroi et dans ce que j’ai vu des expériences françaises, il y a dès le départ le fait d’associer les demandeurs d’emploi à la conception du projet et à l’identification des besoins. Dans les critères de sélection des Territoires, la mobilisation des acteurs locaux importe bien plus que la conformité à des indicateurs comme le taux de chômage ou les frontières du territoire. Dans l’Entreprise à but d’emploi, il faut aussi que les pratiques de gestion de l’entreprise soient collaboratives. Le fait que le recrutement des cadres se fasse sur la même base que les autres recrutements, ça rend ça très naturel. La direction des ressources humaines est assurée par un chômeur du territoire qui peut faire valoir des compétences dans ces matières-là. Et c’est la même chose pour tous les postes. Ça met de l’égalité dès le départ. A Charleroi, ils seront certainement tous syndiqués parce que les syndicats sont parties prenantes du projet dès le départ. Mais il faut penser à aller plus loin aussi et organiser un Conseil des salariés parallèlement au Conseil d’administration.

 

Véronique : L’égalité et la citoyenneté, c’est pas le point fort de la formation professionnelle. Néanmoins, depuis quelques mois, des BRI-Co sont organisés (Bureaux de recherches et d’investigations communs). Ils permettent d’approcher les difficultés rencontrées par les stagiaires à réaliser leur projet professionnel, d’identifier ce qui devrait être réparé. Plus qu’un lieu d’expression, de partage et de reconnaissance, ces ateliers peuvent déboucher sur une autre manière de regarder sa situation, un autre positionnement, des interpellations, voire des actions concrètes. La participation d’un stagiaire à cet interview et à la mise en œuvre d’une Entreprise de cocréation d’emplois à vocation territoriale en est un bon exemple.

 

 

Exister aux bords du capitalisme pour le corroder
Luc : On entend beaucoup dire autour de nos initiatives : « et si on faisait de l’emploi avec tout ça ? ». Mais nous on veut que ça reste citoyen. On ne va pas recommencer à privatiser ! Chez nous, il n’y a pas d’argent. Quand il y en a, c’est pour payer un coup, manger un bout, acheter des pièces ou des rustines. J’ai l’impression qu’on marche à côté du capitalisme. C’est comme quand on s’installe dans des quartiers où il y a des dealers : qu’ils fassent leur truc dans leur coin, on s’en fout. Il y a un système qui fonctionne pas ? Nous on fait autre chose. Mais il y a quand même des connexions, on fait partie de ce système, on nous donne quand même des subsides. Par contre, quand les magasins Brico annoncent qu’ils nous soutiennent, on refuse : pas d’approche mercantile, point. On a aussi refusé un financement d’ENGIE-Electrabel, ça ne nous intéresse pas.

 

Paul : Ceux qui disent que le travail c’est des conneries, c’est ceux qui ont du travail bien payé. Ce qui me paraît déterminant, c’est de considérer que chacun a le droit de contribuer par son travail à un effort social, sur base volontaire à l’entrée, sans perte des droits sociaux à la sortie, et dans le temps que tu décides d’y consacrer. Si tu penses qu’il faut travailler cinq jours pour retrouver des revenus et de la dignité, pourquoi pas? Si tu penses que tu as assez avec trois jours et que le reste du temps tu fais ton jardin, tu t’occupes de tes voisins ou tu cherches un autre boulot, tant mieux aussi. Ça, c’est quelque chose qui casse les codes de façon révolutionnaire. Ca ne casse pas le travail mais ça le transforme : on en fait le cadre de relations sociales respectueuses. Et quand les gens ont du boulot, on est en capacité de parler de l’avenir et de commencer à faire du travail d’Education permanente. Si le mec qui gagne du fric commence à en faire des conneries, si accéder au travail c’est avoir de l’argent pour acheter de la merde, tu peux commencer à discuter.

 

Véronique : Il faut reconnaître que l’insertion est incrustée dans le capitalisme et compose avec ses outils de gestion : on compte le nombre d’heures, le nombre de sorties positives de formation et cetera. Mais les participants s’appellent Valérie, Giovana, Habiba, Tarik, Albert. C’est sur cette base qu’on a décidé d’avancer avec le groupe « Travail », à l’occasion des 40 ans du CESEP. Aujourd’hui, on affronte avec nos stagiaires la stigmatisation et l’insécurité économique qu’ils subissent, en leur proposant des formations et en offrant une aide à la recherche d’emploi. Mais face au chômage de masse et de long terme, face à la multiplication des contrats précaires et ses conséquences dangereuses sur la société, comment on s’en sort ? On est très inspirés par nos rencontres avec le réseau de Repair café, notre visite d’un Territoire Zéro Chômeur près de Lille et la philosophie misarchique d’Emmanuel Dockès. Sur cette base, on ambitionne de créer une « entreprise de cocréation d’emplois à vocation territoriale ». Avec elle, on voudrait mettre en place des conditions d’accès et de pratique de travail fondées sur les compétences variées des gens qui passent chez nous. On travaillera aussi à l’identification des besoins fondamentaux du territoire auxquels les entreprises classiques ne cherchent pas à répondre. On va créer un lieu qui doit être ouvert sur son environnement direct et y faire de la place pour créer des emplois qui ont du sens et de la qualité, où chacun est citoyen, où le pouvoir des initiateurs fondra au fur et à mesure de nos activités.

 

 

 

 

Par Paul HERMANT

 

 

« Quand on vous dit après moi les mouches, il faut comprendre que nous sommes les mouches.
Nous sommes les mouches qui restent une fois que l’on a dit après moi le déluge.
Nous sommes les mouches du déluge…».

 

C’est un petit livre que rien n’invite à feuilleter, le titre est tiré par les cheveux, on dirait une enseigne de coiffeur ou de restaurant bio, c’est un vilain jeu de mots : « Capitalexit ou catastrophe ». Mais il attire le regard parce que ses deux auteurs portent le même nom, Sève, et que cela invite à la curiosité. On ouvre alors ce livre de dialogue entre Lucien, le père philosophe, et Jean, le fils historien, et l’on tombe sur cette double interrogation : « Si la planète devient inhabitable, comment sauver l’humanité ? Si l’humanité redevient sauvage, comment sauvegarder la planète ? ». Et l’on se dit qu’il s’agit là d’une description parfaite de la tension constante qui existe entre la question anthropologique et la question écologique, une tension qui devrait habiter toutes celles et tous ceux qui, dans les médias, l’enseignement ou l’éducation populaire, se donnent mission de formation, d’information, de transformation ou d’émancipation.

 

La brutalisation de la société et la liquidation des valeurs humaines se déroulent à une vitesse exponentielle, jamais pensée dans cette rapidité. En Europe, comme aux Etats-Unis, aux Philippines ou au Brésil, cette brutalisation de l’humanité et cette liquidation de l’humanisme sont diligentées ou encouragées par des partis politiques qui doivent leur position à un vote démocratique qui semble être devenu tout autant un simulacre qu’un alibi. Les changements climatiques qui hypothèquent gravement l’avenir de l’espèce humaine vivent également une accélération troublante que les rapports scientifiques documentent avec une terreur désormais sensible. Cette conjonction des régressions anthropologique et écologique (que certains, comme l’historien français des sciences Jean-Baptiste Fressoz, n’hésitent pas à regrouper sous le terme générique de carbo-fascisme) était au cœur de la journée de rencontres et de dialogues que le Cesep avait programmée pour saluer son quarantième anniversaire, le 26 octobre dernier.

