Discuter saveurs et couleurs est plutôt mal vu. Sauf en politique, puisque c’est là sa raison d’être. Partout, les hommes vénèrent - pour beaucoup sans y toucher - la couleur jaune tirée des mines, vêtue de noir au fond des puits. La planète bleue se rêve boule d’or et l’addiction dorée gangrène les gouvernances. Chez nous, représentation oblige, le pouvoir joue à changer de couleurs, à les combiner pour mieux refléter le camaïeu de son électorat. Du rouge, du bleu, du vert, de l’orange... Ça fait un peu brouillon : n’empêche, chacun existe, ou… existait. Il y a peu, parce que d’aucuns espéraient des tonalités nouvelles, contrastées et tranchantes comme tranche noir sur jaune, ou parce que cet appel de l’or se faisait bien pressant, les valeurs ont changé. On a continué à mélanger, bien sûr, mais ce noir et ce jaune, avec - ah oui, quand même - une petite touche de bleu et une autre d’orange, ça a donné un amalgame... Comment dire ? Brunâtre, et plutôt salissant. Aux taches sombres portées par des mutants se mettent alors à répondre les zones claires, portées par des vivants : pour réparer, créer, rechercher le progrès social. Et rendre visible.

 

 

Jeunesse nomade : risquer la rencontre, prendre la parole
A l’heure où « Génération identitaire », gonflée par une propagande qui transpire Vichy, s’autoproclame en milice privée de jeunes1 pour empêcher, avec grands moyens et violence, les migrants de traverser les cols alpins, une autre jeunesse existe, moins visible, et trace avec conviction d’autres sillons.

 

Ces jeunes, les uns Belges, les autres réfugiés, n’attaquent pas la montagne, ils l’escaladent. Ils tâtonnent pour trouver des points d’amarrage et échangent leurs mousquetons. Quarante-cinq d’entre eux, issus de maisons de jeunes et de centres pour demandeurs d’asile2, ont créé, avec le soutien d’artistes professionnels, le spectacle « Jeunesse Nomade »3. Nous avons rencontré Inès, Jimmy et Gevorg (jeunes nomades), et Valérie Hébrant (co-coordinatrice4). A l’entame du projet, pas de spec-tacle au bout de l’aventure mais quatre rencontres et une semaine de résidence en août 2017.

 

L’idée était d’apprendre à se connaître via le partage de pratiques culturelles, explique Valérie. On ne pensait pas arriver à un tel résultat. Pour nous c’était le processus qui comptait. Vidéo, danse, théâtre, musique, ont été leurs pics et leurs crampons pour hisser plus haut leur voix.


Comme le dit Gevorg, quand je monte sur scène je me sens artiste, car les artistes ont plus de pouvoir que les jeunes. