Par Caät et Suzanne

 

 

Suzanne anime régulièrement des séminaires d’analyse institutionnelle. Son intention est de permettre à chacun et chacune qui se trouve dans une situation apparemment confuse ou compliquée, d’ explorer les points aveugles, d’analyser et comprendre les enjeux et rapports de force, de repérer si oui ou non il y a de réelles perspectives de transformations sociales. Habituellement, elle mène ce travail en lien avec des situations professionnelles concrètes amenées par les professionnels en formation.

 

Mais, depuis la mi-novembre, les manifestations des « gilets jaunes » occupent les médias aux côtés d’autres manifestations, les « gilets mauves », une manifestation, en France, organisée à l’appel d’un collectif qui avait appelé à un «raz-de-marée féministe» contre les violences sexistes et sexuelles ou les «gilets verts» brandissant, eux, le droit à une transition écologique équitable pour tous reliant justice sociale, exigence démocratique, urgence écologique. Aux côtés de ces diverses formes d’expressions, d’autres manifestations occupent aussi le devant de l’actualité, les marches pour le climat, etc...

 

Suzanne observe plus particulièrement le mouvement des « gilets jaunes ». Elle en discute régulièrement avec ses collègues, parcourt les post sur les réseaux sociaux ou les articles dans la presse quotidienne, regarde les journaux télévisés. Elle décide d’en faire une séquence de travail dans son prochain séminaire d’analyse institutionnelle. Ce travail l’amène à reprendre des questions qui se posent régulièrement en formation et à revenir sur son rôle de formatrice en Éducation permanente.

 

 

 

Préparation du séminaire – Jour 2 - matinée

Intention : explorer de manière concrète ce qu’est « la citoyenneté », ce que veut dire « espace public », ce qu’est un « processus de transformation sociale » et, par l’analyse institutionnelle, observer et comprendre un fait d’actualité.

 

Objectif : sortir du manichéisme, le bon et le mauvais, le blanc et le noir, le pour et le contre et entrer dans la complexité du processus de transformation sociale; s’entraîner à percevoir, comparer et distinguer la diversité des points de vues et des aspects ; inviter les participants à la formation, comme acteurs associatifs à être curieux de l’actualité sociale et de son environnement.

 

Proposition de travail
- Au travers de différents articles qui présentent des points de vue différents un neuropsychiatre et essayiste, Boris Cyrulnik ; un économiste, Cédric Durand ; un sociologue, Razmig Keucheyan ; une journaliste, Marlène Toussaint et des caricatures de presse de Kroll
- en sous-groupe, identifier 3 à 4 éléments probants, aspects clefs abordés par l’auteur
- dresser une carte mentale autour de la question : en quoi et comment « les gilets jaunes » nourrissent un processus de transformation sociale ?

 

Durée : 3 heures. Cette séquence s’inscrit dans un séminaire de deux jours en aval d’un week-end d’entraînement mental et en amont de deux séminaires méthodologiques, la méthodologie de l’action collective et les intelligences citoyennes, dans le cadre de la formation à la conduite de projets sociaux et socioculturels (BAGIC).

 

Groupe : Une quinzaine de coordonnateurs d’associations en Éducation permanente ou développant des pratiques apparentées et une équipe pédagogique.

 

 

 

Questions récurentes

Où sont « les gens » ? Où s’engagent-ils ?
Très souvent les animateurs s’interrogent sur les centres d’intérêts et les aspirations des gens, sur la manière de « les » mobiliser collectivement. Des « gens » sont là. Ils occupent les rues et les réseaux sociaux depuis des semaines. Ils font de la politique hors-cadre syndicaux ou associatifs. Qu’en penser ?

 

Est-ce une question de crédibilité et de légitimité réciproques ? « L’institué » (les syndicats, les associations, les élus) n’est plus fiable ? « L’instituant », le mouvement des « gilets jaunes » ne l’est pas (encore) ?

 

Comment en Éducation permanente les travailleurs socioculturels peuvent-ils les rencontrer ? Faut-il le faire ? A quel prix ? Faut-il professionnaliser des mouvements spontanés ? Désintellectualiser l’action collective ? Passer une alliance entre la critique sociale et la critique intellectuelle ?

 

 

Le monde va changer ! ?
Les « gilets jaunes » est un soulèvement ? Un mouvement ? Social ? Politique ? Une mobilisation populaire ? Citoyenne ? Tout au moins, une forme de mobilisation fondée sur des injustices vécues au quotidien, différente de Tout autre chose, les Acteurs des temps présents, du Forum mondial ou de Nuit debout. Ceux-ci de près ou de loin ont à voir avec le monde académique, avec des acteurs associatifs ou syndicaux, les pratiques de concertation sociale ou d’action collective, traditionnelles, institutionnalisées.

- Une convergence des luttes sur quels aspects ? De quelles manières faire force commune ?
Quels sont les contours aujourd’hui de la question sociale ?

 

Doit-on changer le monde ?
Un autre monde est possible ou au contraire ce monde-ci n’est plus possible ? S’agit-il de chercher à transformer ou à défendre, garantir, préserver, conserver les acquis, les droits sociaux, politiques, culturels, environnementaux, économiques et les conditions de leurs exercices par et pour tous ?

 

 

 

Et mon rôle comme formatrice en Éducation Permanente ?

En reprenant le déroulé de la matinée, je suis encore plus convaincue aujourd’hui que les participants en formation, professionnels ou non, sont en capacité de construire une analyse réflexive sur eux-mêmes et sur leur environnement, d’entrer dans la complexité d’une situation si je mets à leur disposition une diversité de langages (des textes et des images), d’outils d’analyse et de méthodes.

 

Mes choix pédagogiques permettent a minima la mobilisation des connaissances présentes au sein d’un groupe. Ils permettent de déconstruire les certitudes que nous avons chacun et chacune, de complexifier l’analyse d’une situation, de se forger une conviction et de poser des choix d’actions. Être formatrice en Éducation permanente c’est former des acteurs de politiques culturelles. Il s’agit de pouvoir prendre position. On n’est pas neutre. Par ce travail d’analyse, je leur permets d’explorer, d’affirmer, de confirmer un positionnement politique.

 

Si ma priorité est de donner aux participants les outils de compréhension et d’interprétation du monde, des pistes pour renforcer un positionnement politique et passer à l’action, ne pas perdre de vue la possibilité de transfert de ces outils et démarches ailleurs avec les gens, des collègues, des partenaires, … sur d’autres problématiques. Penser à la réappropriation et au transfert des outils.

 

 

 

 

 

 

Articles utilisés dans le cadre du séminaire
Avec les Gilets jaunes, nous sommes dans une contagion émotionnelle. Boris Cyrulnik livre à We Demain son regard sur le mouvement des Gilets jaunes - Par Max Armanet - Publié le 8 Décembre 2018
Avec les gilets jaunes, pour une nouvelle hégémonie - Par Cédric Durand, économiste à l’Université Paris 13 et Razmig Keucheyan, sociologue à l’Université de Bordeaux — 11 décembre 2018 à 16:42
La fronde lycéenne continue, les incidents aussi - Par Marlène Thomas — 4 décembre 2018 à 17:10

Pour aller plus loin sur « les gilets jaunes »
Attention : derrière la haine de classe : le mépris de classe – Frank Lepage – Facebook
Gilets jaunes : des clés pour comprendre – éditions Syllepse – www. syllepse.net
Gilets jaunes, bonnets rouges, chemises noires et transition monétaire – André Peters – https://www.lemonde.fr/blog-mediateur/article
En immersion numérique avec les « gilets jaunes » - Roman Bornstein – Fondation Jean Jaurès

 

 

 

 

 

 

Par Caät, Florence DARVILLE, Claire FREDERIC, Annette REMY

 

 

 

Dans sa pratique professionnelle de formatrice en Éducation permanente, Suzanne est très souvent confrontée à des dilemmes. Ceux-ci sont de différentes natures. Les uns sont d’ordre méthodologique : deux démarches sont possibles, laquelle va-t-elle choisir ? D’autres sont d’ordre politique : en quoi cette formation soutient-elle un projet de société ? Est-ce que Suzanne sera en accord ou pas ? Ou encore, ils sont d’ordre déontologique : est-ce le métier qu’elle veut exercer ? Est-ce le rôle qu’elle a envie de jouer ?


