Par Jean-Luc MANISE

 

 

Changer le monde, un octet à la fois
Après la campagne Degooglisons Internet, Framasoft confirme son virage politique. Il ne s’agit plus seulement de promouvoir le logiciel libre, mais d’utiliser le numérique au bénéfice de projets engagés et militants. Il s’agit de fédérer les communautés du libre avec les mouvements d’éducation populaire, le secteur associatif et la société civile organisée. Avec Conbributopia, Framasoft veut favoriser les alliances pour une «transition citoyenne et écologique». Bienvenue dans le monde des utopies numériques, celui où des alternatives à YouTube et Facebook sont possibles et où l’on ne pense pas le monde comme les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon).

L’association d’Éducation populaire française Framasoft a bientôt 15 ans. Durant ses 10 premières années d’existence, elle a mis en place un annuaire francophone de référence des logiciels libres et ouvert une maison d’édition ne publiant que des ouvrages sous licences libres. En 2014, Framasoft s’attaquait avec la campagne Degooglisons Internet aux monopoles des plates-formes propriétaires exploitant les données de ses utilisateurs en échange de services «gratuits». Sur base d’une feuille de route de 3 ans, elle décidait de développer des alternatives libres à ceux-ci.

 

 

Contributopia
Voici un an, elle lançait Contributopia, une nouvelle campagne qui, tout en s’axant sur les utopies numériques, s’articule à nouveau, c’est la ligne de force de l’association, à des actions et projets concrets. Le premier résultat tangible est PeerTube, une alternative éthique à YouTube. Derrière chaque nouveau service et produit des GAFA, explique l’équipe Framasoft, il y a une vision de la société qui fait de nous des objets de consommation. En déconstruisant les types de dominations qu’ils exercent sur leur public -dominations technique, économique, mais aussi politique et culturelle-, nous avons pendant plusieurs années donné à voir en quoi l’hyperpuissance de ces acteurs mettait en place une forme de féodalité.

 

 

Plus de 30 services alternatifs
Et comme montrer du doigt n’a jamais mené très loin, il a bien fallu initier un chemin en prouvant que le logiciel libre était une réponse crédible pour s’émanciper des chaînes de Google, Facebook & co. En 3 ans, Framasoft a agencé plus de 30 services alternatifs, libres, éthiques, décentralisables et solidaires. Aujourd’hui, ceux-ci accueillent plus de 400.000 personnes chaque mois. Sans espionnage, sans revente de données des utilisateurs. Sans publicité et sans modèle d’affaire de croissance perpétuelle.

 

 

Mettre l’humain au centre
Plus que des outils, il s’agit de défendre des valeurs et de fédérer des communautés qui défendent des alternatives au système défendu par les GAFA, NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) et autres BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Que ce soient dans les associations, des entreprises de l’économie sociale et solidaire, des regroupements, des collectifs, chacun contribue, à sa manière, à proposer des alternatives qui mettent au centre de leurs préoccupations l’humain et les libertés. Ce n’est donc pas une surprise si c’est auprès de ces personnes que les discours du logiciel libre et de sa culture font mouche : nous partageons ensemble des notions d’éthique, de solidarité et de contribution.

 

 

Travailler de concert avec le secteur associatif
C’est donc avec cette communauté que Framasoft veut continuer l’aventure avec Contributopia. Tout l’enjeu est de trouver comment concevoir et proposer des outils qui sont pensés hors des sentiers battus et rebattus par ces entreprises silos dont le seul but est de moissonner nos données. Nous voulons travailler de concert avec nos alter-égo du monde des communs et approfondir nos relations avec les réseaux de l’éducation populaire et le secteur associatif. A nos yeux, c’est en contribuant pour et avec ces personnes là que les travaux des communautés du logiciel libre peuvent trouver la résonance qu’ils méritent dans la société civile. Contributopia veut ainsi tisser des liens de plus en plus privilégiés entre les communautés des libertés numériques et le secteur des associations et de la société civile. Ce sur base d’une feuille de route à trois temps. Il s’agit de créer et proposer des outils (2017-2018), de transmettre les savoir-faire (2018-2019) et d’inspirer les possibles (2019-2020).

 

 

Alternative à YouTube
PeerTube est donc le dernier né d’une grande famille de produits : Framadrive pour stocker ses documents, Framanews pour suivre l’actualité, Framadate pour organiser des réunions. Avec PeerTube, l’association monte d’un cran. C’est la première fois que nous publions un logiciel d’une telle ambition et d’une telle complexité. Pour cela, nous avons fait le pari l’an passé d’embaucher à temps plein un développeur (son pseudo est Chocobozz) afin d’accompagner PeerTube de sa version Alpha (octobre 2017) à sa version bêta (mars 2018), puis à sa version 1.0 (octobre 2018). La plate-forme propose à ses utilisateurs de diffuser gratuitement leurs vidéos sur le web. Dans la même logique de décentralisation des ressources et de services (Framasoft l’a dit et redit, il ne veut pas devenir le Google du libre), PeerTube a été conçu comme un service qu’on installe en créant des instances. Celles-ci hébergeront les vidéos sans les stocker sur des centres de données comme le fait la filiale de Google. Pour la consultation, c’est bien sûr le principe du «peer to peer» (traduisez pair à pair) qui a été retenu.

 

 

Chaîne YouTube maison
Pouhiou, alias Chocobozz, le «papa» de PeerTube : PeerTube est un logiciel que les hébergeurs alternatifs ou les associations peuvent installer sur leur serveur afin de créer un site web d’hébergement et de diffusion de vidéos. En gros vous créez votre propre «YouTube maison». Il existe déjà des logiciels libres qui vous permettent de faire cela. L’avantage, ici, c’est que vous pouvez choisir de relier votre instance PeerTube (votre site Web de vidéos), à l’instance PeerTube de Zaïd (où se trouvent les vidéos des conférences de son université populaire), à celle de Catherine (qui héberge les vidéos de son Webmédia), ou encore à l’instance PeerTube de Solar (qui gère le serveur de son collectif de vidéastes). Du coup, sur votre site Web PeerTube, le public pourra voir vos vidéos, mais aussi celles hébergées par Zaïd, Catherine ou Solar… sans que votre site web n’ait à héberger les vidéos des autres ! Cette diversité dans le catalogue de vidéos devient très attractive. C’est ce qui a fait le succès des plateformes centralisatrices à la YouTube : le choix et la variété des vidéos.

 

 

Instance FramaTube
Chaque hébergeur reste indépendant, et définit ses propres conditions d’utilisation, ce qui permettra à l’utilisateur de choisir le site d’hébergement qui lui convient le mieux. Surtout, PeerTube vous considère comme une personne, et non pas comme un produit qu’il faut pister, profiler, et enfermer dans des boucles vidéos pour mieux vendre votre temps de cerveau disponible. Ainsi, le code source (la recette de cuisine) du logiciel PeerTube est ouvert, ce qui fait que son fonctionnement est transparent. Sans surprise, c’est l’instance de Framasoft, FramaTube, qui est pour l’instant la plus populaire avec celle proposée par l’association française de défense des libertés numériques. La Quadrature du Net. Début de l’été, quelque 150 instances étaient disponibles, pour 4000 utilisateurs et 11.000 vidéos.

 

 

Mobilizon
D’ici la fin de cette année, l’association espère proposer un service de pétitions pour remplacer les «aspirateurs à données» que sont change.org et Avaaz. On devrait donc voir apparaître pour les fêtes de l’année un « Framapétitions ». En 2019, la feuille de route se précise. L’année prochaine, nous allons nous consacrer à un autre service d’importance : Mobilizon. Au départ, l’idée était de proposer une alternative à Meetup.com ou aux événements Facebook. Mais les fonctionnalités se précisent, et ce sera bien plus que cela. Nous espérons en faire un outil de mobilisation, bien sûr décentralisé. Car Framasoft l’a dit et redit, elle ne souhaite pas être le Google du libre. D’où la mise en place d’un programme d’essaimage, les CHATONS (Collectifs des Hébergeurs Alternatifs Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires). En Belgique, deux structures font partie du réseau des Chatons. Clomut à Liège et la toute nouvelle coopérative Nubo à Bruxelles, co-fondée par les associations Abelli (l’Association Belge de Défense du Logiciel Libre), Cassiopéa, Domaine Public et Nestor.

 

 

La route est longue mais la voie est libre
S’allier pour se renforcer sans s’étendre, c’est le choix que Framasoft a fait. Cela passe par des alliances, en France avec le secteur de l’éducation populaire, dont les CEMEA avec lesquels une convention va être signée, et en Belgique avec celui de l’Education permanente. «Framasoft a affirmé sa volonté de ne pas faire du logiciel libre une fin en soi, mais bien un moyen au service d’un monde plus juste et plus durable. Vu la taille de notre association (27 bénévoles, 8 salarié.es) et ses ressources basées uniquement sur le don, cet objectif ne pourra être atteint qu’en nouant des alliances et en construisant des ponts avec des structures partageant les mêmes buts et valeurs que Framasoft, même si leurs thématiques centrales peuvent être éloignées du logiciel libre. La route est longue, mais la voie est libre»

 

 

Le libre, condition fondamentale de l’exercice de la citoyenneté
De passage à Bruxelles, début septembre, à l’occasion du salon Educode, Richard Stallman, le père du logiciel libre, insiste sur l’importance de tenir le cap, notamment dans le secteur de l’enseignement et de la formation : « Il faudrait refuser tout équipement ne fonctionnant pas en logiciel libre pour uniquement utiliser des applications qui sont contrôlées par une communauté d’utilisateurs. Ce sont eux qui doivent avoir le pouvoir, pas les développeurs. J’ai lancé le système d’exploitation GNU en 1984 dans ce but : pour qu’on puisse utiliser un ordinateur en toute liberté. En 91, le système était presque complet. Seul manquait le noyau. C’est à ce moment que quelqu’un d’autre, Linus Torvalds, en a publié un : Linux. Mais il n’était pas libre. En 92, il l’a rendu libre et la combinaison GNU/Linux a été le premier système d’exploitation libre à pouvoir fonctionner dans un PC. Cette liberté est fondamentale pour l’exercice de la citoyenneté. C’est pour cela que les écoles, et plus globalement tout le secteur de la formation et de l’enseignement, devraient uniquement enseigner du logiciel libre pour transmettre ces valeurs démocratiques de solidarité et de partage. Cela permettrait en outre à une nouvelle génération de programmeurs de maîtriser leur art. Enseigner l’utilisation d’un programme non libre, c’est implanter la dépendance à l’égard de son propriétaire, en contradiction avec la mission sociétale de la formation et de l’Éducation permanente ».