 

Qu’une organisation d’éducation permanente et qu’un organisme d’insertion socio-professionnelle comme le Cesep ait choisi, à l’occasion d’un retour sur son passé, de faire place à « Ce qui nous arrive » n’a évidemment rien de fortuit1. Car il s’agissait finalement moins de prendre la mesure de ce qui conditionne le travail effectué tous les jours par les équipes que de souligner le fait que cette mesure bouge et change désormais tout le temps. Et si prendre en compte ces fluctuations constantes n’est pas une chose simple, il s’agit pourtant désormais d’une donnée désormais essentielle pour les travailleuses et les travailleurs du sociopolitique et du socioprofessionnel comme évidemment pour les populations auxquelles ils s’adressent.

 

Les quelques mots sur les mouches et le déluge posés dans la citation en tête de cet article proviennent d’un autre anniversaire. Celui de Mai 68, célébré il y a quelques mois au Théâtre Poème, à Bruxelles. Il s’agissait de se souvenir et de faire récit de ce qui restait en tête, de ce qui demeurait entêtant, de ce qui peut-être avait fait testament. Mais aucune sorte de narration n’était évidemment plus possible. Car quelle mémoire et quels mots aurait-il fallu convoquer pour commémorer un événement à qui, réalistement, il aurait fallu demander d’avoir vraiment réalisé l’impossible et qui ne l’avait pas fait ? En mai 1968, le rapport Meadows, qui allait bientôt imposer l’idée d’un monde fini et d’une croissance intenable, n’avait pas encore paru, il ne le serait que quatre années plus tard. Pourtant les journées de Mai et les mois qui ont suivi en avaient porté l’intuition. Il suffit pour s’en rendre compte de feuilleter des journaux et des revues de l’époque ou de visionner d’anciennes émissions de télévision : la précision des chiffres, des graphiques et des projections est à proprement parler glaçante. Le réchauffement de la planète, la montée des eaux, la fonte de la calotte, les sécheresses, les inondations, tout cela nous le savions donc. Cet étonnement face à un savoir enfoui (« nous savions donc et nous n’avons rien fait ? ») répond comme dans un miroir à une sidération plus contemporaine (« voilà que nous sommes à nouveau mis devant le fait de savoir à nouveau et qu’à nouveau nous ne faisons rien ! »). Nous sommes ces mouches d’aujourd’hui qui dialoguons avec les lucioles que Pier-Paolo Pasolini avaient perdues de vue en 1975.

 

Quelques mois avant son assassinat, le cinéaste italien avait en effet écrit dans le Corriere della Serra un article resté célèbre et dans lequel on trouve ces phrases : « Au début des années 60, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout à la campagne à cause de la pollution de l’eau (fleuves d’azur et canaux limpides), les lucioles ont commencé à disparaître. Cela a été un phénomène foudroyant et fulgurant. Après quelques années, il n’y avait plus de lucioles ». Bien entendu, en parlant des lucioles Pasolini ne parlait pas que des lucioles. Il visait allégoriquement ces feux qu’il estimait éteints, ces résistances qui s’affaissaient, cette classe ouvrière qui s’éparpillait, cette beauté qui disparaissait. Que devrions-nous dire alors, nous qui avons bien noté qu’une récente étude allemande quantifie à 80% le taux de disparition des insectes volants depuis 15 ans ?

 

Au moment où Pasolini écrit sur les lucioles, Allende est déjà tombé au Chili et le général Pinochet s’occupe d’y mettre en place le premier régime de type néolibéral. Un régime que l’on pourrait aujourd’hui qualifier d’austéritaire, mais qui à l’époque ne faisait qu’anticiper la consécration des politiques musclées de Margareth Thatcher et de Ronald Reagan. La décennie ’80 fut en effet celle de la victoire tant économique que culturelle de l’école de Chicago2 comme les années ’90 seront celles où furent définitivement ruinés les espoirs d’une réponse honnête à la question écologique. Un article récent du New-York Times relate assez clairement comment les lobbies du carbone se sont occupés de faire échouer toute prise en compte structurelle de bouleversements climatiques dont l’effectivité était pourtant reconnue par une grande partie des gouvernements mondiaux3… C’est cette conjonction mortifère entre la menée de politiques d’austérité et la négation de la question climatique que nous payons aujourd’hui.

 

Dans son film « Un héritage empoisonné », Isabelle Masson-Loodts, qui était présente le 26 octobre dernier, ne traite pas de ce qui est perdu, mais de ce qui perdure. Le documentaire commence dans des champs cultivés qui furent des champs de bataille en 1914-18. On y voit des obus non explosés, des bouteilles ayant contenu des gaz, toutes sortes de produits toxiques et délétères affleurant ici et là : « 4 ans à détruire et 20 ans à remettre en culture » dit quelqu’un en regardant ces terres dont l’Etat français, à l’époque, estima à 120.000 le nombre d’hectares à jamais perdus… A voir le film, il aurait peut-être mieux valu qu’ils le soient. Cent ans plus tard (autre anniversaire), nous vivons toujours dans les déchets d’une guerre qui devait être la dernière. Alors, lorsqu’Isabelle Masson fait le lien avec l’enfouissement des résidus nucléaires à Bure, petite commune rurale de cette Meuse toujours traumatisée par les sols retournés depuis 1914 et où l’Etat compte enterrer de la radioactivité pour bien plus longtemps encore, on ne peut se poser qu’une et une seule question : de qui sommes-nous les déchets de demain ? De quoi, nous le savons, nous en avons parlé plus haut. Mais de qui, la question est d’importance. Et se pourrait-il que les pauvres, les appauvris, celles et ceux qui aujourd’hui vivent un processus quasi planifié d’appauvrissement figurent parmi les surnuméraires de demain ? C’est en tout cas l’hypothèse de Daniel Tanuro, ingénieur agronome et membre de Climat Justice Sociale qui, évoquant, lors de la journée anniversaire, la perspective d’une terre-étuve et la réduction de moitié de la population mondiale qui devrait s’ensuivre, ajoute que la survie de l’humanité se ferait de toute façon « au prix de l’élimination des plus pauvres, qui sont les moins responsables du changement climatique ! ». Cette pente mentale qui nous amène à trouver presque logique que les plus faibles disparaissent du paysage ou subissent de telles pressions et des tels harcèlements qu’ils finissent par s’estomper eux-mêmes du paysage social, Christine Mahy du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté l’a nommée du terme « habituation ». Cette notion qu’elle apporte et qui dit l’accoutumance à un stimulus, comme il vient aux chiens récompensés pour chasser, traduit aussi le recul de la politisation de la question sociale et le retour à des processus et des opérations charitables qui ressassent le spectacle de la misère comme repoussoir et déversoir. De ce point de vue, les Territoires Zéro Chômeurs que présentait Laure Toulemonde, directrice adjointe de la Fabrique de l’Emploi dans les Hauts de France4, constituent une réponse plausible, à hauteur d’hommes et de femmes, à la question de la disqualification et de la disparition sociales.