Quels qu’ils soient, ces dilemmes sont avant tout d’ordre éthique en ce sens qu’ils interrogent sa responsabilité d’humain dans son interaction avec ses semblables. Ils sont très difficiles à vivre car passé le moment d’intuition ou de malaise, Suzanne éprouve des difficultés à les identifier clairement. Elle se retrouve sans repères pour décoder ce qui se passe. Et bien souvent fort seule avec elle-même.

Ce mercredi matin, dans le train Bruxelles-Charleroi, Suzanne parcourt distraitement un dossier sur l’éthique. Ce dossier est publié par le Cgé, le Changement pour l’Égalité, dans leur revue Traces de Changements.

Son attention est attirée par un titre L’éthique est dilemme.


Si la question de l’éthique se pose, c’est qu’il y a conflit sur les valeurs. Pas le genre de conflit sur lequel il suffirait de choisir A ou B, selon que nos valeurs valident A ou B, mais plutôt ce genre de conflit pour lequel une situation nous contraint à choisir entre A et B, alors que nos valeurs valident tout aussi bien A que B.


L’éthique implique le sujet en action qui relie un positionnement à ses conséquences. Il s’agit de prendre sa part de responsabilités, au nom de cette éthique, là où on est, dans ce qu’on fait.

 

Son esprit vagabonde. Elle prend quelques notes.

 

Donc :

- l’éthique suppose qu’on reconnaisse un lien causal entre un acte et sa conséquence.
- Ce n’est donc pas un questionnement à vide mais le questionnement d’un sujet en action.
- La personne se trouve dans une situation qui provoque un choc, la tire hors d’elle-même, la contraint à choisir entre deux options, A ou B. Mais A et B sont équivalentes.

 

 

Elle repense aux situations qu’elle a vécues. Pense aussi à celles qui ont été relatées par ses collègues. Elle en épingle une, l’histoire de la fiche administrative du Forem. Dans cette histoire, elle s’est trouvée confrontée à elle-même non pas pour une question d’ordre méthodologique, par manque d’information ou par incompétence mais pour un quelque chose qu’elle ressentait comme inadéquat, incohérent, insensé.

 

 

2013, Début de l’adressage au Forem1. Désaccord entre l’employé du Forem et moi par rapport à une fiche administrative. J’avais indiqué qu’une personne ne rentrait pas dans une formation mais je n’avais pas indiqué le pourquoi.

J’avais le choix entre différentes cases : Le candidat n’est pas/plus intéressé - Le candidat ne dispose pas des prérequis attendus - Le candidat ne rentre pas dans les conditions administratives - Le candidat ne remplit pas les conditions d’exercice du métier - Le candidat présente une ou des contre-indication(s) médicale(s) - Le délai d’attente pour l’entrée en action de formation/insertion est trop long - Autres (à préciser)

 

Au fond, pourquoi ai-je refusé d’en cocher une ?

- Ne pas cocher = défendre un principe de liberté. C’est aménager des zones d’ombre dans un parcours. C’est protéger tout simplement le droit de chacun à mener sa vie, à se tromper, à chercher ?
- Ne pas cocher = Être aux côtés des personnes qu’on estime être en situation d’asymétrie dans un système qui les fiche. Aujourd’hui pour les aider. Mais demain ?
Mais ... être libre n’est-ce pas faire avec les contraintes que le monde social nous impose et faire des choix malgré tout. Oui, mais sommes-nous égaux devant ces choix ?

- Ne pas cocher = défendre une certaine vision de la formation d’adulte : celle basée sur le fait qu’apprendre part du désir de l’individu. Revendiquer le droit que, passé un certain âge, « se former » doit soutenir le projet de la personne.
J’avais l’intuition que si je cochais une case, je validais le fait qu’un adulte puisse choisir une formation juste pour éviter une sanction de l’Onem.
En me dégageant des logiques de prescription de formation voire de contrôle, je l’en protégeais également.

 

 

Suzanne cesse d’écrire. Elle regarde par la fenêtre. Son esprit vagabonde. Soudainement, elle reprend son bic.


Sa réflexion s’emballe.

 

Pourquoi parle-t-on si peu d’éthique en Éducation permanente ?

 

- Parce que l’éthique touche à l’individu, au Je ? Quelle est la place de l’individu, ses émotions, ses ressentis dans les démarches d’Éducation permanente ? Quelle était la nature des dilemmes des animateurs, des militants de l’EP des années 70 ? Était-ce des questions d’ordre éthique ou avant tout politique et stratégique ?

- Parce que parler d’éthique, c’est bien souvent retarder l’action. C’est prendre le temps de réfléchir à plusieurs or, notre secteur est soumis à un taux d’activités. Produire et réfléchir ?

- Parce que l’éthique touche à la capacité à questionner nos pratiques, nous invite à voir que pendant longtemps, les pourquoi et les comment de nos actions en Éducation permanente étaient clairs et fédérateurs. Les grandes orientations guidaient les actes de tous.


Qu’en est-il aujourd’hui ?Quelles sont les valeurs, les vertus clés de l’Éducation permanente ? Et dès lors, quelle est la posture professionnelle à adopter ? Quelles sont les pratiques de formation idéales ?
Quelles sont les conditions minimum à préserver, à défendre, à reconquérir ?

Parler d’éthique c’est renvoyer l’individu à sa propre conscience ?
La conscience de soi ???

Quels seraient alors les leviers individuels et collectifs qui soutiennent cette « conscience de soi »? Peut-on dissocier un questionnement personnel/individuel de ce questionnement professionnel/collectif ?

 

 

Suzanne remonte dans son carnet de notes et retrouve un schéma qu’elle avait fait lors d’un précédant voyage en train, à la lecture de La reconnaissance aujourd’hui – Alain Caillé et Christian Lazerre – CNRS in Magazine littéraire - octobre 2009.

 

 

Donc, j’ai quatre leviers :

- Premier levier, comment peut-on mener une analyse réflexive et collective sur des pratiques professionnelles ? Où ? Quels sont les lieux où je peux revenir sur mes interventions, partager mes doutes ? Avec qui ? Avec des pairs ? des collègues ?

- Deuxième levier, comment identifier et mesurer les actions dont je suis fière ? Qu’en est-il de l’auto évaluation dans les métiers de la formation ? Que mesure-t-on ?

- Troisième levier, quelles sont nos manières de travailler ensemble ? Existe-t-il un collectif de travail ?


Qu’est-ce qu’une relation de travail de qualité ? Qu’en est-il de la démocratie interne dans nos associations ?

 

- Quatrième levier, quels sont les cadres législatifs protecteurs ? Les connaît-on ? Y fait-on référence ?


Sont-il justes, pertinents ? Sont-ils suffisants ? Comment les faire respecter ?

Et si … Et si parler d’éthique était éminemment politique ?

 

- Un individu qui s’interroge sur le sens de son action , les cadres, les règles et les prescrits n’est-ce pas un premier signe de résistance ?
- Un individu qui réfléchit, qui affirme sa singularité, sa subjectivité, qui désire être reconnu comme un être responsable de ses choix et de ses actes et qui désire intervenir sur ce qui détermine ses actes,
n’est-il pas politique ?
- Un individu qui soumet sa pratique professionnelle au jugement critique des autres dans un espace où il y a prise en compte de points de vue différents, débat contradictoire et validation dans un sens commun, n’est-ce pas politique ?
- ...

 

Alors, pourquoi ne parle-t-on pas d’éthique en Éducation permanente ?