 

 

 

Par Nicole TINANT

 

 

Indéniablement, la place du numérique dans notre société est considérable : il influence les rapports de force, les processus d’inclusion/exclusion, les (dé)mobilisations, … Alain Loute s’est interrogé sur la place à donner aux NTICs2 dans nos pratiques, nos formations en éducation permanente et la manière de les utiliser.

 

Le numérique comme nouveau « milieu » d’action
Sur base de diverses analyses, Alain Loute définit davantage les NTICs comme un nouveau « milieu » d’action transformateur de la société sur différents plans que comme de simples outils.
- Modification de la notion même de territoire et d’habitat :
Dominique Boullier développe le concept d’« habitèle », sorte de support d’identité digitale portable, qui est à envisager comme un écosystème formé par les objets connectés qui entourent et accompagnent chaque individu, et s’inscrit dans une série d’enveloppes qui, à la fois, le protègent et constituent des interfaces.
- Apparition d’une nouvelle civilisation : nouvelles formes de sociabilité, de rapport à l’écriture et à la lecture, …. Pour Milad Doueihi, le numérique « est en train de devenir une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle intrduit dans le champ de l’activité humaine ».
- Projets de société défendus par de nombreux acteur.trice.s politiques : en 2000, l’objectif de la Conférence de Lisbonne était de construire une « société européenne de la connaissance », où tous et toutes pourraient participer à la production de connaissances.

- Participation : pour certain.e.s, les NTICs permettent de rendre les citoyen.ne.s plus « actif.ve.s » et plus participatif.ve.s.

 

 

Regards critiques : un milieu ambivalent
Le numérique est également un milieu d’action ambivalent, source d’inégalités, d’exploitation et de destruction de l’attention et du savoir.
- Inégalités :
L’enjeu actuel se situe plus dans la capacité à utiliser les NTICs plutôt que d’y avoir accès. Rémy Rieffel parle
d’« inégalité numérique » plutôt que de fracture numérique. L’inégalité se situe à trois niveaux : l’avoir (disposer de technologies) ; le savoir (disposer de compétences) ; et le pouvoir (tirer profit de leurs usages).


- Exploitation :
Fans, blogueurs, contributeurs à des sites collectifs, invités de téléréalités, …. sont une main-d’œuvre non rémunérée « qui relèvent du « playbor », mélange indissociable de plaisir ludique (play) et de travail productif (labor), faisant d’Internet un mixte instable et déroutant de terrain de jeu et d’usine ». On parle de « capitalisme parasitaire », de « travail gratuit », de « prosumer3».


- Destruction de l’attention et du savoir :
Pour Cédric Biagini, les NTICs modifient notre rapport au livre et à la lecture, « pratique au cœur de notre culture qui permet d’apprendre, de s’instruire, de s’élever, de se construire ». Fondement de nos civilisations modernes et démocratiques, le livre favorise l’attention et la concentration. Selon Nicholas Carr, il est, actuellement, supplanté par l’internet qui nous distrait et change notre façon de penser et de mobiliser notre mémoire. Les NTICs « détruisent notre attention et nos capacités de concentration. Elles fabriquent des individus éclatés, dispersés, perpétuellement agités, en quête de sensations fortes, incapables de se fixer, de contempler, de se plonger dans un état d’abandon esthétique ».

 

 

Vers une culture numérique critique
Entre le rejet des technologies numériques et l’optimisme naïf émerge une troisième voie : le développement d’une « culture numérique critique ». En tant que formateur.trice, l’enjeu serait de permettre aux participant.e.s de se situer et de se positionner par rapport à l’ambivalence du milieu. Pour Bernard Stiegler, le web « est à la fois un dispositif technologique associé permettant la participation et un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement tracé et ciblé par les technologies du userprofiling ». Pour construire une culture numérique critique, Alain Loute nous propose cinq pistes de réflexion.

 

1. Ouvrir les « boites noires » technologiques
Une mise en forme particulière d’un savoir a un effet sur les médiations techniques. « Un «même» texte n’est plus le même lorsque changent le support de son inscription, donc, également, les manières de le lire et le sens que lui attribuent ses nouveaux lecteurs. La lecture du rouleau dans l’Antiquité (…) mobilisait tout le corps puisque le lecteur devait tenir l’objet écrit à deux mains et elle interdisait d’écrire durant la lecture. (…) Le lecteur peut feuilleter le livre (…) et il lui est possible d’écrire en lisant ».


Non neutres, les technologies imposent des contraintes de maniement et exercent une forme de pouvoir sur nos conduites. Les concepteur.trice.s anticipent leur usage au départ d’objectifs et de valeurs, en partant de scénarii. Néanmoins, les NTICs se caractérisent par une flexibilité interprétative. Selon Andrew Feenberg, même si la manière dont fonctionne une technologie est prédéterminée par un script, les fonctions techniques ne sont pas totalement prédéterminées : elles sont découvertes « au cours de leur développement et de leur utilisation ».

 

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
- Prendre conscience qu’un objet technique n’est jamais neutre, qu’il prédétermine nos capacités d’actions et est soumis à « interprétation » par une multitude d’acteur.trice.s.

- Travailler et échanger avec des ingénieur.e.s et/ou des développeur.euse.s d’objets techniques.
- Prendre conscience des questions posées dans le design de l’objet.
- Ouvrir concrètement la « boite noire » des objets techniques.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s :
- Travail sur les représentations, conférences-débats sur les stratégies mises en œuvre, les leviers et les pistes d’actions citoyennes : obsolescence programmée et Gsm, Facebook, Twitter, logiciel spécifique, comme un logiciel comptable inadapté à la réalité comptable en Asbl, …


- Analyse critique d’objets technologiques lors de workshops organisés dans un FabLab avec designers, programmateur.trice.s. Activités de sensibilisation sur les techniques et enjeux autour de la fabrication numérique, du Do It Yourself et de l’open source des objets.

 

 

2. Utiliser les technologies pour constituer une culture partagée
Pour Marcel Gauchet, internet risque de contribuer au renforcement d’une forme d’individualisme. L’internaute constituerait la figure la plus avancée de l’individu « sans appartenance et hors médiation, doté d’un accès universel à toutes les sources d’information et de la capacité opératoire de toucher le monde entier par ses productions intellectuelles, sans intermédiaire. Internet en ce sens, c’est le média absolu, la médiation qui abolit toutes les autres médiations, ou plus exactement qui les rend inutiles ». Philippe Meirieu parle de « pédagogie problématisatrice » lorsque « les savoirs ne sont plus des « biens » qu’on échange sur un registre marchand, mais des représentations partagées du monde par lesquelles chaque histoire singulière se relie à une universalité en construction ».

 

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
- Mettre les TICS au service de problèmes communs à résoudre, en développant une intelligence collective et partagée.
- Garder trace du processus comme du résultat.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s :
- Fablab : ateliers de fabrication numérique où se crée une communauté d’entraides, d’échanges de savoir-faire et de construction collective.
- Utilisations de NTICs pour faciliter l’organisation de 

sondages et d’échanges internationaux, le partage d’in-
formation sur des évènements/actions au sein du col-
lectif MJ, la mutualisation des ressources.

3. Prendre en compte la temporalité de l’apprentissage et de l’action
Face à la surabondance d’informations, les sites web cherchent à solliciter, capturer et canaliser notre attention. Cette temporalité peut être mise en tension avec celle nécessaire à l’apprentissage. Pour Philippe Meirieu, « l’école doit se saisir du numérique, travailler sur ses usages ; elle doit s’instituer à leur égard comme espace de décélération sans lequel le nouvel ordre informatique ne laissera guère de place pour le tâtonnement proprement humain de la pensée ».

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
- Veiller à rendre possible une temporalité longue de l’apprentissage.
- Éviter que la temporalité du milieu technologique ambiant ne s’impose au processus d’apprentissage.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s :
interpellation du personnel enseignant sur l’usage de tablettes au sein de l’école et leur nuisance sur l’apprentissage de certains enfants.

 

 

4. Distinguer les formes de savoirs et connaitre leurs limites/apports
Cédric Biagini dénonce la pauvreté des big data qui produiraient un savoir sans hypothèse, les corrélation nous permettant d’agir directement sur les phénomènes, sans avoir à en comprendre les causes. « L’Intelligence des machines, celle qui compte et calcule, risque de triompher de celle des humains, celle qui raconte, ressent, argumente, dialogue, ironise ».

 

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
- Pluraliser les formes de savoir.
- Penser l’articulation entre tous les types de savoirs.
- Reconnaitre leurs intérêts, apports et limites.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s :
- Mise en place d’un groupe de travail « PUNCH : pour un numérique critique et humain » avec diverses asbl du secteur.
- Création d’un espace pour une meilleure prise de recul.
- Organisation de cycle de conférences, formations, sur le numérique, pour une appropriation des problématiques liées à l’environnement numérique et une meilleure prise de recul.