Postulant que personne n’est inemployable et qu’il y a du travail (et de l’emploi) pour tout le monde, ces Territoires indiquent en tout cas qu’il existe un au-delà local à la désintégration mondialisée et qu’il n’est pas impossible de redévelopper une économie de quartier, rapprochant ainsi la production ou les services de leurs premiers utilisateurs. Car cette reprise en mains, qu’Emmanuel Dockès appellera une « contre-attaque », est d’autant plus nécessaire qu’il est moins question de « rêver » un lendemain idéal (Emmanuel Dockès qui est l’auteur de l’ouvrage le plus décapant sur l’utopie de ces dernières années avouera même être un rêveur fort médiocre) que d’en préparer sans attendre les conditions de réalisation. Au centre de cette dynamique, il y a la question de la propriété qui ne peut s’imaginer que de façon « fondante » – « Personne ne peut avoir un droit sur les choses plus long que sa propre vie. En d’autres termes, les droits sont viagers ». Cette question propriétaire est aussi de celles que travaille Philippe De Leener, professeur en économie politique à l’UCL– « Il n’existe aucune possibilité de sortir du système sociétal contemporain sans travail ni expérimentation sur les systèmes et modalités d’appropriation et les systèmes et modalité de transmission des patrimoines ». Sur notre table, il déposera également la notion essentielle des « alternatives dérisoires », à savoir la manière dont des initiatives prétendant lutter contre le système capitaliste, par exemple, en viennent finalement à le consolider ou à le justifier par défaut, et les exemples sont en effet légion…

 

De sorte qu’en grappillant d’intervention en intervention, nous nous retrouvons ainsi, en fin d’après-midi, devant une sorte de cadastre, un inventaire, peut-être un plan de marche. Laisser le carbone dans la terre, rapprocher la
production des quartiers, briser l’automaticité, des transmissions propriétaires, réduire le temps de travail, créer des emplois dans la restauration des écosystèmes, partager les richesses, créer des pôles de résistance territoriaux contre les grands projets nuisibles et inutiles, socialiser les secteurs de l’énergie et du crédit, se débarrasser des machines conçues et vendues « par des gens que je ne connais pas et qui ne me connaissent pas » …

Tout cela supposant un préalable essentiel : se déshabituer. Et une méthode : contre-attaquer.

Même plus peur.

 

 

 

 

Pour aller plus loin

- Philippe De Leener, « Transitions économiques, En finir avec les alternatives dérisoires », Editions du Croquant

- Emmanuel Dockès, « Voyage en misarchie, Essai pour tout reconstruire », Editions du Détour

- Isabelle Masson-Loodts, « Paysages en bataille », Editions Nevicata

- Daniel Tanuro, « L’impossible capitalisme vert » et « Le moment Trump », Editions La Découverte

 

 

 

 

 

 

1. On trouvera ailleurs dans ces pages des traces et des témoignages d’actions engagées depuis plusieurs mois et qui tentent, chacune à leur mesure, chacune à leur façon, de traduire les réponses que les équipes apportent à ces bouleversements qui les traversent et les affectent.
2. L’école de Chicago, où l’on retrouve notamment Milton Friedman, passe pour avoir été au centre de la théorisation de l’économie dite néolibérale.
3. Voir https://www.letemps.ch/sciences/avons-perdu-combat-contre-changement-climatique
4. Voir article « Aux bords du capitalisme. Expérimenter pour réparer le travail » p.26-28

 

 

 

 

 

80 ans d’histoire dans le rétroviseur d’une association en marche

 

 

Rencontre avec Bernard DUTRIEUX et Eric VERMEERSCH - Propos recueillis par Laurence DELPERDANGE

 

 

A la veille de cet événement, nous avons mis la main sur une archive de 2018 : une interview de Bernard Dutrieux et d’Eric Vermeersch alors qu’ils venaient tout juste d’être nommés respectivement président et directeur du CESEP. Nous vous la présentons ci-dessous. Elle est riche d’enseignements, ils naviguaient dans une période trouble mais leurs convictions ne faiblissaient pas. L’ambiance était cependant un peu morose, emprunte d’incertitude. La montée des partis de droite, en Italie, en Hongrie, au Brésil inquiétaient les progressistes du monde entier. La pauvreté et les inégalités sociales explosaient jusque dans nos anciens états providences. Le réchauffement climatique menaçait la planète entière tandis que les gouvernants semblaient sourds aux appels des scientifiques et de la société civile. Parallèlement, bon nombre d’analystes en appelaient à la fin salutaire du système capitaliste.

 

L.D. : Bernard et Eric, quelle est votre vision prospective dans ce contexte de 2018 ?
Eric Vermeersch, directeur : « Il y a le contexte général et celui particulier de l’associatif mais les deux sont liés. Dans les années qui viennent, nous serons confrontés, selon moi, à quelque chose de très difficile ; poursuite des attaques sur notre système de sécurité sociale, sur les droits du travail, sur nos libertés et notamment sur le droit d’association, pauvreté croissante, le tout sur fond d’une déglingue importante de nos conditions environnementales.
L’associatif est aujourd’hui attaqué frontalement. Depuis des années, peut-être depuis toujours en fait, nous sentons bien qu’il n’est pas pris au sérieux. Nous n’avons pas les mêmes moyens que le marchand et bien des politiques considèrent que ce dernier est le seul moteur de l’économie qui traine l’associatif et le public comme des boulets. Mais ces regards goguenards d’il y a peu se sont transformés en mépris. Le gouvernement fédéral nous déteste. A la Région Wallonne cela ne vaut guère mieux. Enfin, la culture capitaliste dominante a percolé dans bien des lieux, mêmes progressistes, ce qui aboutit à nous demander de résoudre la quadrature du cercle.

J’affirme aujourd’hui qu’à droite, bien des acteurs souhaitent notre mort. Comme ils ne peuvent dire «Ce secteur ne sert à rien », ils pondent des procédures de plus en plus complexes et réduisent chaque fois un peu plus nos moyens tout en nous en demandant toujours plus. A terme, c’est la mort du secteur. Ce n’est plus un hasard, ce ne sont plus des erreurs de choix, c’est voulu ! Le capitalisme a besoin de croître. L’associatif et le non marchand en général sont, pour une part, « marchandisables » et le capitalisme veut faire main basse sur cette manne, avec la complicité des politiques. Ce qui n’est pas marchandisable, comme l’éducation permanente, disparaitra faute de moyens. Le capitalisme en sera le grand vainqueur : il aura gagné un marché et supprimé ses détracteurs.

On s’achemine vers une période difficile mais je crois au retour de balancier. Je ne peux pas imaginer qu’il n’y en ait pas. Si je devais penser que tout est foutu, je ne serais pas directeur aujourd’hui. J’imagine un moment où les choses seront tellement intenables qu’il faudra réinventer d’autres façons de faire et l’associatif y occupera une place centrale.

 

Bernard Dutrieux, président : « l’Education permanente est issue de l’Education populaire – du mouvement ouvrier – et certains éléments sont nés dans le maquis (l’entrainement mental). Donc dans des contextes de luttes et de résistances. Cela a quelque chose d’éternel qui existait avant que le concept n’apparaisse. Les fondements vont perdurer d’autant plus que la compréhension du monde se complexifie. Elle apparaît moins dichotomique qu’auparavant. L’éducation permanente en tant que concept a ainsi tout son sens.