 

 

 

 

 

 

Préparation d’une journée de formation – octobre 2012

 

Formation à l’Education permanente … populaire = Formation à l’action politique
- revenir sur les valeurs et les méthodes, les démarches, les pratiques cousines
- repérer les secteurs et les associations où se développent de telles démarches
- accorder une place aux émotions et aux sentiments. Tous deux accompagnent nos actions et influencent nos pensées. Ce qui est courant, c’est de les contrôler ou de les refouler. Et si la peur avait aussi le droit de cité ? Même pas peur ! … ?

 

 

Bon, une des particularités de l’éducation populaire est de privilégier le vécu des gens. Cela exige de la part de l’animateur socioculturel de s’impliquer soi-même, de prendre contact, d’établir la confiance, de nouer une relation de proximité qui nécessite de s’inscrire dans la durée. Rares sont les professionnels qui n’en sortent pas déstabilisés voire transformés. Aujourd’hui, « il nous revient de prendre soin des gens, de prendre soin des uns et des autres. Il s’agit presque d’un travail de réparation ou de construction d’ un noyau suffisant de confiance en soi et dans les autres à faire en fonction des âges pour que la critique soit possible. Sinon, nous risquons d’avoir à faire à des êtres invertébrés, sans consistance, sans assise1 ».

 

Être invité.e à raconter son histoire encourage bien souvent les gens à participer à une discussion qui va au-delà de leur propre récit, de leurs propres émotions pour entrer progressivement dans l’analyse du pourquoi est-ce ainsi.
Confronté à des souffrances individuelles voire psychiques, l’animateur socioculturel devra dépasser les situations particulières et au travers d’un processus d’éducation populaire traduire avec les gens eux-mêmes, voire par ceux-ci, ces paroles en savoirs.


Cela nécessite de considérer l’autre comme son égal, se trouver des « lieux communs », aller chercher ensemble des personnes ressources, partager des clés d’analyse, déconstruire les représentations que nous pouvons avoir aussi comme professionnels, se confronter à l’ennemi, rendre lisible par d’autres et pour les autres ces situations sociales inacceptables que ce soit loger dans la rue, ne plus pouvoir se soigner, travailler jusqu’à l’épuisement, être déporté, ect
Cette « écriture » collective du social est faite d’inventions, de désaccords, de coopération, de conflits, de silences, de connivences, de doutes, de victoires, de désenchantements.

 

 

Atelier d’écriture au Pèlerin
Février 2018 – Collage de textes et d’images


J’ai attaqué la banque BNP Paribas Fortis avec mon téléphone portable alors que j’étais chez le coiffeur. Le poids le plus léger suffit parfois à rompre l’équilibre. Pour cesser d’avoir peur.

 

En voyant ce collage, je me demande qui est prêt à attaquer une banque tout seul ? De l’entarteur au lanceur d’alerte, est-ce qu’une lutte peut être individuelle ? Quelles sont les conditions pour entrer dans cette forme de résistance ? Et moi oserais-je ? Oserais-je désobéir ?

 

Par ailleurs, rencontrer l’autre, celui qui me raconte son quartier, sa famille, son errance ne me laisse pas indemne. Ce trouble, ce bouleversement, cet émoi me donne un premier signal. Certaines émotions me mettent en action, d’autres me clouent sur place.

 

En formation, nous invitons souvent les participant.e.s à utiliser leur colère comme entrée en action, « enragez-vous 2 » car une personne en colère est une personne qui n’a pas renoncé à la justice. On en appelle à l’engagement, à la volonté, à l’action.

Mais que fait-on de la peur, cette émotion pétrifiante qu’on éprouve face à une menace, un danger réel ou imaginé, ces trouilles qu’on tait au risque de s’enfermer dans des zones de non-dits. Or dénoncer des situations d’injustices, aller là où ça ne va pas n’est pas sans risques. Par ailleurs, selon les régimes démocratiques ou totalitaires, s’opposer, désobéir, résister est doublé d’une menace de punition ou de mort en cas de désobéissance, de résistance.

 

Comment travailler la peur ?

 

Lecture de Dynamiques sociales et formes de la peur de Denise Jodelet – Fragments de textes

https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2011-2-page-239.htm

 

- Le partage social des émotions n’a pas seulement pour but de soulager les troubles liés à l’expérience émotionnelle mais est une voie d’accès à la connaissance de réalités construites socialement

 

- Parler de nos trouilles c’est parler de ce qu’on éprouve, nos sentiments d’impuissance, d’insécurité, ect mais c’est aussi et surtout parler des représentations que nous avons d’une réalité donnée. On peut avoir peur « de » quelque chose ou « de » quelqu’un ou on peut avoir peur « pour » quelque chose ou « pour » quelqu’un.

 

- Partager ces représentations que nous avons d’une réalité donnée nous permet de la« resignifier », quelles sont les conditions psychologiques et sociales de l’émergence de la peur ; décoder la façon dont les peurs sont manipulées et gérées; les formes sociales qu’elles peuvent prendre ; les conséquences sociales, à qui profitent-elles mais aussi remobiliser des capacités d’agir que nous avons eues dans d’autres expériences ; identifier les voies de résistance.

 

- En situation de crises, d’insécurité, d’absence d’imagination politique ou quand le savoir scientifique ne fournit pas de réponses rassurantes ou s’avère porteur d’incertitudes ou de menaces, comme c’est le cas pour les risques environnementaux, ceux du terrorisme ou de la globalisation, Denise Jodelet rappelle qu’une alternative est de faire appel au symbolique. Chaque groupe dispose d’un répertoire propre de représentations qui servent de symboles du mal, du diabolique, de la brutalité ou de la méchanceté. Cette dynamique met bien en évidence que la peur est articulée à des systèmes de représentations produits autour d’un enjeu défensif d’ordre territorial, identitaire et vital.

 

- La peur dépend donc de divers facteurs : l’identité de la personne qui a vécu l’épisode émotionnel, le destin commun des personnes associées à l’événement, le caractère inattendu ou nouveau de cet événement, le retentissement qu’il connaît dans la sphère publique et médiatique, l’usage fait du répertoire symbolique d’un groupe social donné.

 

- Les individus ont d’autres portes de sortie face aux risques qui les menacent que la passivité, la soumission à l’autorité et le repli sur soi. Cela passe par la force des idées, des représentations et des imaginaires qui donnent forme et matière à des visions alternatives.Tout se passe comme s’il n’existait ni réflexivité, ni capacité, ni médiations sociales qui puissent déboucher sur des actions individuelles et collectives.

 

- Riezler, qui avait lutté contre le totalitarisme, disait : Dans les cas concrets, la peur n’est jamais seule. Nous espérons toujours ne serait-ce que les choses que nous craignons n’arriveront pas. L’homme affronte sans peur un grand danger si la force de son désir, de son émotion, de sa passion anime son cœur. Quand ils sont en colère les hommes et les animaux sont aveugles au danger. L’espoir peut vaincre la peur. L’homme, joueur par nature, espère contre toute attente.

 

 

 

Agressions – Transgressions

 On constate que les inégalités explosent, il n’y a plus de commune mesure ; le sentiment d’impunité fait des ravages ; le contexte se durcit : l’étranger et l’habitant qui lui assure le gîte et le couvert sont criminalisés ; les arrestations dans les transports publics et dans les lieux de culture se succèdent, ect Que fait l’Éducation permanente ? Qu’est-ce qui fait que dans la sensibilité d’aujourd’hui l’éducation populaire ça ne dit plus rien ? Serait-ce daté ? Les termes ? Les méthodes ? A-t-on peur ?

Et dans le contexte social et politique actuel s’agit-il encore de « participer » ? A quoi ? Doit-on passer à autre chose ?