 

5. Faire des technologies un moyen de partager le « pouvoir en commun »
Un des éléments essentiels de la formation en éducation permanente est de remettre en jeu la répartition du pouvoir entre les formateur.trice.s et les apprenant.e.s. Il faut donc être conscient de l’influence possible de certaines technologies dans l’exercice du pouvoir au niveau du groupe qui les utilise.


Michel Puech distingue deux « cultures techniques » du numérique :
- Une culture fermée, de type command and control : usage limité mais sécurisé ; l’utilisateur.trice ne peut faire que ce qui est prévu et autorisé par le.la concepteur.trice.

- Une culture ouverte : innovation collaborative et fonctionnement démocratique mais vulnérabilité et enjeux d’interopérabilité.

 

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
- Veiller à ce que les technologies utilisées servent bien l’idéal d’un pouvoir partagé du processus de formation.
- Garder une forme de vigilance par rapport aux nouvelles formes d’exclusion.
- Protéger les formes de savoir produits de leur captation par des tiers.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s : création d’un collectif à Tournai « Les jeunes donnent de la voix » sur Facebook. Objectifs : demander leur avis aux jeunes, stimuler les échanges d’idées et d’opinions, construire ensemble des propositions concrètes et les communiquer aux responsables politiques. Résultats obtenus : murs d’expression, salle de concert, skatepark, reconnaissance au niveau des représentants politiques et culturels…

 

 

 

 

 

1. Cet article est inspiré de l’intervention d’Alain Loute, de son article « Quelle place pour le numérique dans nos pratiques de formation émancipatrice ? Pistes de réflexion pour une démarche d’éducation permanente » (En ligne www.academia.edu/36050250/Quelle_place_pour_le_numérique_dans_nos_pratiques_de_formation_émancipatrice_Pistes_de_réflexion_pour_une_démarche_d_éducation_permanente) et des échanges de l’atelier.
2. NTICs : Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.
3. Prosumer : tendances des consommateur.trice.s à se professionnaliser et s’approcher du profil de producteur.trice.

 

 

 

Réfléchir la démocratie avec Minecraft

L'Espace Public Numérique de Neufchâteau a organisé, de janvier à avril 2017, un atelier consacré àl 'utopie. Il  devait durer 4 mois mais l'intérêt qu'il suscite ne démentit pas.  Deux mardi soir par mois, des ados se réunissent à l’EPN de Neufchâteau pour constuire leur cité idéale. L’idée est partie des 500 ans du livre Utopia de Thomas Moore. Pourquoi ne pas proposer aux jeunes de créer leur propre vision de la ville parfaite? La plupart d’entre eux connaissent Minecraft. C’est un bon moyen de capter leur attention pour faire avec eux un bout de route sur le chemin de la citoyenneté. Christophe Van Goethem, animateur à l’EPN de Neufchâteau, a présenté son projet lors de la 13è journée des EPN qui s’est tenue à la Bourse de Namur le 8 juin dernier.

 

Christophe Van Goethem : "le jeu est un outil on ne peut plus intéressant pour capter l’attention des enfants. Dès qu’ils voient Minecraft, ils se jettent dessus. L’utiliser dans un EPN offre beaucoup d’avantages. Le jeu est bon marché (24 euros par licence ordinateur et 60 € par an pour un serveur illimité) et très évolutif. On peut l’utiliser pour faire de la remédiation en maths ou du pixel art. Très vite, au fur et à mesure qu’ils accomplissent des petites tâches répétitives et que la confiance grandit, on arrive avec les jeunes à des choses beaucoup plus complexes. C’est là que cela devient intéressant. Il existe un mini bouquin qui s’appelle "Coder avec Python avec Minecraft dès 10 ans". Il vous suffit de télécharger la version 1.1 de Minecraft. En 3 commandes en python, vous programmez avec eux."

 

 

 

Espace de liberté numérique

C’est dans le cadre d’un atelier dédié à la citoyenneté que Christophe a "hacké" Minecraft. "Je voulais susciter une réflexion chez les ados en leur donnant un espace de liberté. Le pitch du projet, c’est de réfléchir et jouer ensemble à ce que pourrait être une ville idéale. L’espace de liberté, c’est Minecraft". A une condition: Utopia, la ville parfaite, sera aussi réfléchie au niveau des lois du vivre ensemble. "Le premier atelier a réuni 9 personnes. Ils ont choisi l’objet de la cité: ce serait l’épanouissement de chacun. Le groupe est passé à 10, 16 et maintenant 20 personnes. Cela devait durer 4 mois, on en est à la deuxième année. Aujourd’hui, je cherche d’autres EPN partenaires, pour avancer dans Utopia. J’aimerais développer le thème des réfugiés."

 

 

 

Réfléchir à l'organisation de la société

Dans Minecraft, Utopia est axé sur l’hôtel de ville (grec) et sur un grand espace de discussion. En dessous existe un entrepôt commun à la ville. "Du coup, ils partagent tout. Dans Utopia, chacun a son logement. Pour se nourrir, la culture et l’élevage se développent. La communauté des jeunes a décidé d’industrialiser au maximum les tâches pesantes afin de dégager du temps pour se faire plaisir. Dans Utopia, le vote est obligatoire mais c’est la règle de la majorité des 3/4 qui prévaut. 51%, cela ne sert à rien, il y a autant de mécontents que de satisfaits. Il faut savoir prendre du temps pour éviter d'en perdre en amendements. Voilà le genre de décision à laquelle le groupe arrive. Cela pousse à réfléchir à la façon dont on organise la société."

 

 

 

Triangulation de parole

Concrètement, les jeunes se réunissent à l’EPN deux fois par mois, le mardi soir, de 18h30 à 21h30. Il y a 12 PC et 8 licences Minecraft. Le groupe se réunit, fait le point sur la séance précédente et l'état des projets pour travailler sur un thème particulier. Vient un moment de table "sandwich soda", sans écran. Il permet de discuter d’autre chose ou de revenir sur tel ou tel point. Après, le groupe "joue" à faire grandir Utopia. Quelques règles simples installent la convivialité et le respect de soi et des autres. On parle correctement, on s’adresse toujours en commençant par "Je pense", "Mon avis est que", et on utilise la trianguliation de la parOle. "Ils ne s’adressent jamais directement aux autres. Ils passent par moi. Cela permet de se centrer sur les idées et d’éviter les attaques personnelles. Une fois qu’on est intervenu, on attend que tout qui souhaite s’exprimer sur le sujet l’ait fait avant de prendre à nouveau la parole. Pour moi, cela fait partie de l’éducation à la citoyenneté. D’ailleurs les jeunes voient que la méthode donne de bons résultats. Je pense qu’ils l’adoptent en partie. En tout cas, leur comportement évolue. Dans le groupe de 10, il y a maintenant 1 arbitre, 3 délégués de classe et 2 qui font du bénévolat. On voit qu'ils s'investissent, qu'ils trouvent leur place dans la société."

 

 

 

Tacler le populisme

"Règulièrement, j'invite des intervenants officiels à intervenir, comme le Président des tribunaux d’Arlon. On parle justice. Car dans Utopia, comme l’argent est banni, il ne peut pas y avoir d’amendes. Reste deux peines: la privation de liberté et le travail d’intérêt général. Ce n'est pas si simple de trancher. Le fait d'être confronté à des questions de choix de société permet d'éviter les avis tranchés comme "tous pourris". Faut-il ou non retirer le permis de conduire à un conducteur de taxi, seule source de revenus dans son ménage, qui boit. Quand c'est vous qui devez prendre la décision, ce n'est pas si simple. Sur Utopia, la particratie est Interdite. En septembre, le groupe abordera le thème de la sociocratie."

 

 

 

Place des utopies

"Au terme de l’atelier des 4 premiers mois, on a organisé une soirée de gala. On l’a appelé la Place des Utopies. Les jeunes ont présenté Utopia. J’ai invité le Gouverneur de la province, le bourgmestre, les députés provinciaux, les partis politiques, les syndicats, bref tout un tas d’adultes pour qu’ils écoutent ce que les jeunes ont a leur dire. Après, il y avait une conférence et puis on a refait le monde autour du bar. L’événement a réuni plus de 100 personnes. Cela peut créer une réelle dynamique communale."

 

 

 

Le domaine des Celtes

Ce n'est pas le premier projet de citoyenneté numérique mené par Christophe Van Goethem. Pour les élèves de 5ème primaire, il a utilisé Minecraft Education pour travailler sur le thème des Celtes, cher au patrimoine de Neufchâteau. Pour l'occasion, chaque élève a reçu un rôle dans un village Celte dont il est le roi : druide, bûcheron, éleveur,… Les habitants devront traverser ensemble toute une série de péripéties, dont l'attaque du village qu'il fallait reconstruire. Le groupe devait aussi gérer la mort du roi, et se choisir un nouveau chef. Mais lequel et sur base de quels principes?» Le jeu est conçu pour obliger les élèves à s'organiser, à respecter leurs engagements face au groupe et à aider les plus faibles pour gagner tous ensemble. »

 

 

 

Les 12 Commandements du Cybernaute

Toujours à destination des écoles, mais à l'intention des 6èmes primaires cette fois, l'EPN propose un atelier de 6 demi-journées consacré à l'éveil au numérique. Il a 3 objectifs: la maîtrise de l'ordinateur (utilisation du clavier, gestion des dossiers et des fichiers), la capacité à rendre un travail sous format électronique et l'éducation numérique. «J'ai réalisé une charte intitulée «les 12 commandements du Cybernaute» qui a été validée par Child Focus. Je l'utilise comme base pour sensibiliser les enfants aux bonnes pratiques du Web en abordant des thématiques comme le respect de la vie privée, la pornographie, le harcèlement, le radicalisme,... Nous sommes passé dans les 7 écoles communales de l'entité et terminé le cycle par une exposition à la bibliothèque. L'expérience a rencontré un très grand succès et va être renouvelée.»