Bien sûr, en tant qu’organisation, il est difficile de dire quel sera l’avenir. Des choses devraient perdurer mais elles risquent fort d’être remises en cause. Par exemple, les emplois subsidiés dans ce secteur risquent fort d’être malmenés. Mais je ne pense pas que le monde du salariat va disparaître et je ne pense pas non plus que nous assisterons à une déstructuration totale. On voit déjà une résistance s’organiser autour de Uber ou de Deliveroo ou dans la manière dont le personnel de Ryanair refuse d’être traité. L’éducation permanente est liée aux grands mouvements historiques qui sont en souffrance. Elle va devoir se réinventer. Peut-être autour de la galaxie des mouvements citoyens symbolisés par les rencontres citoyennes autour d’enjeux de société, autour des mouvements tels que ceux lancés par Rob Hopkins et les villes en transition…

C’est déjà à l’œuvre. De nouveaux modes de consommation sont liés à une analyse nouvelle. On consomme autrement, hors du capitalisme. Faire à côté peut être politique. On se situe en dehors du système marchand et on cherche à créer un autre système que le capitalisme.

 

Eric Vermeersch : « Il faut effectivement trouver des pistes nouvelles. Les conférences débats organisées dans le cadre des 40 ans du CESEP abordaient cette question et nous allons continuer à interpeller. Il s’agit de chercher des pistes, le capitalisme n’étant pas un projet d’avenir tenable. L’éducation permanente est un concept inhérent à toute société humaine. Maintenant, de là à la subsidier, c’est une autre histoire. N’oublions pas qu’en Fédération Wallonie Bruxelles, on pourrait dire que l’on se situe dans quelque chose d’unique en ce sens que le politique subsidie des associations qui ont pour objectif de le critiquer. C’est précieux.

 

Bernard Dutrieux : « Ce qui est d’ailleurs de plus en plus mal perçu… En fait, cela fait partie d’une conception des Lumières. L’état finance des organismes qui le critiquent…

 

Eric Vermeersch : « Certains, dans le secteur même, disent qu’on perd son âme en étant financés par le politique. On peut néanmoins affirmer qu’on le fait sans complaisance… Je crois que dans 40 ans, l’éducation permanente sera toujours là. Le monde aura fort changé et peut-être en serons-nous revenus à des choses qui nous conviendront mieux, j’entends par là un monde plus juste, un monde dans lequel l’horizon est dégagé. Mais bon, il faut reconnaitre qu’on ignore cela, on ne peut faire que des hypothèses.

 

L.D. : Actuellement, nous assistons à la fois à l’émergence de réelles solidarités qui se manifestent par exemple dans l’accueil des réfugiés mais dans le même temps, la peur du lendemain pousse au repli. On peut se demander quels rapports de force seraient en jeu pour faire pencher la balance vers un monde plus juste ?
Bernard Dutrieux : « L’individualisme nous précipite dans le trou. On ne peut considérer qu’un état, ou qu’une classe sociale s’en sorte toute seule. C’est dans le collectif que des choses se feront. J’ai bon espoir lorsque je constate que dans les jeunes générations, le collectif existe bel et bien. Même si, lorsqu’on évoque une visée politique, ça semble suspect.

 

Eric Vermeersh : « L’éducation permanente doit travailler cela, partout où cela est possible, avec les publics. Le décret actuel sur l’éducation permanente ne permet malheureusement pas de sortir d’un certain carcan en ce sens que nous sommes davantage enfermés dans des cases que sont les axes du décret même si nous allons vers un assouplissement. Cela signifie que nous devons choisir dans quoi nous travaillons, quelle est notre spécialité et c’est sans doute contre productif par rapport aux enjeux actuels. Néanmoins, un décret, c’est quelque chose de passager, qui s’adapte et se modifie, donc ce n’est pas très important. En outre, un décret, cela peut se dépasser. Pour paraphraser Christine Mahy, « connaissez bien votre décret, faites ce qu’il vous dit de faire et allez sur les terrains d’à côté ».

A propos de décret, nous n’avons pas encore parlé de l’insertion socioprofessionnelle. Là aussi, se projeter dans 40 ans n’est pas facile. Je pense que nous allons vers une destruction massive de postes de travail qui impliquera une réorganisation fondamentale du travail et des temps de vie. Lire «Voyage en Misarchie» d’Emmanuel Dockès» (1), est porteur d’espoir. On y découvre des travailleurs très mobiles avec un temps de travail réduit dans une société de plein emploi. Je vois bien le CESEP former des travailleurs, non plus pour «s’en sortir», comme aujourd’hui, mais pour se réorienter, faire autre chose, changer tout simplement, sans épée de Damoclès au dessus de la tête . Ce serait bien pour mes futurs lointains collègues.

 

Bernard Dutrieux : « On maintiendrait le salaire tout en permettant une réelle mobilité dans l’emploi. Les métiers en pénurie seraient occupés. Bien sûr, tout le monde ne pourrait occuper n’importe quelle fonction… Mais tout serait plus ouvert. On pourrait également opter pour des périodes de pauses permettant de se former à d’autres métiers…

 

Eric Vermeersch : « Je souhaite pour l’avenir, un glissement de l’éducation permanente vers le monde de l’entreprise. Il faudrait accentuer cet aspect. Si on sort du modèle capitaliste, si l’entreprise est organisée différemment, c’est un mariage possible et même utile. Un peu comme la démarche d’éducation permanente est aujourd’hui possible dans le monde coopératif.

 

Bernard Dutrieux : « Il est vrai qu’actuellement l’insertion professionnelle ne prévoit pas d’intégrer des modules d’éducation permanente. Je suis pour le pouvoir d’agir. Or, aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on met en avant le
« devoir agir ». J’envisage plutôt le développement du pouvoir d’agir basé sur un accompagnement de la personne dans son propre pouvoir (l’empowerment), une approche de conscientisation. Cela passe par une analyse par la personne elle-même des changements qui se sont produits pour elle de manière à ce qu’elle puisse se les approprier. Puis, dans un second temps, il s’agit d’aller vers le niveau du collectif : « en quoi suis-je dégagé du fonctionnement sociétal ? » (2)

 

L.D. : Chacun davantage acteur de changement mais avec la résurgence des partis de droite, on peut craindre que l’avenir n’aille pas dans ce sens…
Eric Vermeersch : « On est bien dans des phénomènes de balancier. Je ne suis donc pas optimiste pour le court ou moyen terme. Mais, peut-être que dans 15 ans ou 20 ans, il nous faudra réinventer quelque chose de plus égalitaire.

 

Bernard Dutrieux : Le drame aujourd’hui, c’est qu’on commence à être cernés, aux Pays-Bas, en Italie, au Brésil… par des gens qui s’attaquent aux libertés. Et l’éducation permanente, sera forcément concernée par ces atteintes aux

libertés. L’éducation permanente basée sur les piliers explique que la Wallonie ait peu de composantes politiques très à droite. Le Pacte culturel fait qu’on tient l’extrême droite à distance et l’éducation permanente explique la complexité. On n’a pas ça en Flandre ni en France où on invite à la table le Vlaams Belang, le FN.

 

L.D. : Ne manque-t-on pas de figures emblématiques porteuses d’une vision humaniste de la société ?
Bernard Dutrieux : Sur les évolutions du monde, le professeur Harari (3) a une analyse intéressante. Dans le domaine de l’économie Joseph Stiglitz ancien prix Nobel (4), mène toute une réflexion très pointue sur le système capitalisme. Il y a des références. Ca bouge. Sur le plan de l’écologie, il y a aussi des penseurs et des experts qui tirent la sonnette d’alarme.

 

Eric Vermeersch : « Effectivement, il y a peut-être moins de figures de proue mais il y a une multitude de penseurs qui lancent des pistes fondées sur des analyses solides. Par exemple Paul Jorion qui est à la fois anthropologue et économiste , avec son livre « Se débarrasser du capitalisme est une question de survie » (5) et les nombreuses conférences auxquelles il participe, avec son blog sur lequel il partage ses idées…. Ou encore l’économiste français Frédéric Lordon (6) ainsi que « les économistes atterrés ».