 

Participer

désobéir
s’opposer

résister

se rebeller

se révolter

 

Oser : rien de plus simple, rien de plus subversif 3

 

 

 

 

Claire FREDERIC

 

 

1. Martine Collin - parcours
2. Titre Festival Théâtre-action
3. Erik Rydberg

 

 

 

Par Adèle DUPONT et Myriam VAN DER BREMPT

 

 

 

La participation comme fondement de la démocratie
Les personnes qui se joignent à une activité, à une réunion, à un événement, les membres de n’importe quel groupe réuni sur base volontaire (ou même contrainte !) sont systématiquement désignés comme des… participants. Cela signifie-t-il qu’il suffit d’être là (voire d’être « inscrit ») pour participer ? Ou est-ce au contraire une injonction subliminale généralisée à participer… activement ? Les termes « participant », « participer », « participation » sont aujourd’hui tellement usés et utilisés que nous ne savons plus toujours ce qu’ils recouvrent. Une chose est sûre cependant : il incombe aux animateurs socioculturels et aux porteurs de projets de faire participer… Focus sur cette charge mentale, et aussi politique.

 

Mais tout d’abord, pourquoi faudrait-il donc toujours (faire) participer ? Fondamentalement, il ne s’agit pas d’une simple mode, mais d’une condition nécessaire au bon fonctionnement de notre démocratie. Certes, pour que les activités proposées puissent avoir lieu, il faut des participants ; pour que les animateurs justifient leur poste, il leur faut des inscrits, des groupes, des participants encore. Pour qu’un projet soit motivant, pertinent, il faut du monde ! Mais ces raisons pragmatiques sont elles-mêmes les conséquences d’une nécessité démocratique de la participation.

 

Suivant l’étymologie, en démocratie le pouvoir politique est exercé par le peuple. Et en effet, comme citoyens, nous votons ! Mais sortir de chez soi tous les quatre et six ans pour aller déléguer son pouvoir à quelques-uns, qui feront peut-être ensuite ce qu’ils veulent, est-ce encore perçu comme « exercer son pouvoir citoyen » ? De moins en moins, semble-t-il. D’ailleurs, si le pouvoir politique du peuple est réduit à cela, tout se passe comme si aller voter n’intéressait même plus les citoyens : dans les pays où le vote n’est pas obligatoire, le taux de participation (tiens, tiens) aux élections n’est-il pas un sujet d’inquiétude récurrent ?

 

Or, pour qu’une démocratie soit saine et vivante, il faut que les citoyens s’y impliquent réellement : qu’ils exercent leur citoyenneté de façon active, non seulement en élisant des représentants (si tel est le système en cours), mais aussi en exerçant continûment, dans l’espace public, un contre-pouvoir régulateur. Participer, comme citoyen, c’est cela. Et dès lors, même si aucun citoyen ne peut être obligé de participer, l’animateur socioculturel doit s’employer à stimuler la participation.

 

 

Les enjeux de l’éducation permanente
L’éducation permanente1 cherche principalement à promouvoir, en dehors des structures traditionnelles d’enseignement et des systèmes éducatifs institutionnels, une amélioration du système social. Elle traverse différents mouvements militant pour le développement individuel et social des personnes.

 

Elle se base sur la capacité, détenue par chacun, de progresser et de se développer, à tout âge et moment de la vie. Elle travaille au quotidien au développement des individus dans la société et soutient ainsi une participation citoyenne. Mais, bien au-delà d’une pratique/contenu transversal, l’éducation permanente pose un choix politique d’émancipation. En d’autres termes elle vise l’autonomie des personnes à agir en tant que citoyen.ne.s sur et dans leur société.

 

Aujourd’hui, cependant, notre société est marquée par une logique de compétition. En effet, ce sont ceux qui portent leur voix le plus haut, qui sont à l’aise dans le monde de la revendication et de la représentation qui se font entendre. La participation citoyenne est en vogue, certes, et plein d’initiatives voient le jour. Mais l’accès à la participation est inégal. Ce ne sont pas les publics précarisés (les « exclus ») ou minoritaires (les jeunes, les réfugiés, les femmes, les MENA, etc.) qui participent le plus à cette « nouvelle citoyenneté ». Une des raisons de cela est que les « capacités à participer » sont inégales. C’est pourquoi un enjeu primordial de l’éducation permanente pour rendre autonome l’individu dans la société, est de l’outiller à la participation. Voilà le pari : en développant leurs aptitudes à participer, les individus pourront élever leur voix, prendre une place dans la société et ainsi investir leur citoyenneté. Parmi les chargés de mission d’éducation permanente qui travaillent au quotidien pour rencontrer ces enjeux, les animateurs socio-culturels sont des acteurs fondamentaux.

 

 

 

Les missions de l’animateur socio-culturel
Les animateurs socio-culturels sont formateurs de citoyens actifs et engagés. Ainsi, ils endossent une grande responsabilité dans la vitalité, ou la sauvegarde même, de notre système démocratique.


Le rôle de l’animateur est de développer auprès des groupes et des individus la capacité à vivre et à agir ensemble, dans le respect mutuel, à participer, à se forger un point de vue personnel et à l’exprimer, à négocier, à coopérer, à assumer des responsabilités… Autant de compétences indissociables de la vie en société démocratique. Le secteur socioculturel est reconnu et subventionné pour ces raisons. Plus largement, Christian Maurel, dans son ouvrage « Éducation populaire et puissance d’agir »2 décrit les quatre missions principales de l’animateur socio-culturel :

- Une mission de « conscientisation » de sa propre situation dans le monde, des rapports sociaux dans les quels on se trouve et des leviers sur lesquels on peut potentiellement agir.
- Une mission « d’émancipation » permettant à chacun de sortir de la place qui lui a été assignée par la société et de poser des actes délibérément.
- Une mission « d’augmenter la puissance d’agir » pour permettre à chacun d’accéder au pouvoir « de » (de s’exprimer, de critiquer, de s’approprier, d’agir...), et non forcément d’avoir du pouvoir « sur » : c’est permettre à chacun de devenir acteur.
- Et enfin une mission « de faire œuvre de transformation sociale ». C’est-à-dire de se mettre en mouvement individuellement et collectivement pour transformer les choses, plutôt que de subir les transformations de société.

Sur le papier, dans les décrets3, dans les discours politiques, tout cela parait évident. Mais qu’en est-il de la réalisation de ces missions sur le terrain ? Quels sont les facilitateurs et les freins de leur mise en pratique ? Que représentent ces missions et pour qui ?

 

 

Les paradoxes de la participation, entre désir et injonction, entre théorie et réalité
Lors de la journée Interbagic du 26 Avril 2018, un groupe de réflexion s’est penché sur la question de la participation. Une série de constats a émergé de la discussion entre professionnels de l’animation socio-culturelle. Entre la prescription des missions par les décrets et leur réalisation, apparait un grand décalage. Dans la rencontre des objectifs de leurs missions, les animateurs sont tiraillés.

 

Pour commencer, l’injonction décrétale concernant la participation est déroutante. Il faut faire participer, mais aucune définition de la participation n’est proposée par la législation. Cela implique que chaque structure et équipe définisse pour elle-même ce qu’elle met derrière ce terme. Pour certains, la présence physique à une activité suffit. Pour d’autres, il faut co-construction, implication et responsabilité pour justifier une réelle participation. Le premier paradoxe est qu’il y a autant de participations que de personnes pour en parler.

 

Dans le même ordre d’idées, la participation dépend aussi du secteur, du public et, précisément, de sa puissance d’agir. Permettre à chacun d’accéder au « pouvoir de » dire et de faire, n’est-ce pas un premier temps indispensable ? Faut-il surtout pousser à participer ou veiller à former à la participation ? Les décrets sont imprécis sur la question et l’animateur est livré à ce flou.

 

Il rencontre en outre une autre zone d’incertitude encore : comment faire du participatif, amener à la participation sans dénaturer la participation ? Ceux qui réfléchissent à la cohérence de leur pratique se posent cette question… schizophrénique ! Dans l’élaboration d’un cadre, dans la poursuite d’un projet ou dans la formation en groupe, la limite entre participation et « fausse participation » est mince. L’injonction de faire participer le public « à tout prix » risque d’étouffer le fond même de la participation. Forcée et contrainte, la participation n’a plus de sens en éducation permanente, ni pour faire vivre notre démocratie.