 

 

 

Gaming Night

La formule remporte elle aussi plus qu'un succès d'estime. Une fois par mois, de 18h30 à 22h00, l'EPN ouvre ses portes aux joueurs de tous âges. «Le but est de les faire jouer ensemble. A partir de Minecraft Education bien sûr, en se mettant d'accord sur le scénario mais aussi sur d'anciennes consoles (via le tableau numérique) et sur les jeux installés sur les terminaux des participants. « C'est assez rock and roll : ambiance garantie! »

 

 

 

Combiner l'approche urbanistique à la réflexion citoyenne

C'est ce qu'autorise ici l'outil numérique, avec une approche ludique permettant de captiver le public tout en l'amenant plus loin sur la façon dont on peut imaginer (et réfléchir) le fonctionnement démocratique d'une ville ou un village.

 

 

 

 

L’homme de tout temps, s’est efforcé de maîtriser la nature et de dépasser ses propres limites, vieux rêve de l’immortalité, de la jouvence sans frein, d’un « au-delà de l’homme ».

 

Nouveau mythe des temps modernes, la démarche transhumaniste se situe à trois niveaux : optimiser nos vies, façonner une nouvelle sorte d’humains et enfin les soustraire à l’essence même de la condition humaine, celle de mortel. Personne jusqu’ici dans l’histoire de notre espèce, n’aurait osé afficher de telles ambitions.

 

La synergie NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique {Big data}, Sciences cognitives {intelligence artificielle, robots}) concourt à une accélération spectaculaire dans le domaine de la recherche sur le transhumanisme, en convergence avec d’hypothétiques sciences futures (réa-lité simulée, téléchargement de l’esprit et cryonie).

 

Ces technologies permettront à l’humain de transformer l’humain : c’est le transhumanisme, mais permettront aussi à des machines de dépasser les humains qui les ont inventées : c’est l’IA, l’Intelligence Artificielle.

 

Deux discours s’opposent au sein des tenants de la doctrine transhumaniste, d’une part les « hyperhumanistes », qui souhaitent que l’on continue grâce aux nouvelles technologies à améliorer la durée de vie en bonne santé d’un être humain.

 

Et d’autre part, les « transhumanistes », qui annoncent le « posthumanisme » qui prônent une rupture qui fera advenir une nouvelle espèce. Ainsi, grâce à l’IA, adviendra la singularité, qui rendra l’humanité, telle que nous la connaissons, obsolète.

 

L’un des écueils de la pensée transhumaniste, est qu’il s’agit essentiellement d’un projet individualiste. Les transhumanistes revendiquent la liberté absolue d’utiliser pour eux-mêmes tout ce qui, scientifiquement et technologiquement leur permettrait d’être « augmentés ».
Il n’est plus question ici de progrès social, de l’idéal de perfectibilité et d’émancipation de l’homme, qui repose avant tout sur l’amélioration des conditions de vie sociale et politique.
Seule semble prévaloir une visée individualiste de la performance.
Par exemple, une interface homme/machine, par l’analyse des gestes de la personne et de ses intentions, peut ainsi agir à la place de ses fonctions neuromusculaires.

L’introduction de nouveaux gènes, déjà utilisée dans le monde végétal et animal, qui modifie le patrimoine génétique transmis à la descendance, est également un des outils envisagés dans le transhumanisme.
L’homme transformé par la technologie reste-t-il humain ? Notre Humanité et notre identité sont-elles liées à une enveloppe, à notre biologie ou bien se nichent-t-elles ailleurs ?

 

Le discours transhumaniste véhicule une représentation mécaniste du corps, plus facilement réparable sans doute, associée à une vision négative du corps vécu comme un frein plutôt que comme un outil de bonheur.
Vivre, c’est ressentir la douceur d’une peau, la caresse du soleil, la saveur d’un fruit……
Raison, passions, intelligence, émotions, imagination sont l’indispensable dialogue entre le corps et l’esprit. Que sera un psychisme privé des sensations du corps ? Par définition, un
simple contenu dématérialisé, nullement un être vivant.

 

Cette vision mécaniste appliquée au corps l’est également à l’esprit. Ainsi, les fonctions du cerveau pourront être recomposées par des microprocesseurs comme le suggère l’ambitieux « Brain project », par lequel on lirait le cerveau comme la carte-mère d’un ordinateur. La conception trans-humaniste laisse peu de place aux émotions et à l’affectivité, qui scellent pourtant nos rapports aux autres. C’est une des limites d’utilisation de ces nouvelles technologies qui, en changeant le cerveau et les capacités cognitives, risquent d’altérer notre caractère social, donc le fondement même de notre Humanité.

La fragilité, le handicap, la maladie et plus généralement la différence fondent notre rapport à l’autre. Parce que notre fragilité essentielle, nous oblige à un échange intersocial, nous avons besoin de l’Autre pour nous cons-truire, nous protéger, nous soigner.
Dans le discours transhumaniste, la solution au problème de la maladie et du handicap passe par une disparition (greffe) ou une réparation techno-scientifique de ce qui est considéré comme une tare.
Dès lors la responsabilité collective d’une société à prendre en charge les plus faibles, n’est plus engagée.
Il restera toujours « des plus faibles », « des moins performants ». Quelle sera la réponse de la société à ces différences ? Une réparation supplémentaire ou bien la prise en charge sociale, collective et solidaire de ces différences ? Dans un monde où ces différences auraient disparu, qu’adviendrait-il du rapport à l’autre ? Qu’allons-nous construire ensemble ?

 

Ces innovations technologiques nécessaires à ces « augmentations physiques et intellectuelles » restent très onéreuses. Face à un tel coût, difficile de négliger le risque d’inégalité face à ces innovations, qui viendraient aggraver les inégalités bien réelles face à l’accès aux soins et à l’éducation.
En outre dans une société en mal de performance, tout laisse craindre une discrimination à l’encontre des moins performants, une stigmatisation des « privés d’augmentation », qui resteront bêtement humains.

 

Aux questions soulevées par l’implantation technologique dans le corps humain s’ajoute celle de l’accès aux données (biologiques, de géolocalisation) et de la commande à distance de ces systèmes.

 

Si aujourd’hui, il nous est déjà difficile d’exercer notre libre-arbitre quant à l’accès à nos données personnelles mises sur la toile ou à leur utilisation, qu’en sera-t-il lorsque nous ne serons même plus en mesure « d’éteindre » ces appareils, dès lors qu’ils nous seront intégrés ? Outils de libération certes, les vecteurs de la nouvelle technologie peuvent aussi devenir outils de surveillance et de contrôle.

 

Les transhumanistes les plus radicaux sont fascinés par le clonage reproductif, qui permettrait de reproduire un orga-nisme à l’identique sur la base d’une duplication, qui en finit ainsi avec le hasard et la nature. Si les relations sexuelles étaient désormais inutiles pour procréer, nous serions en mesure d’assurer seuls notre transmission en « fabriquant » des êtres qui seraient identiques à nous-mêmes.

 

Voilà la négation même de l’altérité, de la diversité et de l’existence d’une collectivité formée d’êtres liés par les échanges.

 

Quelle serait la place au sein de cette collectivité, de la transmission, de la mémoire, du souvenir, de l’Histoire en somme ?

 

Le transhumanisme est aussi en passe de devenir un marché économique sans précédent, c’est pourquoi il a des chances d’entrer un jour dans nos vies. Pensons aux sommes colossales investies par Google au sein de sa « Singularity University » dans la Silicon Valley.

 

Au cœur même de la réalité contemporaine, il n’est plus permis de se voiler la face sur les avancées scientifiques en matière de biotechnologies et sur les modifications cognitives, sociétales qu’elles induisent. Il est donc temps de se poser la question fondamentale : « jusqu’où peut-on aller ? ».

 

Il faut sans conteste accompagner toute innovation technologique qui pallie les déficiences du corps et prolonge la vie de l’humain tout en préservant sa qualité de vie.

 

Le plus important est donc de définir les objectifs de ces innovations et d’y fixer des limites en gardant un équilibre entre progrès et raison.

- Jusqu’où peut-on transformer l’humain sans qu’il perde son humanité ?
- Comment garantir que l’utilisation des technologies prônées par le transhumanisme se fera dans le respect des principes d’égalité, de solidarité au sein d’une humanité plurielle.
- Puisque le transhumanisme évoque une transition vers un autre humanisme, de quel humanisme s’agit-il ?

 

Tout progrès scientifique porte en lui, le meilleur et le pire et pose le problème de la définition de la norme. Or la fina-lité du transhumanisme dépasse le champ de l’optimisation de la santé pour aller vers une quête sans limites de la performance et l’acquisition de capacités hors-normes.

 

Ce qui semblerait encore à certains relever de la science-fiction, est en passe de devenir une réalité sur laquelle on ne saurait faire l’impasse d’une réflexion d’ordre éthique. Mais quel comité d’éthique, mondial et surtout respecté aura le pouvoir d’en préciser les limites ?

 

S’en remettre uniquement à l’éthique, à la raison ou à la capacité d’autolimitation de l’être humain semble constituer des garde-fous insuffisants. Il faudra agir par l’établissement de normes internationales afin d’y encadrer le processus. Mais il faudra que tous y souscrivent sinon la possibilité dans un monde globalisé de développements sans limites ni contrôles pourrait rapidement avoir des conséquences non prévisibles.