 

Bernard Dutrieux : Je pense aussi à Pablo Servigne (7) qui développe une réflexion sur le collectif. On peut aussi se référer à la pensée de Darwin sur l’évolution. Si de Darwin certains ont pu lire le combat des espèces pour la survie, Kropotkine (8) quant à lui souligne que le vivant, en situation de pénurie, a pour habitude de coopérer pour survivre, de s’entraider. Cela change la vision que l’on peut avoir du monde. Néanmoins, je pense qu’on n’ira pas vers un mieux sans passer par une débâcle majeure. La prise de conscience des gens de la nécessité d’aller vers la décroissance me paraît essentielle.
Il faut aller vers moins de matérialisme. Et je pense que les jeunes générations en ont déjà conscience. Mes jeunes collègues se posent pas mal de questions et vont vers d’autres modes de consommation. Ils pensent végétarisme, moyens de transport doux…

 

Eric Vermeersch : « La décroissance oui mais encore faut-il que ce soit pour tout le monde…

 

Bernard Dutrieux : Le socialisme revendiquait plus d’égalité dans la croissance. Aujourd’hui, il doit revendiquer plus d’égalité dans la décroissance. C’est un beau rôle à jouer.

 

 

 

Et si l’avenir était un renversement complet dans la marche du monde : le plus, le trop allant vers le moins, le peu et qu’au juste milieu on assiste à la convergence des luttes jadis opposées ?

 

 

 

 

 

 

Bernard Dutrieux est né en 1957. Après des études d’assistant social à l’Ecole Ouvrière Supérieure, il devient le permanent de Présence et Action Culturelles jusqu’en 1991, date à laquelle il intègre le Cabinet Ministériel de François Guillaume à la Communauté Française où il s’occupe de la tutelle des CPAS et des politiques de prévention en matière de santé et de toxicomanie. Il rejoint, avec les mêmes attributions le Cabinet de Magda De Galan.
Il intègre ensuite le staff de la Fédération des CPAS au sein de l’Union des Villes et Communes de Wallonie où il crée le Centre de Formation pour les CPAS. Il en dirige aujourd’hui les activités ainsi que l’équipe de cinq personnes en charge des programmes et des projets.
Administrateur du CESEP depuis 1979, il en est le Président depuis juin 2018.
Son combat : outre la défense d’une conception authentique de l’Education permanente dans son acception populaire, il travaille à la lutte contre la pauvreté et dénonce l’Etat social actif, instrument de sujétion des exclus . Il se bat pour une société bienveillante basée sur le respect et le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités.

 

Eric Vermeersch est directeur depuis ce mois d’avril 2018 après en avoir été le directeur adjoint durant plus de 15 ans. Il a une formation d’assistant social et un master en politique économique et sociale (FOPES).
Il a commencé son parcours professionnel dans le secteur de l’économie sociale, notamment en travaillant dans une agence conseil. Aujourd’hui, comme formateur, il est principalement spécialisé dans la gestion financière des associations.
Son combat : Soutenir le secteur associatif avec l’ensemble des acteurs afin que celui-ci puisse garder une place centrale dans la société. Pour Eric Vermeersch, ce secteur est un gage de liberté, un lieu de résistance, un contre-pouvoir, un creuset à idées, un tube à essai de pratiques innovantes, loin des dérives, oserait-il dire totalitaires, des leaders du secteur marchand.

 

 

 

(1) Emmanuel Dockes, Voyage en Misarchie : essai pour tout reconstruire, Ed. du Détour, 2017
(2) Changer le monde au quotidien, l’Approche DPA-PC : récits d’expériences, analyses et regards critiques », ouvrage collectif sous la direction de Brigitte Portal, Valérie Desomer et Bernard Dutrieux, Editions UVCW – Fédération des CPAS, 2017 (commande : http://www.uvcw.be/publications/commandes/24)
(3) Yuval Noah Harari, Homo Deus. Une brève histoire du futur, Ed. 2017
(4) Joseph Stiglitz, La grande fracture. Les sociétés inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer, Ed. Les liens qui libèrent, 2017
(5) Paul Jorion, En finir avec le capitalisme, une question de survie, Ed. Fayard, 2017
(6) Frédéric Lordon, Imperium, Structures et affects des corps politiques, La Fabrique éditions, 2015. Voir aussi www.atterres.org
(7) Pablo Servigne, Une autre fin du monde est possible, Ed. Seuil, 2018
(8) L’Entraide, un facteur de l’évolution, (texte intégral), Éditions du Sextant, 2009, 2010 2013 (ISBN 9782849780312) ; Éditions Aden, 2009.

 

 

 

 

 

Discuter saveurs et couleurs est plutôt mal vu. Sauf en politique, puisque c’est là sa raison d’être. Partout, les hommes vénèrent - pour beaucoup sans y toucher - la couleur jaune tirée des mines, vêtue de noir au fond des puits. La planète bleue se rêve boule d’or et l’addiction dorée gangrène les gouvernances. Chez nous, représentation oblige, le pouvoir joue à changer de couleurs, à les combiner pour mieux refléter le camaïeu de son électorat. Du rouge, du bleu, du vert, de l’orange... Ça fait un peu brouillon : n’empêche, chacun existe, ou… existait. Il y a peu, parce que d’aucuns espéraient des tonalités nouvelles, contrastées et tranchantes comme tranche noir sur jaune, ou parce que cet appel de l’or se faisait bien pressant, les valeurs ont changé. On a continué à mélanger, bien sûr, mais ce noir et ce jaune, avec - ah oui, quand même - une petite touche de bleu et une autre d’orange, ça a donné un amalgame... Comment dire ? Brunâtre, et plutôt salissant. Aux taches sombres portées par des mutants se mettent alors à répondre les zones claires, portées par des vivants : pour réparer, créer, rechercher le progrès social. Et rendre visible.

 

 

Jeunesse nomade : risquer la rencontre, prendre la parole
A l’heure où « Génération identitaire », gonflée par une propagande qui transpire Vichy, s’autoproclame en milice privée de jeunes1 pour empêcher, avec grands moyens et violence, les migrants de traverser les cols alpins, une autre jeunesse existe, moins visible, et trace avec conviction d’autres sillons.

 

Ces jeunes, les uns Belges, les autres réfugiés, n’attaquent pas la montagne, ils l’escaladent. Ils tâtonnent pour trouver des points d’amarrage et échangent leurs mousquetons. Quarante-cinq d’entre eux, issus de maisons de jeunes et de centres pour demandeurs d’asile2, ont créé, avec le soutien d’artistes professionnels, le spectacle « Jeunesse Nomade »3. Nous avons rencontré Inès, Jimmy et Gevorg (jeunes nomades), et Valérie Hébrant (co-coordinatrice4). A l’entame du projet, pas de spec-tacle au bout de l’aventure mais quatre rencontres et une semaine de résidence en août 2017.

 

L’idée était d’apprendre à se connaître via le partage de pratiques culturelles, explique Valérie. On ne pensait pas arriver à un tel résultat. Pour nous c’était le processus qui comptait. Vidéo, danse, théâtre, musique, ont été leurs pics et leurs crampons pour hisser plus haut leur voix.


