Par Anissa AYADI

 

 

Au cours de la « marche des réparations », qui traversait une grande partie des communes wallonnes au plus haut taux de pauvreté, nous avons fait étape dans la cité sociale de Bois-du-Luc à Houdeng-Aimeries, commune de La Louvière. Cette cité, les carrés de Bois-du-Luc, compte 162 maisons et borde le site de l’écomusée, premier du genre en Belgique. C’est une sorte d’île dans le quartier qui assume son insularité, ici ce n’est pas ailleurs. Tout à côté, sur les rives, le musée, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, développe des activités qui ont largement trait à la mémoire ouvrière. Ici, dans le quartier, la plupart des maisons sont encore habitées (certaines sont désormais à vendre) par une population majoritairement dépendante des services sociaux ou émargeant au chômage. Lors de notre passage, nous étions accompagnés d’une petite équipe de Radio Panik qui en a profité pour poser à la ronde la question qui accompagnait cette marche: « Si on devait réparer quelque chose demain, par quoi commencerait-on ? ». Nous avons reçu une salve de réponses, chacune et chacun ayant une proposition à faire, une situation à dénoncer, une idée à donner. Nous avons compris qu’il nous faudrait revenir, nous asseoir, causer plus longtemps. C’est ainsi que s’est ouvert, à l’initiative du Cesep, accompagné par la Fédération des Services Sociaux et les Acteurs des Temps Présents, le premier BRICo, Bureau de Recherche et d’Investigation Commun sur les réparations…

 

 

Mardi 25 août 2017. Il est 16h. L’épicerie rouvre après la sieste. Le monde afflue chez Maria, comme aimanté : des personnes âgées, des femmes surtout, des jeunes. Certains d’entre eux s’appuient sur le mur de la salle Adamo, pour engloutir leur sandwich. Les enfants se dispersent dans le quartier, tournoient à vélo.

Maria est une ancienne habitante des carrés qui connaît sa clientèle. Dimanche, tandis que nous passions de maisons en maisons pour glisser des invitations dans les boîtes aux lettres ou les tendre à qui ouvrait la porte, nous avons déposé une pile de tracts sur le comptoir de son épicerie. Un endroit étonnant, servant des spécialités italiennes et doté d’une chambre froide pour les légumes. On y trouve de tout. L’épicière n’a pas manqué de « passer le mot ».

L’ancienne friterie du quartier jouxte l’épicerie de Maria. Le local, en travaux, est caché aux yeux du public. Lorsque nous y étions passés, au mois de juin dernier, nous avions été parmi les tout derniers à y acheter des frites. Luigi fermait le soir même et allait bientôt être embaucher dans un café du centre de La Louvière. Pendant un moment, nous nous sommes demandé si nous n’installerions pas là notre premier BRICo.

Mais en ce mardi 25 août, c’est le café de la salle Adamo que nous investissons pour trois jours. C’est là que nous avons choisi d’ouvrir ce premier Bureau de Recherche et d’Investigation Commun. Pour l’heure, nous aménageons les lieux, sortant tasses, verres et assiettes, branchant les frigos, disposant chaises et tables, les bordant de nappes de couleurs, posant çà et là quelques fleurs. Sur les vitres, nous affichons une invitation à venir prendre, le lendemain, un petit-déjeuner en notre compagnie.

Ce sont les enfants, intrigués, qui s’interrogent : « C’est pour les SDF ? Lui dit que c’est pour les SDF. Ah oui, c’est pour tout le monde ? ». Nous levons toute appréhension en lançant l’invitation de vive voix. Les enfants nous ouvriront le quartier. Ils guetteront fidèlement nos arrivées chaque matin. Nous devrons changer notre dispositif en fonction d’une présence permanente, envahissante, parfois même provocante mais évidemment stimulante. Nous comprendrons beaucoup du quartier à travers les enfants.

 

 

Mercredi 26 août 2017. Bois-du-Luc. Alors que les journées d’été s’étirent encore, le premier BRICo prend ses quartiers. Le matin, les tables du petit-déjeuner dressées, le café coule et il réveille la salle Adamo. Une sortie douce de l’été, la maison de quartier, voisine, pro-fite de ces moments pour reprendre des couleurs, travail orchestré et pris en charge par les travailleurs sociaux.