 

En fin de compte, entre participation et fausse participation, l’animateur doit se questionner en permanence, gérer lui-même les paradoxes en présence et surtout remettre en question la congruence entre ses missions et sa manière d’agir. Fameuse exigence !

 

 

Quelles pistes pour participer à la participation
Au terme de l’atelier interprofessionnel de réflexion, nous faisons le constat que les animateurs socio-culturels sont coincés entre un idéal théorique de la participation et des publics différents avec des réalités socio-économiques spécifiques qui y prennent part différemment. Dans une telle réalité, les animateurs doivent travailler et réfléchir au quotidien pour ne pas tomber dans l’hypocrisie d’une « fausse participation ». La question qui nous intéresse tous est, alors, comment faire ? Comment faire pour être participant, pour participer, pour faire participer. Comment faire pour alléger cette charge mentale ou en tous cas mettre en œuvre cette politique de manière un peu plus confortable.

 

Nous n’avons pas de réponse définitive à ces questions. Mais cette réflexion partagée nous amène à quelques pistes d’aménagement de la relation à la participation.

 

D’abord, il est intéressant de questionner la réalité des publics avec lesquels on travaille. Il faut pouvoir faire notamment une différence entre ceux qui veulent participer mais qui ne peuvent pas, par manque de « pouvoir de » et ceux qu’on prie de participer et que cela n’intéresse pas. A partir de là, le travail avec et sur la participation sera différent. Il existe en effet des structures dans lesquelles on court après la participation et d’autres où les personnes courent pour avoir une chance de participer...

 

Ensuite, il serait profitable de questionner la participation comme elle existe. D’en analyser les pratiques, de les déconstruire avec le public pour les reconstruire, et de faire de cet exercice un outil de formation à la participation. Le fait d’utiliser la réalité comme occasion d’introspection et de reconstruction collective de la participation peut être une piste prometteuse pour travailler la participation sainement.

 

Pour terminer, le chemin à parcourir sera encore long vers une participation citoyenne optimale. Pourtant l’enjeu est de taille, puisque la survie de la démocratie en dépend. Retenons ici que la possibilité d’une démocratie saine et vivante, soutenue par une participation citoyenne engagée palpite au cœur des missions de l’animateur socio-culturel de conscientisation, d’émancipation, d’augmentation du pouvoir d’agir et de transformation sociale. Exigeant donc, mais passionnant. Quel métier !

 

 

 

 

1. L’éducation permanente, une approche incontournable dans la formation des animateurs, CEMEA 2012. Un pas plus loin : http://www.cemea.be/IMG/pdf/PDF_Education_Permanente_-_Approche.pdf
2. « Education permanente : Enjeux et perspectives, publication des actes de la journée Education permanente du 17 Juin 2011, Administration générale de la Culture, Collection Culture Education Permanente N°17-2012, pp 46-67.
Pour aller un pas plus loin : « L’animation socio-culturelle, c’est quoi ? » Julie Reynart. L’Antretoise 117, Sept 2015 FMJ asbl
3. L’éducation permanente est entre autres une référence dans les décrets MJ, OJ, Centres culturels, EP, etc.

 

 

 

 

Par Marine BUGNOT et Valérie LOSSIGNOL

 

 

 

Définition encyclopédique
Être humain se reproduisant au fil des rencontres professionnelles, changements de parcours et autres réorientations.

 

Le bagicien, qu’il soit en quête de légitimité, fortement incité par son organisation, à la recherche d’outils ou d’expériences, est un perfectionniste du travail socioculturel souhaitant bien faire, TRÈS bien faire. Son habitat naturel est l’organisation socio-culturelle. Il s’adapte à tout type de milieux, particulièrement ceux où il y a des… gens. Il analyse son territoire et en identifie les enjeux.

 

Berger intelligent, meneur, gestionnaire de conflits, insuffleur d’énergie, il cherche à transformer ses intuitions en s’appuyant sur des méthodologies aguerries. Bourré de doutes, d’interrogations, d’inquiétudes face aux changements sociétaux qui s’opèrent, il se pose un tas de questions. Il analyse les paradoxes qui existent entre associations et pouvoirs subsidiants, associations et citoyens.

 

Il prend le risque de la coopération plutôt que du partenariat contraint. Vise la complémentarité et tente de dépasser la logique comptable de la gestion de projets. Préférant l’intérêt collectif à l’individuel, il se laisse aller à l’intelligence du groupe qu’il pilote ou se laisse piloter par le groupe en s’assurant que chacun soit soucieux de l’autre, qu’il trouve sa place et puisse FAIRE ensemble.

 

Le bagicien, il a ce tout petit supplément d’âme qui va le faire partir du désir des gens en les écoutant plutôt que de son désir à lui. Cette petite flamme, il va l’entretenir parce que la démarche est plus importante que le résultat.

 

Acteur politique, il essaie de changer le monde. S’engageant pour de nobles causes, il lutte pour le respect de la démocratie, lutte contre ses propres représentations du monde et celles des autres pour en trouver et en construire de plus
justes. Révolutionnaire, c’est parfois contre son entourage le plus proche qu’il doit se battre pour que son organisation continue à se questionner, se positionner et s’indigner.

 

 

La réalité de terrain
Le bagicien est formé pour transposer sur son terrain les exigences de la démarche d’éducation permanente : partir des aspirations des publics pour faire avec eux et non pas à leur place, utiliser des outils qui favorisent l’expression et la participation des citoyens, avoir une attention particulière aux plus précarisés, questionner les inégalités sociales dans une société qui se veut démocratique et solidaire. Mais il est bien souvent rattrapé par la réalité du monde du travail socio-culturel et plus généralement du secteur non-marchand.

 

La plupart doit s’arranger avec la contradiction d’être rémunéré et donc de devoir vendre sa force de travail contre un salaire pour en échange favoriser l’émancipation des publics. Dès lors, quelle émancipation pour le travailleur socio-culturel quand, de sa prestation, dépend sa survie financière ? De quelle marge de manœuvre dispose-t-il réellement lorsque son engagement militant est lié à un contrat ? Comment lutter contre le manque de cohérence des organisations qui, par manque de moyens et d’outils de gestion interne adéquats, en viennent à écarter les valeurs prônées auprès des publics et des partenaires ?

 

Une des conditions pour un travail d’émancipation de l’autre pourrait être une réflexion de chaque travailleur, chaque organisation et finalement tout le secteur social, culturel et socio-culturel sur les moyens à mettre en œuvre pour favoriser l’émancipation collective du travail. La co-construction et la participation aux processus démocratiques internes sont des démarches qui permettraient de faire vivre l’éducation permanente dans tous ses aspects, y compris dans l’organisation du travail.

 

Par ailleurs, comment favoriser le pouvoir d’agir des publics quand les acteurs du secteur eux-mêmes travaillent dans des conditions qui les empêchent d’exercer pleinement le leur ? En effet, les conditions de travail se précarisent de plus en plus avec un manque de moyens récurrent, des demandes plus nombreuses à traiter, des équipes en sous-effectifs, des contrats de travail de plus en plus incertains et une tendance au financement par projets spécifiques dans un temps court au détriment du financement pérenne des missions globales des organisations. Plus généralement, le secteur non-marchand est de plus en plus touché par des contraintes d’ordre économique qui mettent l’accent sur l’efficacité au détriment du rapport humain inhérent au travail socio-culturel. Cette évolution impose un rythme de plus en plus rapide et des réponses standardisées, ce qui peut être cause de souffrance pour les acteurs du secteur, sans parler de l’impact sur les personnes avec qui ils travaillent.

A cela s’ajoute l’idéologie dominante du projet, outil qui formate notre intervention au point que, s’il est mal utilisé, il s’inscrit dans une logique de réussite versus échec. Pour des personnes en situation de précarité, vivant l’échec de manière quotidienne et aigüe, il y a un vrai risque à nourrir un peu plus ce sentiment si le projet ne rencontre pas les objectifs fixés. Ainsi, le danger est grand d’instrumentaliser les personnes au nom du projet et de l’objectif de la participation.