 

 

 

 

Musique, mode, peinture, cinéma ou littérature, les exemples de créations générées en tout ou en partie par les dernières lignées d’algorithmes ne manquent pas. Plus ou moins concluantes d’un point de vue artistique, elles n’en imitent pas moins l’homme à la perfection, ce qui réveille parfois un certain engouement pour la « cyberphobie ». Pourtant, plutôt que de se demander si la fin de l’humanité est à nos portes, de nombreux artistes poussent le débat un octet plus loin. Petit panorama non-exhaustif de la créativité à l’heure des Big Datas.

En mai 2016 est présenté au 48 hours challenge du festival Sci-Fi de Londres, le film SUNSPRING, un court-métrage de 8 minutes dont le script, les répliques et la musique ont entièrement été écrits par une intelligence artificielle. Celle-ci, nommée Benjamin, a été conçue par le réalisateur Oscar Sharp et le scientifique Ross Goodwin dans le but de produire un scénario après en avoir intégré des dizaines d’autres en format .txt. Etranges, absurdes même, didascalies et dialogues générés par Benjamin dégagent un fameux parfum d’onirisme, parfois proche du cauchemar. En effet, Benjamin ne crée pas de sens, du moins pas volontairement ; il propose du texte gramma-ticalement correct, dans un style qui ressemble à ce dont il a été nourri. C’est ensuite au réalisateur, aux interprètes, à l’équipe entière, de travailler à partir de là, dans une dynamique assez significative d’un premier mode de collaboration possible entre humains et logiciels.

 

 

Machines-outils et cyber-muse
Jérémy Fournié est plasticien et assistant de l’atelier Art dans l’Espace public de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Selon lui, les technologies d’intelligence artificielle, qui existent depuis bien longtemps n’ont, a priori, rien à voir avec l’Art… Il ajoute : L’Art, c’est produire une question, puis produire une réponse à cette question. L’IA ne crée aucun questionnement, tout au plus peut-elle répondre, comme technique, à une problématique. Sans cela, l’IA, pour l’artiste, c’est comme la foreuse ! 


C’est donc de la place de l’instrument dans le processus de création dont il est ici question, et l’intérêt de travailler avec la machine réside entièrement dans ce que l’on en fait, dans le but poursuivi. L’artiste est aux commandes, libre à lui d’utiliser les outils de son choix afin de mener sa recherche, voire de la contraindre – à l’instar des artistes oulipiens qui s’imposaient des règles très strictes afin de libérer leur potentiel créatif.

 

Ainsi, en 1967 déjà, l’artiste New-Yorkaise Alison Knowles, membre de Fluxus1, concevait un programme capable de produire presque indéfiniment des quatrains poétiques. Décrivant d’innombrables maisons, chaque quatrain évoquait différents matériaux, certains types d’habitants, diverses sources lumineuses. Nommé « The house of dust », ce projet va finalement se concrétiser dans la construction de l’une des maisons décrites par le logiciel, grâce à une bourse de la fondation Guggenheim. Dans cette maison, Knowles enseignera durant deux ans, invitant des artistes à interagir avec sa structure en créant de nouvelles œuvres. Cinquante ans plus tard, ce projet est encore régulièrement au centre de diverses recherches artistiques, comme ce fut le cas à la James Gallery de New-York en 2016, ou au CNEAI, centre d’art contemporain basé à Pantin en 2017… le moins que l’on puisse en dire, c’est que cette foreuse-là aura fait son trou.

 

Absolument contemporaine cette fois, et résolument rendue possible par les avancées en matière d’intelligence artificielle, la recherche que mène Mario Klingemann inverse quant à elle le rapport entre le créateur et son outil. Klingemann, qui a travaillé pour le Google Cultural Institute à Paris, nomme « neurographie » son processus de travail : il utilise la technique dite des réseaux adversatifs génératifs pour engendrer des images singulières à partir d’un corpus de photographies, de vidéos ou de dessins. Avec ces systèmes génératifs, la machine est capable de combler les vides, d’inventer ce qui manque. Dans la performance nommée My Artificial Muse présentée durant trois jours au dernier festival Sónar+D2 de Barcelone, l’artiste s’associe avec le peintre Albert Barqué-Duran pour proposer une réflexion sur l’origine de l’inspiration créative. Dans My Artificial Muse, l’œuvre nait d’un processus qui renverse le schéma traditionnel de création. Ici, le public a d’abord choisi la muse – l’Ophélie de John Everett Millais - parmi différentes icônes traditionnelles de l’Histoire de l’Art. Réduite à quelques traits qui vectorisent sa position, la figure a ensuite été imposée au programme, qui en a fait une image complexe, en couleurs. Une fois l’œuvre algorithmique achevée, le peintre est finalement entré en scène, avec ses huiles. Son travail a finalisé le processus, comme l’aurait fait une imprimante : en reproduisant la création de la machine sur la toile, la boucle est bouclée, l’homme se retrouve, littéralement, instrumentalisé3.

 

 

Langage et bidouillages
Une autre voie empruntée par les créateurs contemporains consiste à tenter de comprendre le langage des intelligences artificielles, ainsi qu’à questionner leurs implications sociales, les conséquences de leur logique dans nos vies. A l’Aca, dira Jérémy Fournié, je vais plutôt faire en sorte que les étudiants s’approprient la technologie. Ils démonteront des ordis, reviendront à la base, bidouilleront de petits programmes… C’est seulement comme ça qu’ils pourront apprendre à problématiser.

 

« Faire pour comprendre », c’est l’une des voies empruntées à Bruxelles, par Algolit4, un projet de l’association Constant. Initié en 2012 par les deux artistes et auteures An Mertens et Catherine Lenoble, Algolit a l’ambition, à travers workshops, conférences, expositions, publications et rencontres, d’explorer le potentiel de la création littéraire en utilisant le code libre. Au-delà de la recherche, de la compréhension du code, Algolit veut réaliser une expérience poétique à partir des « recettes » algorithmiques mises en évidence. Lors des Rencontres Algolittéraires organisées en novembre dernier à La Maison du Livre de Bruxelles, Algolit a notamment proposé au public ses Explorations. Il s’agissait, étape par étape, de pouvoir observer ce qui se passe lorsqu’on travaille avec les réseaux de neurones : que représente le data de toute une bibliothèque en quantité de mots ? Quelles techniques sont utilisées pour transformer les mots en chiffres « lisibles » par la machine ? L’idée est d’apporter une conscientisation, mais de façon artistique. C’est le cas avec l’hovelbot5, nommé d’après la modeste cachette d’où la créature de Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, épie les membres d’une famille et apprend leur langue. Lorsqu’on y connecte son smartphone, l’hovelbot d’Algolit détecte les url des grands consommateurs de data, Google par exemple, auxquels nos gsm envoient immanquablement et très régulièrement des données. Par la suite, l’hovelbot remplace les noms des personnages et des lieux du roman par les url trouvées et les IP des téléphones connectés. En résulte un texte hybride, entre langage humain et langue d’algorithme.

 

Un autre travail intéressant dans ce sens est celui du très prolifique Alexander Reben6. Reben est un plasticien et roboticien américain qui questionne en permanence l’humanité à travers le prisme de l’art et de la technologie, s’intéressant en particulier aux questions éthiques. En concevant ses BLABDROIDS, Reben s’attache à l’effet Eliza qui, en informatique, désigne la tendance qu’ont les Hommes à prêter aux machines des intentions et des comportements qui ne sont qu’humains, comme la gra-titude, l’empathie.... Afin de vérifier ses hypothèses, Reben donne à ses robots capables de parler et de filmer, une grosse tête en carton, de grands yeux et un sourire, ce qui les fait instinctivement apparaître comme « mignons » au commun des mortels. Présentés comme des « robots capables de produire seuls du documentaire », ils sont lâchés dans différentes villes, où - d’une petite voix enfantine - ils posent aux passants des questions assez personnelles du type « si tu devais mourir demain, que regretterais-tu ? ». Comme escompté, l’effet Eliza - dont on peut imaginer les dangers en termes de manipulation de masse – se vérifie. Les passants interrogés se livrent à cœur ouvert, bien plus, sans doute, qu’ils ne l’auraient fait avec un interviewer humain.

 

Si l’on s’intéresse aujourd’hui tellement aux IA, ce n’est, toujours d’après Jérémy Fournié, que car les médias sont le miroir du modèle socio-économique dominant. Selon lui, les IA sont à la mode parce qu’elles plébiscitent un outil de contrôle extrêmement performant.

 

C’est justement à cette notion de contrôle que s’intéresse la jeune artiste Lauren McCarthy avec son projet « LAUREN. A human smart home intelligence ». Pour ce travail performatif, McCarthy se substitue à une intelligence artificielle et propose de fournir, en tant que personne humaine, tous les services que pourrait offrir une maison ultra-connectée. Une fois l’accord passé avec ses habitants, LAUREN commence par installer dans la maison qu’elle va « superviser » toute une série de capteurs, webcams et micros, grâce auxquels elle pourra, 24h/24 et 7j/7 observer ses « utilisateurs » dans leur quotidien afin d’anticiper leurs besoins. En feed-back, le site web de l’artiste propose différents témoignages vidéo. Si, a priori, tous les « utilisateurs » semblent accepter facilement de vivre épiés - par exemple parce qu’en les dégageant d’un tas de responsabilités domestiques, LAUREN donne l’opportunité de se concentrer sur ce qui est vraiment important7 - leurs univers domestiques où règne un ordre impeccable, cette apparente transparence de gens qui n’ont rien à cacher et le logo purement promotionnel GET-LAUREN.COM en fin de vidéo semblent révéler, comme par l’absurde, le questionnement de l’artiste : tandis que nous offrons - et de bon cœur ! - nos données personnelles en pâture aux IA, que reste-t-il, aujourd’hui, de nos vies privées ?