La salle Adamo, qui porte le nom d’un chanteur connu de la région, n’est l’inconnue de personne. Elle n’est ouverte que de manière exceptionnelle, lors de grands évènements. A l’arrière, une salle de spectacle spacieuse accueille les quelques représentations qui animent le quartier.

 

Nous comprenons que, dans le passé, la salle était ouverte au public, qu’habitants et habitantes s’y retrouvaient au bar. Malheureusement, la crainte de dommages (vécus et fantasmés) a conduit à la fermeture du commerce et de cet espace de rencontre dans le quartier.

 

Dehors, les maisons jaunes pâles des carrés, qui se serrent comme pour se réchauffer, cohabitent avec l’épicerie, le kiosque, le grand terrain, le parc, l’écomusée, la maison de quartier. Ces lieux structurent le quartier, l’impriment1.

Dès la première tasse de café, l’accueil qui se veut simplement chaleureux facilite un premier contact avec les personnes intéressées, curieuses de découvrir ce que nous proposons. Elles viennent en connaissance de cause. Sur le tract que nous avons distribué, il était écrit : « Nous ne sommes pas un parti politique, un institut de sondage ou des journalistes. Nous sommes des personnes provenant du secteur associatif ou de simples citoyens qui avons décidé de marcher à travers le pays pour faire ce que plus personne ne fait aujourd’hui : parler aux gens de ce qui nous rassemble ».

 

La participation proposée consiste à jeter un regard sur l’état du monde, à identifier les réparations et à poser des hypothèses explicatives. Ici, ce sont exclusivement des réparations qui touchent au « village » que nous récolterons. Les habitantes et habitants nous racontent un quartier marbré de fissures. Un quartier de maisons, humides et fendillées. Cela s’explique aisément : le sous-sol est creusé et les anciennes galeries de la mine ont été noyées à la fermeture du site.

Mais cette humidité mine précisément et le gestionnaire des lieux est suspecté de faire la sourde oreille ou de traîner des pieds. Un quartier que l’on appelle encore un « village », séparé entre les anciens et les nouveaux qui sont souvent des étrangers mais qui, ici, sont surtout des « nouveaux » avec lesquels les relations sont complexes. Un quartier où voisins et voisines ne se connaissent plus, se croisent, se disent « bonjour », « au revoir », juste ça.

 

Le lien et la confiance entre voisins du village se délite. Le sentiment d’insécurité est prégnant. Pourtant, BDL, l’acronyme de Bois-du-Luc que même le facteur a adopté, est toujours présenté comme une « grande famille ». Un quartier réputé sale et invivable, mais impossible à quitter sans une larme. Un quartier où pour la première fois des maisons sont à vendre pour un autre usage que le logement social. Un quartier qui pleure son festival disparu, cette Cité Métisse qui donnait le sentiment d’être. Un quartier qui jouxte un musée dont les visiteurs passent dans les rues du coron munis d’un audioguide. Il existe une fissure béante entre les touristes et les habitants. Il faut souligner ce paradoxe d’être visités et pourtant invi-sibles aux yeux du public…

 

En quelques jours, nous serons nous-mêmes en quelque sorte invisibilisés. Il faut souligner l’importance d’alliés qui ont permis que progressivement nous devenions partie du quartier et que notre présence, bien qu’elle ait intrigué, ne paraisse ni incongrue ni déplacée. Ces alliés ont été, pour une bonne part, les enfants en vacances à cette époque-là et à qui nous devons aussi d’avoir été invités à participer quelques semaines plus tard à une fête où ils présentaient les résultats de leurs cours de self-défense… Le bourgmestre de La Louvière, présent sur place, assiste à la réunion que nous avons avec l’équipe de la Maison de quartier. Il ne savait rien de notre présence, mais les résultats de ce BRICo dont il prend connaissance en s’invitant à notre table l’intéressent et le surprennent. Il veut agir vite, sur base de nos dialogues avec les habitants. Nous convenons de livrer l’ensemble de nos résultats, outre aux habitants du coron, à la Maison de quartier qui les lui transmettra. Pour l’instant, si l’on veut aller vite, il s’agirait d’élaguer les branches basses des arbres qui empêchent la lumière et de disposer des poubelles dans les rues, au moins trois.