Comme le dit Gevorg, quand je monte sur scène je me sens artiste, car les artistes ont plus de pouvoir que les jeunes. Monter sur scène nous donne le droit à la parole. Une parole forte et critique qui questionne les raisons et la souffrance de l’exil, les conditions d’accueil, les rencontres avec les autochtones. Ils voulaient montrer autre chose que les actions d’urgence humanitaire, plus médiatisées.

 

Mais la montagne est rude, certains ont été arrachés de la cordée par ordre de quitter le territoire. A chaque représentation, on ne sait pas qui sera là ou ne sera plus là, dit Valérie. Le processus se pose en résistance au fait que presque rien n’est prévu pour que les jeunes demandeurs d’asile rencontrent d’autres jeunes. Le cadre légal ne prévoit pas cela et ne donne aucun moyen, donc quelque part l’empêche, explique Valérie.

 

Jimmy et Ines racontent à quel point leur vision a changé, et évoquent leur envie d’agir aujourd’hui, en comprenant mieux les enjeux.


Alors qu’au début, les jeunes avaient la crainte que le spectacle soit mal reçu par le public, ils voudraient maintenant jouer devant un public plus « hostile » qu’ils se sentent prêts à affronter. Arrivés au sommet du col, ils ont imaginé ensemble une fin qui leur convienne : en août 2018, une nouvelle résidence et un festival Jeunesse Nomade sont prévus avec de nouveaux participants5.

 

 

Les chercheuses de la Petite Ecole
Parce que, face à l’inédit, les enseignants sont des chercheurs plus que des passeurs de savoir, trois profs du secondaire créent en 2010 l’asbl RED - Laboratoire Pédagogique. Alors qu’elles répondent à un appel à projet, deux membres tombent, dans un parc d’Anderlecht, sur la population Dom de Syrie.


Marginalisés dans leur pays, les Doms sont historiquement ascolarisés. Et analphabètes : leur langue, le Domari, est exclusivement orale. Cette population qui n’a eu aucun contact avec l’école, se retrouve démunie face à l’obligation scolaire. Quant aux établissements qui accueillent les Doms, ils le sont tout autant : comment intégrer dans les classes ces élèves qui ne savent ni tenir un crayon, ni rester assis sur une chaise ? Des enfants pour la plupart traumatisés par les bombardements, puis par la violence de l’expérience de l’exil ?

 

Ainsi naît la Petite Ecole6. Son but : créer un dispositif d’accès à l’éducation aux enfants de migrants qui leur permette, à terme, d’intégrer le système scolaire.

 

Le projet se développe à partir de trois axes. Le premier, c’est l’accueil des enfants 4 jours par semaine de septembre à juin. Il se dessine autour de rituels qui visent principalement à l’apaisement, à l’autonomisation et à la découverte, et se colorie d’un programme adapté aux besoins. Vient ensuite la médiation culturelle avec les parents, grâce au petit déjeuner quotidien et aux réunions mensuelles qui permettent de faire le point sur les progrès ou les difficultés des enfants. Le pôle recherche constitue la dernière mission de la Petite Ecole : intervisions hebdomadaires, organisation de séminaires et de rencontres avec des interlocuteurs internationaux, et collaboration avec des universitaires afin de concevoir une grille d’évaluation.

 

Question financement, Juliette Pirlet et Marie Pierrard, porteuses du projet, sont soutenues par le Ministère de l’Enseignement et par celui de l’Aide à la Jeunesse, qui, chacun, à titre exceptionnel et donc ponctuel, offrent un poste à mi-temps et une aide financière pour les frais liés au fonctionnement de l’école. S’ajoutent des dons privés et l’aide du fond philanthropique d’une banque. Pour généreux qu’ils soient, ces dons et subsides ne garantissent pas la pérennité de l’aventure, assujettie à la constante recherche d’argent.

 

Bien sûr, on risque de ne pas tenir longtemps, dans les conditions actuelles, déplore Juliette, mais d’un autre côté, nous tenons à notre liberté. L’essence du projet est expérimentale, et tant que nous sommes dans cette période d’essai, nous voulons rester les plus libres possibles de changer, d’évoluer, sans nous retrouver cadenassées. Elle ajoute : Je ne pense pas que ce soit à l’Etat de tout prendre en charge, je pense que c’est au citoyen d’être créatif, de prendre des risques… l’argent peut venir de l’Etat, mais s’il impose sa manière de faire, alors, on perd la force. Avec une détermination sans faille, Juliette dit encore : en fait, il nous faudrait une équipe, des enseignants-chercheurs qui déploient autant de petites écoles qu’il y a d’urgences, chacune avec ses spécificités. Car, des problèmes liés à la scolarisation, des besoins en termes de dispositifs d’accroche, il y en aura toujours.

 

 

Globe Aroma : l’offre d’un statut, d’une dignité
C’est compliqué de savoir où sont les priorités : pour le moment tout est prioritaire. Ces mots sont ceux d’Els Rochette, directrice artistique de Globe Aroma7, « Maison des Arts Ouverte » où, le 9 février dernier, des artistes se sont fait arrêter parce qu’ils étaient sans-papiers. Parmi eux, Jiyed, peintre Mauritanien enfermé depuis au 127 bis. Son témoignage, édifiant, se trouve en page 25 et suivantes.

 

Le monde associatif, entre autres, a dénoncé les faits. Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National, parle « d’un acte terroriste pour les secteurs culturel et associatif »8. Els parle d’une attaque, d’une prise d’otage. Ils m’ont dit que si je donnais ma carte d’identité je pouvais partir, j’ai refusé, ils m’ont menottée et emmenée dehors. Aujourd’hui, pas d’explication. Le Bourgmestre de Bruxelles et les autorités fédérales ont un discours différent.

 

Qui sont ces artistes ? Beaucoup étaient déjà créateurs dans leur pays. Une des missions de l’association est de leur permettre de poursuivre leurs pratiques culturelles. C’est la particularité de Globe Aroma : l’acte artistique et le processus de création travaillent à l’émancipation. Ils se sentent de nouveau humains, ils avaient perdu ça dans leur pays, sur la route, par la façon dont ils ont été traités comme des criminels, et ici ils se sentent chez eux. Cela en dit long sur le manque de prise en charge psychologique des personnes réfugiées qui arrivent…


Aujourd’hui, des voix se lèvent pour défendre l’idée que l’accompagnement est essentiel.

 

Chez Globe Aroma, les méthodes de travail ont des avantages et des inconvénients : la Maison Ouverte accueille tout un chacun, met à disposition l’espace et reste flexible pour répondre aux demandes. Mais les créateurs n’ont pas toujours les moyens d’aller en profondeur dans leur démarche. Ce qu’il nous manque, c’est un coaching, pour rendre ces artistes visibles en les outillant pour qu’ils puissent entrer dans des réseaux existants.

 

En réaction à la rafle, une plateforme se construit autour de trois enjeux. Premièrement, être solidaires, savoir que si une arrestation se passe ailleurs, les réactions seront plus immédiates. Deuxièmement, informer sur les droits des associations. Peut-on filmer ? A-t-on le droit d’intervenir contre la police ? Enfin, un plaidoyer vers nos dirigeants. Els n’a pas osé filmer au moment de l’attaque mais a demandé aux policiers pourquoi les gens devaient tenir leurs mains sur leur tête. Un agent a répondu que ce n’était pas nécessaire, un autre qu’ils étaient assez jeunes pour mettre leurs mains sur leur tête prétextant qu’ils avaient peut-être des armes.