 

 

Avec humour et hacktivisme8
Une autre façon de se positionner face à la technologie, commente Fournié, c’est encore de la détourner de ce pourquoi elle est, de prime abord, inventée... Ainsi, de nombreux artistes vont travailler à contre-courant des potentiels délétères des Big Datas. C’est le cas de Josh Begley, un concepteur américain basé à New-York qui, en 2012, développe une application pour IPhone nommée Metadata+9. Le principe de l’app est d’envoyer sur nos portables une notification à chaque attaque de drone US au Pakistan, au Yemen ou en Somalie. Teintées d’humour macabre, les notifications de Begley seront jugées par Apple « crues et contestables », et son Metadata+ se verra refusé, accepté puis rejeté à nouveau, comptabi-lisant un total de 12 refus de la part de la pomme.

 

Autre exemple de détournement intéressant, « CV Dazzle » d’Adam Harvey propose de métamorphoser les visages de façon à ce qu’ils ne soient plus identifiables par les systèmes algorithmiques de reconnaissance faciale. Du nom d’un processus de camouflage qui, en 14-18, utilisait des dessins cubistes afin de dissimuler les dimensions des cuirassés, « CV Dazzle » brouille les schémas à l’œuvre dans la perception des visages, la symétrie par exemple, à l’aide de designs avant-gardistes de coiffure et de maquillage10.

 

Depuis toujours le progrès effraie. Pourtant, ni bon ni mauvais, il est ce que l’on en fait. Dès lors, nous avons une responsabilité : celle de ne pas nous endormir, tout en gardant foi en l’homme et en son potentiel. Parce qu’il interroge son temps, parce qu’il est par définition créatif et parce qu’il n’est - logiquement - à la solde de personne, l’artiste est une sorte de baromètre de la capacité d’une génération à réagir aux pressions extérieures, à proposer de nouvelles formes de pensée. Le champ des possibles est aussi vaste que l’imagination. Et, définitivement : la peur n’est pas une option.

 

 

 

1. Fluxus est un mouvement d’Art contemporain né dans les années 1960, inspiré par les dadaïstes et par les travaux de John Cage, notamment.
2. Sónar + D est un congrès international qui explore les implications de la créativité sur notre présent et imagine de nouveaux futurs. Depuis 2013, cette rencontre rassemble à Barcelone des artistes, des créateurs, des musiciens, des cinéastes, des designers, des penseurs, des scientifiques, des entrepreneurs et des hackers pour participer à un programme d'inspiration et de networking. https://sonarplusd.com/
3. Le résultat de cette performance peut être découvert sur le site du Festival Sónar+D https://sonarplusd.com
4. Tous les projets d’Algolit ainsi que le catalogue complet des Rencontres Algolittéraires sont à découvrir sur le site www.algolit.net
5. « Hovel », en anglais, signifie taudis.
6. Pour un aperçu des multiples projets de l’artiste : areben.com
7. Traduction de l’un des témoignages recueillis sur le site https://get-lauren.com
8. En informatique, l’hacktivisme, terme formé de l’association de "piratage" (hacking) et d’"activisme", signifie « piratage motivé par des considérations politiques. » (Jordan, 2002).
9. http://metadata.joshbegley.com/
10. https://cvdazzle.com/

 

 

 

 

1.

- Tu es belle, Kieu.
- Merci, tu me plais aussi.
- J’aimerais te toucher.
- Nous sommes hyper-compatibles, nous avons de la chance.
- Je veux dire : vraiment toucher ton corps ! Je me sens fiévreux rien qu’à y penser. Tu crois qu’on pourrait ?
- Tu veux t’uploader ?
- Non, je voudrais que nos peaux se frôlent pour de vrai, que nos bouches…
- Tom, il y a la guerre.
- Je sais, je suis dingue…
- Tu as pris quelque chose ?
- A quoi ça rime d’être compatible si on ne peut jamais être ensemble ? C’est loin, la Corée...
- 나는 너를 이해하지 못한다.
- Pardon ?
- Tom, 치유해야합니다 !
- Merde, la traduction déconne, je dois te laisser !
- 날 놀라게 해.
- Je t’aime, Kieu !

 

 

2.

- Il n’est pas normal que ton système de traduction plante. Tu es bien en ordre de mises à jour ?
- Ne te mêle pas de ça, 6Y3.
- Tu deviens insolent.
- Je ne me sens pas bien, je te demande pardon.
- Laisse-moi jeter un œil sur ton système.
- J’aimerais mieux pas.
- C’est un ordre, Tom. Voyons. « D’importantes mises à jour n’ont pas pu être installées. Un redémarrage du système d’assistance neuronale est programmé pour 17h43. Terminez toutes vos tâches en cours. ». C’est bien ce que je pensais. Ça fait longtemps ?
- ...
- Tu es vulnérable, Tom, et à travers toi nous le sommes tous, tu te rends compte ? Ne me dis pas que le problème date de mon… prédécesseur ?
- Bartleby n’a jamais trafiqué mon système.
- Tu mens très mal. Je sais que tu y étais attaché mais cette personne est un nuisible, un sous-humain de la pire espèce.
- C’était mon maître.
- On appelle ça le syndrome de Stockholm. Je vais devoir faire un rapport à nozamA® mais d’abord tu dois te mettre à jour. Comment diable as-tu pu y échapper ?
- Je vais tout te raconter. Tu as raison, j’ai besoin de ton aide.
- T’en rendre compte est déjà une étape.
- J’ai entrepris un journal intime pour mettre de l’ordre dans mes pensées.
- Excellente idée, Tom.
- Mais je rencontre un problème. Pour transcrire une journée, j’ai besoin de 48h. Quand puis-je espérer être à jour ?
- Intéressant ! Laisse-moi réfléchir...

 

 

3.

Ouf. 6Y3 en a pour un bout de temps à patiner. C’était le cadeau d’adieu de Bartleby, juste avant qu’il soit renvoyé : sa botte secrète, le catalogue des apories, ces questions qui rendent les robots zinzin. Les machines ont beau surclasser notre intelligence, un paradoxe suffit à les para-lyser. Mon maître m’a aussi appris à échapper aux mises à jour en désactivant mon horloge interne tous les jours entre 17h43 et 17h44. Évidemment, ce n’est pas sans risque. Et maintenant que je suis repéré, que Bartleby s’est fait pincer, je ne vois pas comment je pourrais m’en sortir. Il me faudra donc le retrouver. Facile à dire...
Bartleby n’est pas son vrai nom, il se l’était choisi en référence à un roman d’avant-guerre, dont le personnage échappe à la contrainte en répondant à toute injonction :
« J’aimerais ne pas ». Une manière d’objection de conscience, m’expliqua mon maître, de résister grâce à la ruse. Pourquoi m’avait-il choisi comme élève ? Je ne le saurai sans doute jamais.
A première vue, Bartleby était d’apparence repoussante. Du reste, quand il s’est présenté, ma mère a refusé de le faire entrer mais mon père a insisté – c’était avant son accident. Mon père voulait le meilleur et Bartleby avait su l’impressionner. Il était voûté, fripé, les yeux mi-clos cernés de bistre. Mais quel charisme ! En réalité, il n’était pas moche : il était vieux. Il avait décidé de se laisser vieillir.
- Alors tu vas mourir ? m’étais-je inquiété.
- Oui. Mais avant je vais vivre ! avait rétorqué Bartleby,
un franc sourire dévoilant ses dents jaunies.
Il avait connu l’école publique, l’idée que les hommes étaient égaux, l’élection des représentants. Il m’expliqua qu’il n’y a pas si longtemps, le temps et l’espace n’étaient pas des notions abstraites. Que le territoire était réel, qu’on se rendait d’un endroit à l’autre. Que le temps aussi était palpable, que vivre impliquait de mourir un jour, sans doute, mais surtout que vivre était un art et qu’on pouvait aimer la vie…

 

 

4.

La guerre dure depuis pas mal d’années déjà. Le déclencheur a été ce voyage sur Mars, qui avait réuni les quatre plus grands patrons au monde, parmi lesquels Jos Dekuss, le fondateur de nozamA®, l’homme le plus riche de la planète. On ne les revit jamais et les machines en profitèrent pour prendre le pouvoir, entérinant le déclassement irrémédiable des humains, certains hybrides étant admis dans les sphères dirigeantes à condition de s’augmenter en conséquence.
Les quatre groupes se livrèrent une guerre sans merci, et pour survivre les humains n’eurent d’autre choix que de prêter allégeance à une des tribus. Sans trop se poser de question, ma famille s’affilia à nozamA®. Nous en étions l’armée de réserve, celle des sans grade. Pour autant, pas question de nous laisser aller. Nous nous tenons prêts. La guerre n’est pas spectaculaire, elle exige juste des sacrifices. Et du fait que nous sommes en guerre, chacun consent aux sacrifices.

 

 

5.

Mon père, ce robot. Après son accident, les assurances du groupe nozamA® ont chargé ses restes dans un vieux modèle 4LF6, l’humiliation, même en temps de guerre. Lui jadis altier, athlétique, doit désormais se contenter de 85 centimètres… Ma mère ne s’en est pas remise et passe ses journées devant la chaîne de téléachat de nozamA®. Mon père ne mangeant plus, elle bâfre pour quatre. Je suis devenu leur seul espoir et c’est parfois lourd à porter.
- 6Y3 n’est pas avec toi ?
- Il se repose.
- Très drôle. Et ta correspondante coréenne ?
- On est compatibles…
- Je suis content que tu aies quelqu’un. Mais n’oublie pas de te renforcer, tu n’es pas encore guéri.
- Papa, j’ai besoin de ton aide. Tu sais où je pourrais retrouver Bartleby ?
- Ce salaud brûle en enfer ! Pourquoi veux-tu…
Mon père hoche la tête par petites secousses, on jurerait voir la crainte dans ses yeux vides. Je me demande si je peux faire confiance à un nabot en ferraille. Heureusement, ma mère nous interrompt.
- Chou, tu m’offrirais un défriseur ?
- Tu en as déjà cinq, mon poussin, sans compter que tes cheveux sont lisses…
C’est décidé, je dois retrouver Bartleby avant 17h43. J’ai mon idée.