 

Une autre proposition pour le vaste chantier des réparations est d’ailleurs sur la table : la mise en place d’un comité de quartier. Ce projet, suggéré par une habitante que nous avons rencontrée et qui est encouragé par d’autres habitant.e.s, se veut espace de centralisation des demandes du quartier et lieu de médiation entre agents sociaux. Le Comité de quartier pourrait organiser l’offre, porter les revendications à l’extérieur, régler des différends… Ce comité naissant, nommé comité des voisins, est soutenu et accompagné par la Maison de quartier qui a, depuis notre passage, organisé déjà deux réunions prometteuses.

 

Il est bien entendu trop tôt pour tirer quelque conclusion que ce soit de l’implantation temporaire de ce premier BRICO. Mais au moment de terminer cet article, nous apprenions que, muni des résultats de nos conversations avec les habitant.e.s du quartier et conforté par la naissance du comité des voisins, le bourgmestre avait décidé de rencontrer à son tour les résidents de Bois de Luc et de s’adresser à eux dans une première réunion publique en décembre 2017. Bien entendu, les gens du BRICo seront présents…

 

 

1. Une fresque d’impressions graphiques qui représente le quartier a été conçue par les enfants, avec l’aide de Fidéline Dujeu et de sa sœur Dorothée.

 

 

 

 

Mais comment les différents types d’acteurs et actrices se sont-ils côtoyés ? Qui étaient les présents, qui étaient les absents ?
Nous nous comptons assurément parmi les personnes présentes : Chantal, Paul, Anissa qui chaque matin, nous installions, déverrouillions les portes et toujours un peu plus notre anonymat, poussions les verrous en fin de journée.

Avec nous, des hommes, des femmes ont fait une halte à Bois-du-Luc : ils étaient les invités et intervenants de ce tout premier BRICo. Le panel de profils des intervenants (âge, sexe, origine,…) crée de la diversité dans les prises de contact et les contenus des discussions et facilite l’émergence d’histoires en commun.

 

Partie à la découverte du quartier, Fidéline orchestre un atelier impressions avec les enfants ; sur le pas de la porte, Pietro et Giacomo échangent quelques mots d’ita-lien avec des habitants ; un café à la main, Chantal et d’autres échangent sur sa ville,… Autour d’un plat de pâtes soigneusement préparé par Pietro, Giacomo et les enfants, nous découvrons un peu plus le quartier et c’est l’occasion d’un premier lien avec les travailleurs de la maison de quartier.

Ce repas, comme les petits déjeuners, ont démontré l’importance d’intégrer dans un programme libre, des acti-vités fédératrices, dépourvues d’enjeux et d’exigences, dans un même lieu où tous et toutes confondus peuvent se retrouver, à une même heure.

 

Le lieu ouvert sans interruption offre la possibilité d’aller et venir ou de s’installer pour un moment, pour un ou plusieurs bouts de conversation, autour d’un buffet avec de la nourriture et des boissons à toute heure. Nous émettons toutefois l’hypothèse que l’appréhension du seuil à franchir peut se résoudre en partie si nous occupons l’espace extérieur (ce que nous avons fait le vendredi). Cependant, cela ne permet pas la discrétion de la conversation.

Ainsi, investir l’espace de la rue, sortir de la salle Adamo nous aidera à interagir avec un public qui n’a pas passé la porte. D’une part, franchir le seuil est une démarche qui implique une mise en danger, fut-elle minime, celle d’une rencontre avec des personnes qu’on ne connaît pas. De plus, aujourd’hui, la salle Adamo n’appartient que physiquement au quartier. Si certaines personnes l’occupent, lors des rares fêtes de quartier, elle n’est pas appropriée par les habitants.

 

 

Comment le BRICo a-t-il agi sur le quartier et réciproquement ?
Si nous regardons le BRICo avec un peu de hauteur, on peut l’entrevoir comme un dispositif de transgression des frontières à plusieurs égards.