 

Cela questionne aussi sur le pouvoir que s’accapare une partie des policiers. En partant, l’un d’entre eux dira : « nous reviendrons ! ». Est-ce que les plumes, les pinceaux, les crayons seront des armes assez puissantes pour empêcher cela de se reproduire ? Peut-être pas, mais en attendant, chez Globe Aroma, chacun de ces sans-statuts retrouve un statut d’artiste… symbolique.

 

L’or déclenche les guerres. Les guerres font fuir les hommes. Les hommes se réfugient. Les politiques d’accueil sont pensées par le pouvoir, lui-même fasciné par l’or. Il refuse de partager. Les réfugiés ne doivent pas affluer. Les réfugiés doivent rester invisibles, avec ou sans papiers.

 

Il existe encore des vivants, mais il faut oser arpenter d’autres chemins pour les rencontrer. Ils ne cherchent pas l’or. Certains ne font même pas partie d’un électorat à séduire. Ils sont juste là. En quête de vie et de dignité.

 

En complémentarité aux actions qui pallient à l’urgence par l’urgence, chacun des trois projets ci-dessus tente une réponse plus structurelle. Jeunesse Nomade, La Petite Ecole et Globe Aroma expérimentent, avec leurs spécificités, d’autres façons d’accueillir, de ré-humaniser et de dire. Ils essayent aussi de faire réseau, pour construire des ponts, se questionner, s’évaluer et se réajuster. Tous trois se construisent dans une incertitude éprouvée : comment s’assurer les moyens humains et financiers pour continuer ? Quelles seront les prochaines cartes que jouera le pouvoir en place ? Qui seront les prochains à recevoir l’ordre de quitter le territoire ? Rien n’est acquis.

 

Malgré tout, Jeunesse Nomade réunit, crée une parole collective et émancipe. Elle rend visible. Malgré tout, la Petite Ecole interroge, cherche, s’adapte, favorise l’insertion. Elle rend visible. Malgré tout, Globe Aroma offre un lieu, un cadre, un tremplin, un statut. Elle rend visible.

 

À nous de ne pas fermer les yeux…

 

 

Laurence BAUD'HUIN et Caroline COCO

 

 

 

1. Officiellement mouvement politique de jeunesse, dixit le site www.generationidentitaire.org
2. Fedasil ou Croix Rouge, certains en famille, certains mineurs d’âges non accompagnés
3. Plus de contenu sur www.fmjbf.org/jeunesse-nomade/
4. Pour la Fédération des Maisons de Jeunes en Belgique francophone
5. Bientôt plus d’infos sur le site www.fmjbf.org
6. http://www.redlaboratoirepedagogique.be/projet-pedagogique/
7. www.globearoma.be
8. Journal Le Soir, 12 février 2018

 

 

 

 

 

 

« Mais que fait Robin des Bois ? » La question peut se comprendre en plusieurs sens. Elle suggère qu’en ces temps d’urgence sociale et politique, il serait temps que Robin des Bois intervienne à nouveau – mais où reste-t-il et pourquoi tarde-t-il à revenir ? Ou bien elle est peut-être posée comme une vraie question, à laquelle je répondrais ici : Robin des Bois résiste.

 

Pourtant, ce que nous aimons en général chez lui, ce n’est pas tant le résistant que le héros justicier, le redresseur de torts qui fait triompher la justice sociale et le bon droit là où règne un pouvoir abusif. Ce qu’on aime et qui nous redonne courage, c’est plutôt le résultat de son combat, les victoires qu’il engrange.

 

Aujourd’hui aussi, de nombreux combats sont menés par des organisations et par des personnes, individuellement ou collectivement, et toutes les contributions de ce numéro du Secouez-vous les Idées vous en donnent à lire. Sur la vitalité de la contestation et de la rébellion dans cette époque trop soumise où pourtant le respect des droits est largement menacé, c’est réjouissant. Mais s’insurger, se révol-ter, dénoncer, s’opposer, lutter, démarches majeures d’un humain digne de ce nom, ce n’est pas nécessairement « résister ». Peut-être ! direz-vous, mais quelle importance ? Que les luttes amènent du meilleur, que les contestations fassent bouger les choses, voilà ce qui compte, non ?

 

Certes, cela compte. Beaucoup. Mais il y a dans la résistance quelque chose d’à la fois audacieux, radical et pourtant pacifique qui me donne envie d’aller voir de quoi c’est fait et comment ça marche. Avec l’intuition que si on estime nécessaire de résister, à quoi que ce soit, ce qui importe, c’est comment on s’y prend…

 

En quoi Robin des Bois, ce justicier, est-il aussi un résistant ? Et à quoi cela sert-il ? Petite phénoménologie de la résistance.

 

C’est dire « stop ! »… et tenir
Dire non, cela nous arrive sans arrêt, mais ce n’est pas toujours une façon de « résister »... Nous pouvons dire non pour beaucoup d’autres raisons. Par exemple, pour exprimer un désaccord, une colère, une entrée en rivalité, un refus, voire un caprice ; ou pour interrompre un discours ou une action, pour détromper un interlocuteur, etc.

 

Entrer en résistance commence certes aussi par dire « Stop ! », mais s’accompagne immédiatement de la décision de tenir. Dans la durée. Patiemment et sans savoir pour combien de temps. Comme l’enfant déterminé à ne pas finir son assiette : il s’arrête, il refuse et ensuite il lui reste à ne pas céder. C’est le plus dur. Tenir, c’est ne pas céder. Pour définir « résistant », le dictionnaire invite à aller voir « tenace » ou « endurant ». Et pour « résister », on y lit notamment « ne pas céder sous l’effet d’une force », « ne pas être détruit, ne pas être affaibli », « supporter sans faiblir », « se maintenir ».

 

La vigilance à cet égard – et ainsi donner vie à ses propres valeurs, ne pas se laisser gagner par l’inertie ambiante, ne pas devenir collabo – semble faire partie des tactiques de résistance qui ont donné lieu au spectacle Jeunesse Nomade l’an dernier (p.27 et suiv.). Face à une politique d’accueil des migrants mineurs qui ne prévoit jamais de les faire croiser d’autres jeunes, un projet de rencontre entre des jeunes de maisons de jeunes et d’autres issus de centres d’accueil pour migrants a abouti à la création de ce spectacle.

 

En outre, ils n’ont pas fini de tenir, car le projet va se poursuivre en 2018.

 

Et Suzanne, notre formatrice en éducation permanente/populaire (p.6 et suiv.), est décidée, elle aussi, à tenir. L’éducation populaire, historiquement, a permis de donner forme d’action collective et politique aux souffrances et à l’effervescence émotionnelle de la classe ouvrière. Mais, en perte de vitesse aujourd’hui, ne doit-elle pas reprendre en compte la charge émotionnelle, en particulier la peur qui tend à paralyser l’action collective ? C’est peut-être indispensable pour réapprivoiser, à contre-courant de ce monde où nous croyons tous « agir » et même à toute vitesse, ce qui nous permettra d’oser à nouveau l’action et la participation transformatrices de notre société.

 

Pour pouvoir mener son combat, Robin lui aussi est entré en résistance : il a mis en place de quoi tenir… Mais qu’est-ce à dire ?