 

Au départ née des mouvements d’émancipation du monde ouvrier, l’éducation permanente agit aujourd’hui dans un monde où les causes de lutte se sont multipliées. Ce qui explique la diversité et la richesse du secteur socioculturel : ouverture vers des publics plus larges, élargissement de la notion de précarité, multiplication des luttes, terrains et outils variés. L’éducation permanente est à la croisée des chemins : entre activation, intégration des publics, émancipation et pouvoir d’agir1, dans un contexte sociétal où nous subissons tous l’injonction à être actifs, c’est-à-dire être utiles, productifs et rentables.

 

Dans ce foisonnement des luttes, ce qui fait le commun entre les acteurs de politiques culturelles, c’est la démarche au cœur de l’éducation permanente, que les actions soient reconnues dans le cadre d’un décret ou pas. Et les difficultés que le travailleur socio-culturel rencontre parfois sur le terrain avec ses partenaires, ses collègues, sa hiérarchie ou ses pouvoirs subsidiants peuvent être autant de leviers qui permettent de revendiquer et d’assumer une philosophie de travail qui porte en elle-même une dimension profondément politique.

 

 

Et enfin, les revendications
Sans prétendre entrer dans l’exhaustivité, cette approche défend les éléments suivants :
- rendre acteur au lieu d’activer
- questionner les enjeux liés au partage du pouvoir
- développer l’esprit critique
- se réapproprier le débat public
- travailler sur un pied d’égalité avec les publics, faire avec eux et non pas pour eux
- partir des aspirations des gens, se laisser aller à leur faire confiance, au lieu d’imposer un projet déjà ficelé sur base de nos représentations
- se permettre de se laisser surprendre par l’inattendu, l’incertitude du processus et laisser la place à la créativité nécessaire pour y répondre (par exemple, laisser un budget « non attribué », pour créer un projet non prévu initialement dans le plan d’action)
- s’appuyer sur l’intelligence du collectif
- partir de vécus individuels, prendre conscience de leur dimension collective pour en avoir une lecture politique
- défendre des pratiques professionnelles qui valorisent la convivialité et des rapports où l’humain est au cœur de la démarche2
- inscrire son action dans le temps long, au contraire des injonctions actuelles à « faire vite », « être efficace »,« productif ».

Le chantier est vaste, on s’en rend compte, et il peut sembler naïf de vouloir changer le monde à ce point mais le jeu en vaut la chandelle…

 

 

 

 

 

 

1. L’éducation permanente : ses enjeux actuels et à venir, C. Delhaye, C. Dricot, CESEP, 2012.
2. Voir les « micro-traces d’hospitalité » dans Le travail social ou l’”art de l’ordinaire”, D. Puaud, yapaka.be, 2012.

* Phrases citées pendant la journée du 26 avril 2018

 

 

 

 

 

Par Cécile PAUL

 

 

Quelle matinée ! « Aurais-tu quelques minutes demain pour réfléchir à l’organisation de notre événement ? » me demande hier, avec entrain, ma collègue. « Oui, bien sûr, on peut bloquer un petit moment dans la matinée »… Si j’avais su là où cela allait nous mener, j’aurais carrément proposé d’en faire le contenu d’une mise au vert !

 

 

L’idée de départ était pourtant simple : organiser une journée de rencontre à destination de stagiaires participant à une même formation, proposée par des opérateurs différents, qui n’ont jamais l’occasion de se croiser ; nourrir cette journée par des interventions extérieures et des échanges de pratiques; en rendre compte au travers d’écrits valorisant à la fois la formation en elle-même, les contenus abordés, les réflexions échangées… Comme souvent, et c’est assez rassurant d’ailleurs, rien que sur les intentions portées par cette journée, nous nous sommes vite emballés : Pourquoi ne pas en faire un événement « public », qui mette en valeur la formation, les secteurs concernés et leurs travailleurs ? Pourquoi ne pas en profiter pour tenter d’initier, entre les participants, un véritable réseau de pratiques, qui perdurerait au-delà de cette journée ? Pourquoi ne pas en faire un moment « politique » qui rende compte des interrogations du terrain et des enjeux quant à l’avenir ? Pourquoi pas, effectivement !

 

 

Répondre à la question du « qui », pour « qui », par « qui » nous permit déjà de revenir un temps au concret : Qui organise la journée (les opérateurs de formation, les stagiaires, le pouvoir subsidiant) ? Qui sera invité à participer à la journée (les stagiaires en cours de formation ? tous les stagiaires ayant suivi la formation ces dernières années, d’autres personnes internes et/ou externes à nos organisations…) Combien serons-nous ? Combien voulons-nous être ? Combien pouvons-nous être au maximum ? Quelle va être la place de chacun dans l’organisation concrète de la journée ? Qui choisit les thématiques ? Qui choisit et contacte les intervenants extérieurs ? Sur quels critères (leur expertise, leur appartenance à un secteur de travail en particulier, leur popularité, le caractère plus ou moins innovant de leurs pratiques, leur mixité intergénérationnelle, de genre…)? Quelle place laisser au protocole ?

 

 

Aborder la question du « quand » et du « où » fut également un véritable casse-tête s’agissant d’organiser un événement ralliant des participants principalement issus du monde professionnel et provenant de l’ensemble du territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles : Quand ? Dans le cadre des heures de formation déjà fixées ou en dehors ? Dans le cadre professionnel ou à titre privé ? En semaine, en week-end ou en soirée ? En fonction prioritairement de la disponibilité des intervenants ? Où ? Dans un lieu central ? Dans un lieu accessible en transports en communs ? Dans un endroit insolite, qui permet de joindre l’utile à l’agréable ?

 

Nous en étions déjà là dans notre réflexion lorsqu’il fallut s’attaquer au cœur du sujet à savoir le « comment » ? De prime abord, je n’avais jamais imaginé qu’il était en réalité si compliqué de penser un événement pourtant apparemment si « simple ».

C’est une de mes collègues qui a lancé la première salve. Oui, mais, qu’est-ce que « faire rencontre », « faire réseau », « faire faire rencontre », « faire faire réseau » ? C’est juste mettre les gens ensemble dans un même lieu autour d’un contenu intéressant, leur faire confiance et parier sur le fait qu’ils auront certainement des choses à partager ? Ou c’est de manière pro-active, notamment via une animation particulière des séances plénières et des ateliers, « forcer » les rencontres, les échanges, les partages d’expériences ? Elle a juste repris son souffle et a poursuivi sur sa lancée. Et quelles sont les conditions nécessaires pour favoriser les rencontres et les partages ? Peut-être que l’on doit s’y prendre dès la rédaction de l’invitation, à l’inscription, le jour même dès l’accueil ? Peut-être qu’il va falloir gérer le temps de la journée de telle manière que les vrais échanges soient réellement possibles ? Peut-être qu’il va falloir organiser l’espace dans cette perspective également ? Et être attentif aux suites données à l’événement, si les participants veulent rester en contact ? Peut-être, oui.

 

 

Nous sommes revenus un instant sur l’animation des séances plénières et des ateliers…

Quel va être le statut, la posture prise, dans la journée, par les stagiaires en formation qui deviennent tout à coup participants d’un événement, leurs formateurs qui endosseront du coup le rôle d’animateurs, les responsables, les équipes plus larges ? Quel joyeux bazar cela va faire ! Dans les échanges, qui prend la parole (ou pas), à quel titre, au nom de qui… Qui régule les interventions et comment ? Donne-t-on au préalable des consignes à ce sujet ou faisons nous confiance en la sagesse de chacun ?