 

En effet, une fois terminé, le BRICo a permis de dévoiler l’état du monde à ceux et celles qui ont en livré leur vision autant qu’à ceux et celles qui n’ont pas (encore) croisé notre route. La présence d’un objet, trace et souvenir, opère cette médiation. A Bois-du-Luc, il s’agit d’une impression du quartier co-réalisée par les enfants et Fidéline. Constats autant que dispositif ne relèvent ainsi de la propriété de personne.

 

Le BRICo se caractérise par son ouverture : le rapport au temps, à l’espace, le mode d’interaction et les activités qui ponctuent les journées, sont modulables. C’est dans cette ouverture que peut se glisser l’échange, l’un ou l’autre entretien individuel ou collectif avec les habitants, invités à poser leur diagnostic et livrer des pistes explicatives sur ces dits constats, dans l’intimité de la salle Adamo ou en dehors.

 

Le BRICo agite les consciences, donne aux personnes la possibilité de s’organiser, de modifier le paysage. Il rétablit du commun, du collectif là où l’espoir semblait vain. Cela demande de parler et en parlant, on commence déjà à réparer, a minima la parole et l’écoute.

 

D’un peu plus près, depuis notre départ, nous voyons à Bois-du-Luc, un horizon en mouvement. La naissance d’un Comité de quartier est en marche, les travailleurs sociaux ont pris la suite, le bourgmestre même s’est impliqué dans ce processus qui veut laisser les habitants au cœur et à l’initiative de cette dynamique, dans laquelle nous sommes des interlocuteurs invités.

 

Et si le BRICo réinjectait du social dans le social, en restaurant la place et le rôle de l’habitant dans ses écosystèmes, depuis le foyer-famille jusqu’au foyer-monde ? Le BRICo se traduirait-il par une impulsion ? La transgression progressive de ces frontières pourrait-elle constituer un processus long et émancipatoire, pour ceux et celles qui s’y inscrivent ?

 

 

 

Alors comment expliquer, si c’est de transgression et de frontières qu’il s’agit, que les réparations évoquées ici dépassent rarement le quartier ?
De manière générale, les questions spontanément adressées peuvent effrayer une série d’interlocuteurs :

sans le temps de la réflexion, on craint de livrer une mauvaise réponse, en particulier si on n’identifie qui se trouve face à nous et son champ de connaissances.

 

A Bois-du-Luc, la question des réparations a pu surprendre aussi. Pourtant, levée la première appréhension, on nous parle de ce que l’on connaît : le quartier.

 

Plusieurs hypothèses expliquent que nous ne dépassions pas les limites géographiques de Bois-du-Luc dans les récits de réparations.

 

D’une part, les frontières du quotidien ont cette géographie-là. L’horizon du présent est guetté par le spectre du passé : « ici, il y a plus personne», « on fait plus rien pour nous ».

 

La tension qui traverse tous les récits que nous avons récoltés, c’est celle d’un quartier à l’abandon et malmené, qui préoccupe : nuisances sonores, insécurités, dégradations,… Il y a à réparer. Toutefois, ces constats négatifs sont toujours relativisés, qu’il s’agisse des agissements des jeunes du quartier ou de l’esprit de convivialité disparu entre habitants.

 

Est-ce car l’on (nous) parle aussi de ce qu’on l’aime, de ce à quoi l’on est attaché, qu’on ne dépasse pas les carrés de Bois-du-Luc ? Les habitants craignent que l’on perde la mémoire du lieu, qu’on l’enterre, alors que les anciens, garants de celle-ci, se font rares. On veut restaurer sa réputation et cela justifie, en partie, ce (dé)tour de réparations et le passage du BRICo.

 

Les habitants rétablissent les frontières physiques des carrés mais ouvrent le champ du soin qu’ils veulent porter à eux-mêmes, aux autres, à leur environnement, en insistant sur les ressources à disposition dans le quartier.

Finalement, parler des réparations, cela suppose la possibilité d’un mode d’action sur ce qui a été cassé. C’est aussi de cela que l’on veut parler, d’un BRICo qui répare l’horizon du futur.