 

 

C’est un phénomène physique
La résistance est une « force qui s’oppose (à une autre), tend à l’annuler », dit le dictionnaire qui, dans cette matière, évoque autant la mécanique, partie de la physique, que les mécanismes relationnels. Résister prend donc naissance dans un rapport de forces. Contrairement à la révolte, toute en émotions, la résistance s’inscrit dans la matière, dans les corps physiques. Quand il y a résistance, il y va toujours (aussi) de la résistance des matériaux : « La résistance des matériaux, appelée également mécanique des corps déformables, fait appel aux notions d’équilibre de la mécanique statique, aux notions de déplacement étudiées en cinématique, et aux propriétés des matériaux (...)1»

 

Au croisement de l’équilibre, du déplacement et des propriétés des matériaux, pour bien résister, je vois au moins deux styles très différents. L’un qu’on pourrait dire plutôt occidental : être compact, ramassé, solidaire, avec de bonnes fondations, un bon ancrage, un bon arrimage. Autant de métaphores évoquant la stabilité qui s’impose – et puis, en plus, une rigidité relative, avec la petite touche d’élasticité qui permet d’absorber les chocs. Et l’autre style serait plus oriental : s’il s’agit de supporter les chocs sans en être affaibli, le mieux à faire est parfois de maîtriser l’art de l’esquive. Abandonner l’ambition d’être solide pour préférer se liquéfier, s’évaporer, fuir, disparaître, se cacher, avancer masqué, se rendre invisible… L’important est d’avoir choisi sa ou ses stratégies, en conscience, et de tenir, encore et toujours. Car ce qui fragilise la résistance, c’est l’hésitation, la versatilité, l’esprit grégaire, l’être-comme-une-feuille-au-vent. Ce qui fragilise, c’est de ne pas avoir choisi sa stratégie.

 

Ou de ne pas l’incarner suffisamment dans une posture. Comme pour ce jeu de notre enfance où, après un bref tournoiement sur soi-même, il fallait se figer dans une attitude figurant une activité, un métier, un personnage à deviner par l’autre. Et tenir le temps qu’il fallait. En fin de compte, résister est moins une question de positionnement clair – politique, moral, intellectuel, idéologique… – que de posture claire : une attitude particulière du corps, incarnée donc, campée dans un contexte et sur ses deux pieds, plus forte encore quand elle est congruente entre le verbal et le non verbal, entre le mouvement et l’équilibre statique, entre le refus de ce qui est abusivement imposé et la mise en action d’autre chose.

 

Ainsi de l’association Globe Aroma (p.30 et suiv.), dont la posture et le champ d’action sont clairement inscrits dans le registre artistique : résistance par le renforcement de la posture de l’artiste, d’où qu’il vienne, et résistance par cette propriété des matériaux artistiques à faire passer le propos militant du côté du visible ou de l’invisible, selon les stratégies choisies.

 

Les images de Doriane MILLET, Dina MELNIKOVA et Elisa SARTORI sur l’invisibilité choisie de ceux qui décident de « se perdre dans les villes, dans les fôrets » nous invitent à explorer cela...

 

Comme aussi le Carnaval de la Plaine, à Marseille, tradition qui rappelle qu’on « tient » là-bas depuis très longtemps, ou les carnavals sauvages qui ont surgi aujourd’hui à Bruxelles ou à Liège (p.10 et suiv.) : sous les masques, les rires et le renversement du sens propre à tous les carnavals, la résistance, incarnée dans la chair même des habitants des quartiers populaires, devenus des militants qui pratiquent et revendiquent, notamment contre la gentrification de leurs quartiers, la libre circulation dans l’espace public.

 

Pour pouvoir mener leur combat, Robin et ses compagnons se sont, de même, fixés quelque part, physiquement et concrètement. Ils ont fait le choix stratégique de disparaître au fond des bois et d’y installer leur campement : de quoi tenir...

 

 

C’est une réponse par l’action
Résistance : « Action par laquelle on essaie de rendre sans effet (une action dirigée contre soi) ». Résister est donc une réponse assumée. Or, qui dit réponse dit, au sens littéral du terme, prise de responsabilité. De plus, il s’agit ici d’oser une réponse qui fâche puisqu’elle cherche à faire échouer l’« action dirigée contre soi » qu’évoque le dictionnaire : oser refuser, oser s’opposer, oser tenir. Cela requiert une force peu banale, quelque chose comme la potion magique de tel irréductible petit village gaulois. Sinon, on ne tient pas. Ou alors seulement un moment, soutenu peut-être par la colère ou par la peur.

 

Enfin, cette réponse est elle-même une action. Résister, c’est montrer qu’autre chose est possible, que d’autres valeurs peuvent investir l’action. Ainsi Astérix, Obélix et les autres habitants du village ne passent-ils pas leur temps à attendre les Romains ni à fourbir leurs armes. Ils vivent leur vie, qui manifeste simplement qu’une existence en commun, sans guerre et sans arme (… pas pour autant sans conflit!), est possible.

 

Loin de l’imaginaire et de la bd, le témoignage du coordinateur d’UTSOPI (p.13 et suiv.) explicite pour nous en quoi résister, c’est répondre en agissant pour faire exister autre chose. Certes, en tant qu’association professionnelle de défense et groupe de pression pour faire valoir les droits des travailleurs.euses du sexe (TDS), UTSOPI est dans le combat. Mais l’organisation s’installe aussi dans la résistance en tenant à être un lieu de soutien et d’échanges entre TDS sur leurs pratiques professionnelles, c’est-à-dire en répondant à l’invisibilité et au déni imposé aux TDS dans notre société par la création d’un lieu de vie professionnelle sur une base de respect des personnes et avec pignon sur rue.

 

Le campement de Robin des Bois et de ses compagnons démontre cela aussi : c’est un QG, mais tout autant un lieu de vie, de solidarité, d’amitié, de partage, de ressourcement, d’amour vrai ! De quoi recharger ses batteries avant de retourner au combat. Et donc de quoi tenir encore...

 

 

C’est se rendre… irrécupérable !
Tel est bien le but ou l’idéal de la résistance : se rendre irrécupérable. Se trouver hors de portée, non pas en se cachant bien pour tirer son épingle du jeu, mais en échappant à toute emprise abusive pour pouvoir donner vie concrète à un projet, éventuellement minuscule, mais en tout cas plus juste.

 

Le dictionnaire nous fournit également ce dernier élément. Résistance : « Fait de ne pas subir les effets (d’une action) » Fait, donc, de ne pas (plus) être atteint. Et ne pas être atteint par une force injuste qui cherche à s’imposer, ce serait quelque chose comme... être libre, non ?

 

Pour (pré)figurer cette liberté, un jeu (p.22 et suiv.) :
vous êtes, nous sommes invités à jouer. Incarnée cette fois dans la fiction du jeu et dans sa temporalité cyclique qui offre, en rejouant, d’approfondir ensemble la recherche, la résistance se fait expérience ludique et réflexion collective libre, aussi sérieuse qu’on voudra, sur la participation citoyenne et l’engagement.

 

Renforcer – durablement et de toutes les façons, on l’aura compris – la résistance aux maladies contemporaines, aux intoxications, aux batons dans les roues, au défaitisme ambiant, aux manipulations, aux culpabilisations, aux dérives néolibérales et ultracapitalistes, c’est bien le cœur de l’éducation permanente. Car en fin de compte, c’est la résistance, audacieuse, radicale et pacifique, qui permet d’exercer, individuellement et collectivement, notre pouvoir de faire advenir concrètement un monde plus juste.

 

 

 Myriam VAN DER BREMPT

 

 

 

1. Jean-Pierre Basset, Patrice Cartraud, Christian Jacquot, Antoine Leroy, Bernard Peseux, et al.. Introduction à la résistance des matériaux. École d’ingénieur. Nantes, France. 2007, p.7.