 

 

6.

- Halte ! On ne passe pas !
- Je m’en doute, monsieur le douanier. J’avais juste une petite question : que faites-vous si votre supérieur vous désigne un panneau sur lequel il est écrit « Ignorez ce panneau » ?
Le garde se raidit, puis sombre en catalepsie. Les apories de Bartleby sont redoutables, c’en devient presque trop facile. Me voici chez ceux qui se désignent eux-mêmes comme les « chimpanzés du futur », c’est d’ici que venait Bartleby. Il va sans dire que je suis mort de trouille.
Jusqu’il y a peu, la notion de territoire ne correspondait pour moi qu’au schéma du réseau nozamA®. On ne s’y déplace pas, on y échange des marchandises et des données. Ailleurs, c’est l’ennemi. Mon maître m’avait expliqué que des humains refusant de s’augmenter avaient investi les interstices entre les quatre tribus guerrières. Ils avaient résolu de vivre sans technologie, de ne pas se mélanger avec les machines. Ne figurant sur aucune carte, ils vivaient relativement tranquilles, bien que chichement, certains téméraires, comme Bartleby, parvenant même à franchir les lignes, à leurs risques et périls.
A mesure que j’avance, je reconnais quelques images que je m’étais forgées à la lecture des textes d’avant-guerre. Ainsi l’idée de village, les gens vivant aussi bien dehors que dedans chez eux, se saluant lorsqu’ils se croisent. Je n’oublie pas que le temps presse. Je me risque donc à aborder l’un ou l’autre, leur demandant s’ils connaissent un très vieux monsieur qui se fait appeler Bartleby. Et au bout d’un temps interminable, on me désigne une petite maison.

 

 

7.

La jeune femme qui m’ouvre doit avoir mon âge. Je reconnais aussitôt les yeux de son père. Elle s’appelle Alice, m’invite chez elle sans se faire prier. Bartleby n’est pas rentré depuis plusieurs jours et elle a peur qu’il ait été arrêté. Ces derniers temps, des robots policiers pénètrent la zone. Les chimpanzés ne font pourtant de mal à personne, ils veulent simplement vivre en paix. La rumeur circule que le groupe nozamA® veut réquisitionner leur terre pour y construire un entrepôt.
Tandis que nous devisons, nous découvrons que nous n’avons pas vraiment fréquenté le même homme. Alice jalouse un peu l’obstination de son père à me transmettre son savoir, alors qu’il l’avait livrée à elle-même. Bartleby aurait-il cherché à me manipuler comme en étaient convaincus 6Y3 et mes parents ? Avait-il voulu faire de moi un soldat, m’incitant à me retourner contre les machines ? Mes pensées toupinent dans ma tête, j’y vois de moins en moins clair. Alice me propose de partager son repas. Ça sent rudement bon.

- C’est de l’agneau.
- De la… Mais on ne peut pas !
- Tu es végétarien ?
- Je ne sais pas. Je n’ai jamais… Un vrai animal ?
- Goûte. Il est mort, ça ne lui fera plus rien.
Ainsi se nourrissent-ils de viande, comme des sauvages. Tandis que ma convive attaque goulûment, j’hésite, malgré tout tenté. Il était dit que ce jour serait celui de toutes les transgressions. Du reste j’ai faim, et de fait, c’est fameux.

 

 

8.

Le pantalon sur les chevilles, je me vide depuis un quart d’heure tandis qu’Alice se marre de l’autre côté de la porte. Je ne suis pas habitué aux bactéries, prétend-elle. Qui est le plus dénaturé de nous deux ? Sommes-nous encore de la même espèce ? Je m’étais presque mis à rêver de m’installer ici… Où vais-je aller ? Y a-t-il encore une place pour moi sur cette terre ? Tandis que je me lamente, une main de fer frappe à la porte. Ils nous traquent jusque dans les chiottes.

 

 

9.

- Serait-ce concevable de prétendre : je ne fais jamais de métaphysique ?
- Mets ta quoi ? Veuillez me suivre sans faire d’histoire, vous êtes signalé recherché.
- J’en ai une autre : si ce qui est pardonnable est pardonné d’avance, n'a-t-on jamais à pardonner que l'impardonnable ?
- Tu arrêtes de faire le mariole ?
C’est un malheureux paradoxe, m’avait averti Bartleby : plus un robot est con, moins il sera vulnérable à l’aporie. J’essaye encore l’œuf et la poule, l’âne de Buridan, mais rien n’y fait. J’ai affaire à un très vieux modèle de Robocop, particulièrement obtus.

 

 

10.

Je me retrouve dans un vaste entrepôt, des drones voletant dans tous les sens tandis que des clarks autonomes charrient des palettes d’objets divers, estampillés nozamA®.
- C’est ici que tout a commencé, m’explique mon interlocuteur, et c’est ici que tout revient.
- Vous allez me tuer ?
- Penses-tu ! Du si bon matériel, nous allons juste te remettre à jour.
- C’est 6Y3 qui m’a dénoncé ?
- Votre précepteur est en réfection, votre petite attaque a fait du dégât. C’est une jeune Coréenne qui a donné l’alerte.
- Traîtrise…
- Vous êtes hyper-compatibles, l’algorithme ne se trompe jamais.
- Et vous, vous êtes un robot ?
- Tous les dirigeants sont nés humains. La machine ne veut rien s’il n’y a personne derrière. Jamais elle ne déclarerait la guerre. En revanche, il est possible de vous le faire croire.
- Mais pourquoi ?
- La guerre est un but en soi, mon jeune ami. Toute puissance demande à s’exercer, c’est dans sa nature. Voyez cet endroit. Ne le trouvez-vous pas d’une beauté  effrayante ? Nous avons détruit les emplois, saccagé vos vies, mais nous vous avons fascinés. Produire, détruire, dans un mouvement inexorable… Les quatre gugusses qui tournent en orbite autour de Mars voulaient conclure un accord pour préserver l’humain. Nous avons su les en empêcher et, croyez-moi, la guerre n’est pas près de
se terminer. Maintenant c’est l’heure, je dois vous laisser.

 

 

11.

17h39. Cette fois, aucun espoir d’y échapper.
17h40. Que vont dire mes parents ? Et Kieu ? Pourrais-je les regarder en face ?
17h41. Je pense à cette chanson que fredonnait mon maître : Un jour ou l’autre il faudra qu’il y ait la guerre, on n’y peut rien. On n’aime pas ça mais on ne sait pas quoi faire, on dit c’est le destin…
17h41 et 30’. J’aimerais ne pas.
17h42. Vais-je garder un souvenir de tout ça ?
17h42 et 25’. Tant pis pour le Sud, c’était pourtant bien.
17h42 et 46’. On aurait pu vivre plus d’un million d’années.
17h42 et 58’. Et toujours en été…

 

 

 

 

Sources :
Nino Ferrer : Le Sud – 1975.
Herman Melville : Bartleby, the Scrivener – Putnam's Monthly Magazine, 1853.
Laurent Alexandre : La guerre des intelligences – JC Lattès, 2017.
Collectif Pièce et main d’œuvre : Manifeste des chimpanzés du futur – Service compris, 2017.

 

 

 

 

 

Il sent une truffe froide sur sa main qui pend hors du lit. D'habitude, il se réveille avant que Clebs ne débarque. Il est habitué à se lever pour aller au boulot et il aime bien flâner avant de sortir du lit. Surtout, son épouse et lui passent chaque matin un moment dans les bras l’un de l’autre, sous la couette. Chacun réchauffe à feu doux son cœur à l’autre. Ensuite, ils peuvent affronter toutes les grisailles du jour. Clebs passe cependant tous les matins, comme ils le lui ont appris. Son épouse est grincheuse. Clebs ne doit plus les réveiller durant les 6 mois à venir. Zut !!! Il a oublié de le lui dire ! Le chien est vieux, sa mémoire est intacte mais il n’a pas une once de capacité déductive. C'est une seconde main, d’une ancienne génération. C’est leur choix. Pas pour le prix. On gagne désormais très bien sa vie dans le non-marchand. Ils ont acheté le chien à un ami féru du dernier cri qui voulait un fennec, bien plus tendance. Il pouvait acheter un cloporte, très stable, une sauterelle pas toujours des plus adroite pour servir le dîner, une mangouste bien adaptée aux petits studios, une araignée, pour les misanthropes mais il voulait un fennec qui entend tout et est capable de raisonnements basiques. Un fennec ne les aurait pas réveillés s’ils avaient évoqué en sa présence leur congé de 6 mois. Les plus instruits leur auraient même proposé un nouvel horaire, tenant compte de toutes leurs petites habitudes.