 

 

Faut-il construire ces moments avec les intervenants (auquel cas il serait important de les avoir contactés avant) ou juste s’appuyer sur leur intervention et rebondir ? Plus généralement, dans ce genre d’événement, il nous faut quand même aussi être en phase avec le moment présent, actuel, contemporain, voire exploratoire et créatif dans les contenus abordés, les approches proposées, au regard de ce qui se fait ou de ce qui ne se fait pas encore aujourd’hui sur le terrain, et ça, c’est particulièrement exigeant…

 

 

C’est à ce moment précis que j’ai vraiment commencé à paniquer…nous nous mettons peut-être un peu trop la pression pour…une journée ? Mais c’était trop tard, la machine était lancée...

 

Et c’est là que notre jeune stagiaire, avec sa fausse naïveté, a trouvé qu’il était temps de pousser le questionnement encore un peu plus loin: lorsque plusieurs objectifs occupent ce type de journée et sont en tension (faire se rencontrer les participants, favoriser les échanges, construire un futur réseau de stagiaires, consolider le réseau des opérateurs, valoriser la formation, valoriser le travail de terrain, interpeller le politique…), comment les gérer conjointement, faire en sorte de garder l’équilibre entre ceux-ci, maintenir l’organisation de la journée en tenant compte de chacun d’entre eux ? Au risque que beaucoup sortent déçus d’avoir un peu fait de tout, qui va avoir cette vigilance de maintenir jusqu’à la fin de la journée les visées principales de celle-ci, quitte à paraître un peu autoritaire parfois ? Là on s’est tous regardés, parce qu’aucun d’entre nous n’avait effectivement pensé qu’il faudrait aussi endosser ce rôle en particulier.

 

 

C’est alors que tout en douceur, une petite voix s’est intercalée : Et puis, dans ce type d’événement, comment, à un moment, entre l’accueil, les présentations des intervenants, les débats, le café, l’informel, faire « vraiment »
« politique » (ou pas) ? Comment et par qui amener, de manière juste et appropriée, les constats, les interpellations des acteurs des secteurs concernés sans avoir l’air « à côté », sans avoir l’air « convenus », sans avoir l’air
« opportunistes », en s’assurant de pouvoir être entendus et écoutés ? Ne faudrait-il pas aussi préparer ces contenus en amont de l’événement avec les participants et/ou d’autres acteurs de terrain, ce qui rallonge encore le temps de préparation ? Sommes-nous bien dans les délais alors ou faudrait-il postposer l’événement pour qu’il soit bien emmanché ?

 

 

Stop. Une petite pause, un bon bol d’air, deux grands cafés, il nous restait encore à traiter de la question des « traces » de la journée. Et c’est reparti…

 

Quels enjeux pour la production écrite demanda notre secrétaire, pas juste prendre note j’espère ! Disposer au final d’un « objet » joli, intelligent qui laisse entrevoir la palette large et la vitalité des échanges de la journée. Mais pas seulement transcrire de manière littérale, pas un compte-rendu ! Rendre lisible et visible, illustrer, colorer, analyser, se positionner, mettre en questionnement, transcender les contenus dans un débat plus large, rêver… ? Rendre compte de manière à la fois analytique et artistique. D’ailleurs, tant qu’on y est, profitons de l’occasion pour revoir complètement la fonction de « rédacteur » dans ce type d’événement ! Si on parlait de « contributeurs » plutôt ! Quel profil devraient-ils avoir ? Et quel statut ? Externe ? Interne ? Artiste, journaliste indépendant, participant, travailleur à l’interne identifié pour cette tâche, professionnel du secteur intéressé par les contenus abordés dans la journée ? Un peu de tout ?

 

Par ailleurs, les choix posés pour la récolte des traces et les démarches d’écriture qui s’en suivent doivent-ils être cohérents et représentatifs du reste de l’organisation de la journée, à la fois dans le ton utilisé, l’esprit qui s’en dégage ou encore les formes envisagées ? S’agit-il d’écrits rédigés seuls ou à plusieurs ? Peut-on être novice dans l’exercice ? Si c’est à plusieurs, comment faire co-écrire, co-rédiger, comment accompagner des expériences d’écriture partagées ?

 

Et puis, quel statut pour la production écrite finale ? Relève- t-elle d’une responsabilité individuelle, collective ? Et quelle diffusion de cette production écrite ? Intime, en cercle connu, dans les secteurs, hors secteurs ? Sous quelle forme ?

N’en jetez plus ! Il était midi ! Tant de chantiers à investir pour débuter ! Nous n’avions pas encore abordé la question de l’évaluation de notre événement, de son financement, de son organisation pratique mais ce n’était pas un souci… enthousiastes, nous avons remis « quelques minutes » pour envisager cette partie de la réflexion demain !

 

 

 

 

 

 

L’Education Permanente : c’est quoi encore ?

Juin 2016. Je suis en train de boucler du texte pour un photographe belge. Des phrases qui plantent le décor, qui illustrent une démarche. C’est ce que je fais, j’aide les artistes à mettre des mots sur leur travail. Je reçois un mail : le CESEP voudrait me rencontrer.

Que font-ils au CESEP ? De l’Education Permanente. Deux mots simples. Faciles à comprendre. Pourtant, je vacille un peu, la notion est floue. Me revient en tête Franck Lepage. J'ai vu une de ses "Conférences gesticulées" un jour. Quatre heures de spectacle assise sur un banc de bois, suspendue à ses lèvres. Durant la première partie, Lepage présente la notion d'Education Populaire. Une idée essentielle, extraordinaire de logique. Telle qu'elle, ça donne ça : "A la libération, les horreurs de la guerre mondiale ont remis au goût du jour cette idée simple : la démocratie ne tombe pas du ciel, elle s'apprend et s'enseigne. Pour être durable, elle doit être choisie ; il faut donc que chacun puisse y réfléchir. L'instruction scolaire des enfants n'y suffit pas."1

Voilà, c'est ça l'Education Permanente. Ça doit être ça. Une éducation des gens, permanente car intervenant tout au long de la vie, à la différence de l'école, d'ailleurs. Une visée démocratique : des outils pour tous et tout le temps. Et là, juste derrière, l'idée de progrès social... et de démocratie.

 

 

Le CESEP et le Centre de la Gravure et de l’Image Imprimée

Dans son N°93, le Secouez-vous les Idées annonce clairement son intention de s’ouvrir aux artistes plasticiens afin d’offrir aux lecteurs un regard autre sur le monde. Après plusieurs collaborations réussies, le CESEP se tourne début 2016 vers le Centre de la Gravure et de l’Image Imprimée de La Louvière (CGII), afin d’établir un partenariat d’une année, portant sur quatre numéros.

Il nous a semblé intéressant de tenter, dans ces colonnes, de comprendre en quoi cette collaboration était sensée pour une institution muséale, en l’occurrence, le CGII. Pour le savoir, nous avons rencontré trois de ses représentantes : Catherine de Braekeleer, directrice, Julie Scouflaire, attachée de presse et organisatrice du Prix de la Gravure, et Marie Van Bosterhaut, responsable de la mise en place des expositions.

 

 

L’Art pour penser le monde

En pleine guerre d’Espagne, Picasso réalise « Sueño y mentira de Franco ». Traduisez : « Songes et mensonges de Franco ».
Il s’agit d’une série de gravures, des eaux-fortes sur papier, fractionnées en 9 cases. L’artiste y tourne le dictateur en ridicule.
Pourquoi 9 cases ? Car ces gravures sont destinées à être découpées, puis vendues comme cartes postales au profit du Fonds de soutien pour l’Espagne Républicaine. Catherine de Braekeleer a fait, pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’acquisition de deux exemplaires de cette série en 2007. Au-delà de leur inestimable valeur artistique, elles semblent incarner le lien entre la création contemporaine et son implication dans l’actualité. L’art est un langage et toute création parle du temps qui l’a vue naître. L’artiste, par sa démarche fondée et formelle observe et interroge son monde, ses mondes ; du dehors comme du dedans.

Au CGII, l’équipe assume pleinement un choix de thématiques d’expositions orienté vers le non-consensuel, le doute, la recherche. Les artistes sont là pour une raison, qui n’est jamais celle de mettre des images aux murs dira Catherine de Braekeleer. Questionner le monde, engendrer la discussion, voilà bien de quoi secouer les idées.