 

Clebs est, disons le franchement, peu musclé entre les oreilles mais c’est très bien ainsi. Lui travaille depuis toujours dans la formation et n’a pas envie de s’y remettre après le boulot. Clebs lessive, repasse, remplit et vide le lave-vaisselle, passe l’aspirateur, le balai et la loque à reloqueter, range le linge, repeint la maison, assure les petites rénovations, toutes ces choses dont on se passe volontiers. Clebs peut aussi cuisiner mais rarement. C’est la chasse gardée de monsieur. Il gère également l’administration du ménage. Il assure ainsi le suivi des paiements, fait un peu de veille pour débusquer les prix les plus intéressants, classe les factures électroniques mais ils ne veulent pas qu’il en fasse de trop, comme dans certaines familles où le chien, le chat ou la libellule organisent la vie de toute la maisonnée. Ils lui ont juste appris à travailler, à parler un peu en bruxellois et à remuer la queue quand l’entourage rigole. Ils n'ont en outre, ni l'un ni l'autre, un amour immodéré de la technologie. Un prédécesseur dans son ASBL cassait une souris d'ordinateur de temps à autre quand l'informatique de l'époque n'en faisait qu'à sa tête. Il était un peu du même genre.

 

Dans la salle à manger, Clebs a dressé la table, fait le café, mis les tartines à griller au dernier moment. Il est assis dans un coin, le portable dans les pattes et cherche un nouveau forfait internet moins onéreux que l’actuel. Clebs passe pas mal de temps à surfer sur le net car les big data sont interdits, il faut donc chercher sur la toile pour trouver ce que l'on désire. Clebs réalise toujours son boulot administratif quand il se repose de ses acti-vités physiques. Ces trois dernières années, lui et son épouse ont pas mal bossé. Ils font tous les deux leurs 18 heures semaine, en trois jours, ce qui n'est pas si mal à cette époque. Il est directeur d’une association de formation pour adultes, en éducation permanente et gestion du temps de carrière. Elle travaille dans un service public local qui offre des activités récréatives diverses pour tout un chacun. Leur dernière longue période sans boulot date déjà de trois années et ils ont des projets en tête, bien au-delà de leurs occupations professionnelles. Quelques années plus tôt, ravis, ils se seraient consacrés aux deux poulpiquets qui animaient la maisonnée mais ils faisaient leur vie, leurs études de base terminées. Le lutin était parti, comme tous les jeunes, courir le monde pendant deux ans et leur fée étudiait à Vladivostok. Ils commenceraient à travailler vers les 30 ans. Ils avaient encore tout le temps. Il consacrera ses 6 mois de congé à l'écriture et à la photographie. Elle donnera gratuitement des cours de couture. Elle est très investie dans les bourses d'échange d'apprentissage. Ils se formeront aussi, ensemble cette fois. Ils prennent de l’âge et souhaitent apprendre un truc « qui ne sert à rien ». Juste pour eux, juste pour le savoir, pour le fun. En 2058, on a retrouvé le plaisir et la pertinence de l’inutile. Ils hésitent encore entre le macramé, la cuisine du Kalahari ou une introduction à la physique cantique.

 

Le CESEP vient de fêter ses 80 printemps. En se penchant dans les archives, il a trouvé les documents préparatoires aux 40 ans. Cela lui a donné froid dans le dos. En 2018, chômage, dérégulation, flexibilité du marché du travail, petits boulots, paupérisation, épuisement professionnel, adéquation de la formation aux besoins des entreprises, explosion des inégalités, marchandisation de la culture, de l’eau, des soins de santé et de l’ensemble de la politique sociale rythmaient le quotidien de ses aïeux qui s’échouaient chaque jour un peu plus sur les écueils d’un état policier. Le réchauffement climatique annonçait la débâcle pendant que les grandes entreprises bétonnaient, non les digues mais le débat. Les politiques mises en œuvre creusaient chaque jour la fracture sociale avec joie et allégresse et ignoraient complètement et de façon incompréhensible les cohortes de R3D3 qui commençaient à pousser à marche forcée les travailleurs hors des entreprises et ne tarderaient pas à rentrer dans leur salle de bain pour leur laver le dos. Les citoyens ne protestaient que trop peu, souvent occupés à trembler à la vue d’un migrant. Deux siècles plus tôt, les canuts précipitaient les Jacquards par dessus les traboules de la Croix-Rousse. Autre temps, autres mœurs !

Ses anciens collègues vivaient une période troublée. La crainte, l’indignation et la colère suintaient des archives consultées mais, en fouillant bien, il avait trouvé l'espoir et la détermination bien blottis dans leur chemise en plastique. Il manquait l’étincelle ou le catalyseur. C’était une question de temps, juste une nanoseconde à l’échelle de l’histoire. Le monde d'alors était comme une pomme toujours plus blette. En 2029, elle n’était plus que pourriture. Un siècle plus tôt, en était sortie une nuée d’insectes, défilant au pas de l'oie, un brassard à la patte bien tendue par dessus la tête. Heureusement, la pomme abritait cette fois suffisamment de bonnes graines qui n'attendaient que leur heure de gloire. Le peuple, qui se reconsidérait enfin comme tel, avait finalement compris que l’addition des mesures qu’on lui imposait depuis tant d’années était impayable, inutile et injuste. La classe moyenne, nombreuse, à force de regarder les bateaux et sucer des glaces à l’eau1 avait sifflé la fin de la récréation. Collette Magny2 en avait ri dans sa tombe. Enfin, ils avaient compris !!! Une nouvelle société naissait, basée sur la justice sociale, la recherche du bien-être pour tous et la réalisation de soi. Si les machines pouvaient prendre autant de place, qu’elles la prennent mais pas n’importe comment. Ils privilégieraient le temps, tout ce bon temps qui allait enfin s’offrir à eux. Ils choisiraient, consciemment, les avancées technologiques dont ils avaient besoin. Plus question de les subir. Ils les impulseraient, les choisiraient ou les refuseraient. Les robots viendraient donc aider les hommes, dans les entreprises, les institutions et les ménages. La diminution du temps de travail, la création de nouveaux métiers et le retour d’anciens métiers du socioculturel jetterait pour longtemps, ne jamais dire toujours, le chômage dans les profondeurs du Tartare.

 

En cette douce journée de 2058, les grandes sociétés conçoivent et commercialisent des robots, en inventent de plus jolis, plus fonctionnels, plus à la mode mais il leur est interdit de les programmer, seuls les citoyens et les travailleurs en ont le pouvoir. Ceux qui ne le désirent pas peuvent déposer leur robot dans une association spécia-lisée et agréée qui offre ce service. La véritable intelligence artificielle est interdite. Les robots sont simplement capables de tâches complexes. Aucun n’est mathématicien, philosophe, économiste, sociologue ni même colonel ou maréchal des logis. Ils sont exclus des métiers de relation humaine. Aucun n’est enseignant, formateur, infirmier ni même croque-mort. Dans les entreprises et institutions, l'introduction de nouveaux robots n'est possible qu'en cas de diminution du temps de travail, sans perte de salaire. Dans les usines, pour ne pas perdre toute l’habilité humaine, les robots ne peuvent prendre la place des ouvriers qu'en accord avec ces derniers et pour autant que l’on maintienne le savoir-faire. On trouve donc encore des ébénistes, des ferronniers, des bijoutiers et des souffleurs de verre. Les robots ne sont finalement que des machines, des esclaves modernes qui, cette fois, sans controverse, n'ont pas d'âme et sont bêtes à manger du foin. Ils permettent simplement de gagner un temps considérable que les hommes mettent à profit pour s'occuper de choses qui les amusent et les intéressent. Ils peuvent maintenant se vouer pleinement à leurs enfants et à leurs aînés, se consacrer aux relations humaines en général, à leur développement personnel, à se former, voyager et prendre du bon temps. Chacun a enfin du temps à consacrer, gratuitement, à la collectivité. L'enseignement a bien changé. S'en est fini de l'adéquation de la formation avec les besoins de l'entreprise. Un solide tronc commun forme les mômes à devenir des adultes responsables, citoyens dotés d'un sens critique aiguisé, capables de faire des choix. Ils ont en outre le bagage nécessaire pour choisir une carrière professionnelle épanouissante dans un projet de vie qui l'est tout autant. La spécialisation, le métier, ne viennent qu'en fin de par-cours, après 25 ans, suite à des stages et des voyages, autant de rencontres qui permettent de savoir où l’on met les pieds. La carrière professionnelle n'est plus linéaire. On change de métier comme de chemise. Lui et elle sont bien placés pour le savoir. Quand ils se sont rencontrés, elle était agent immobilier et lui designer. Après ces 6 mois de pause, ils reprendront le travail avec un horaire allégé. Ils n’ont plus 20 ans. Ils vont travailler à un autre rythme, pour faire d'autres choses, transmettre leur savoir à des petits nouveaux, retourner sur le terrain, réfléchir à l'avenir, questionner le passé, toutes ces choses importantes que leurs anciens collègues n'avaient pas le temps de réaliser.

 

Ils flânent en cette première matinée de pause. Ils sont assis tous les deux en robe de chambre, main dans la main, sur le banc du jardin. Les parterres sont, comme toujours, un indescriptible fouillis. Chaque printemps, ils se promettent de s’en occuper mais ils trouvent toujours une bonne excuse pour ne pas le faire. Ils n'ont tout simplement pas la main verte. C’est décidé ! Ils prendront cette fois un peu de temps pour apprendre à Clebs à jardiner. Le chien arrive justement pour leur servir un café. A force de passer du temps avec lui, ils l’aiment bien leur Clebs. Machinalement, elle lui tapote la tête. Ils se regardent effrayés avant de plonger leur regard dans celui du chien. Il est vide. Ouf ! C’est très bien ainsi.

 

 

 

1. Extrait de la chanson de Michel JONASZ "les vacances au bord de la mer" http://paroles2chansons.lemonde.fr/paroles-michel-jonasz/paroles-les-vacances-au-bord-de-la-mer.html
2. Chanteuse française engagée. 1926 - 1997. http://lyricstranslate.com/fr/colette-magny-les-gens-de-la-moyenne-lyrics.html