 


CGII : le cadre

Dans la foulée des grandes réformes de l’Etat, la jeune Communauté française fraîchement compétente en matière culturelle, décide d’une part de décentraliser la culture – entendons de la faire sortir de Bruxelles, et d’autre part d’œuvrer dans le sens d’une spécialisation des musées pour asseoir une plus grande efficacité de ces derniers, notamment pour la conservation des œuvres. Ainsi verra le jour, en 1988, le CGII de La Louvière. La Ville a un passé artistique bien ancré. Dynamique en matière de littérature et d’édition, c’est là qu’en 1957, André Balthazar et Pol Bury créent, dans la mouvance du mouvement CoBrA et du surréalisme belge, la revue et les éditions Daily Bûl qui publieront parmi d’autres Pol Bury, Christian Dotremont, Pierre Alechinsky, Achille Chavée, Folon ou Roland Topor…

La Première mission du Centre de la Gravure sera la conservation des œuvres d’Etat et de celles acquises par la Communauté française. Dès 2002, le décret du 17 juillet relatif au subventionnement et à la reconnaissance des musées et autres institutions muséales définit le concept de musée comme « une institution permanente, sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte aux publics et qui fait des recherches concernant les témoins matériels et immatériels de l'homme et de son environnement, les acquiert, les conserve, les préserve, les communique et notamment les expose à des fins d'études, d'éducation et de délectation. »
On le voit, tout musée subventionné a officiellement pour mission d’œuvrer par la culture et la transmission à l’épanouissement de la société. Dans ce cadre, il se pose en partenaire tout désigné de l’éducation. Mais qu’en est-il sur le terrain ?

 


Le Centre de la Gravure et de l’Image Imprimée : des actes

Le CGII organise de nombreuses expositions temporaires, monographiques et thématiques. Si beaucoup sont développées à La Louvière même, le Centre met également sur pied des événements internationaux, exportant ses collections. Il prête encore ses œuvres aux institutions du monde entier et développe des partenariats avec de nombreux autres musées et lieux culturels.

La programmation même du Centre est impressionnante de diversité et il est intéressant de constater la véritable réflexion humaine et démocratique sous-jacente au calendrier proposé. En effet, les différentes expositions attirent au musée des publics socio-logiquement divers. En programmant simultanément une offre plus contemporaine et une autre plus classique, ou – comme c’est le cas dès février2, un art po-pulaire avec un autre plus intellectuel ou plus engagé, le Centre favorise les rencontres, les échanges, les confrontations de points de vue. Pour consolider cette richesse de perspectives, Catherine de Braekeleer insiste sur l’importance de s’entourer d’une équipe de collaborateurs issus de différentes générations, saluant au passage le travail de Marie Van Bosterhaut qui, avec la sensibilité de la génération suivante, programme avec talent les cultures (et contre-cultures) émergentes.

Le service de médiation du Centre propose également un très vaste choix d’activités. Visites guidées, ateliers ouverts, stages, rencontres avec les artistes : une initiation à l’art comme aux techniques qui touche tous les publics. Alors, le CGII, un espace d’Education Permanente ? Catherine de Braekeleer sourit : Oui, sans aucun doute, nous travaillons au développement de la personne en donnant des clés d’accès à la culture comme vecteur de bien-être… c’est juste que nous n’en avons pas la reconnaissance officielle.

 


Le Prix de la Gravure

Un an après la création du Centre émerge entre pouvoirs subsidiants, acteurs de terrain et Conseil d’administration, l’idée d’un Prix récompensant la jeune gravure contemporaine. Ouvert aux 25-45 ans nés ou 

résidant en Belgique francophone, cet événement réunit un jury composé d’artistes internationaux, d’un président et d’un représentant de la Ministre de la Culture de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Après délibération, c’est ce dernier qui remet au lauréat la somme de 2500 €. Tous les candidats sélectionnés sont en outre exposés.
Cette année, le Prix de la Gravure célèbre ses vingt-cinq ans. A l’occasion, le Centre a réuni les lauréats des 25 dernières années pour une exposition de leurs œuvres actuelles. Ce qui est intéressant, remarque Catherine de Braekeleer, c’est que tous les lauréats des années précédentes ont persévéré dans leur discipline ; aujourd’hui, tous sont des artistes reconnus… Ainsi, si l’on peut se dire que les jurys successifs ont vu juste, il semble également que le prix atteigne son objectif en termes de motivation et d’encouragement.

 


Neutralité et politique

Le CGII est l’un des quelques musées belges institué et organisé directement par la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui le subsidie principalement, notamment pour l’achat des œuvres qui enrichissent chaque année ses collections. La Ville de La Louvière intervient elle-aussi, d’abord par la mise à disposition des locaux et la prise en charge des frais liés au bâtiment, mais également - et Catherine de Braekeleer applaudit la politique volontariste de sa ville en matière culturelle - par l’octroi, chaque année, d’un budget pour l’acquisition de nouvelles estampes.

Au confluent de ces institutions, on peut se demander de quelle indépendance jouit réellement le Centre. Nous avons beaucoup de liberté, souligne Mme de Braekeleer. Nous présentons nos projets et programmes chaque année au Conseil d’Administration ; parfois, il est utile d’argumenter, mais nous travaillons toujours en confiance. Pourtant, il n’est pas pour autant question de consensus, voire de neutralité. Tout est politique dès que l’on s’adresse au public, ajoute la directrice.

 


Secouez-vous les idées et CGII : le partenariat

Il est intéressant de constater que, lorsqu’on les interroge, ni les représentantes du CESEP, ni celles du CGII ne se souviennent précisément de la façon dont tout a commencé. Au CESEP, Claire Frédéric dira à propos du contact avec le CGII :
" les choses" se [passaient] bien. Quand on dit ça c'est à la fois le côté pratique, l'accueil, la com, les qualités de l'animatrice qui anime l'atelier, ... mais c'est aussi un quelque chose de plus diffus, moins visible, une connivence idéologique, politique. Tout est dit ; on touche à l’idée même d’Education Permanente, ce vaste réseau dans lequel chacun apporte une part de soi, de son savoir et de son savoir-faire, pour repartir enrichi par la mise en commun. Au CGII, le partenariat séduit parce qu’il favorise la rencontre et l’ouverture, mais également car il rend aux œuvres imprimées leur vocation première : l’impression, l’édition, la diffusion. Il permet également la promotion des artistes candidats au Prix de la Gravure dont les créations seront intégrées au « Secouez-vous les idées ». Pour les jeunes créateurs, il s’agit d’un prolongement intéressant et beaucoup nous disent qu’ils en sont très satisfaits explique Julie Scouflaire. Alors, si c’était à refaire ? Ce serait oui, sans aucun doute, dans les mêmes conditions de confiance, ajoute-t-elle.

 


Un langage pour l’avenir

Parce qu’il faudra une bonne dose de créativité pour inventer la société de demain, l’Education Permanente trouve dans la culture et les arts un partenaire idéal. Parce qu’il doit évoluer avec son temps, voire devancer celui-ci, le musée, sous peine de se nécroser, a le devoir de rester au cœur du monde, et d’entretenir avec l’Homme d’aujourd’hui une double relation : l’entendre dans ce qu’il a à dire et l’aider à acquérir la langue pour le dire.

Entre le Centre de la Gravure et de l’Image Imprimée et le CESEP, les langages distincts se sont entendus à merveille. Sans doute parce que les uns et les autres regardent dans la même direction. Celle de l’avenir.

 

 


1. Franck Lepage, L’Education Populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu…, Inculture(s) 1, édition du Cerisier, 2007 (Théâtre).
2. Encore sous pression … Atelier Michael Woolworth, Paris, Concours d’Ima-ges Numériques et Concours d’affiches pour le Carnaval de La Louvière, CGII du 04/02 au 07/05/2017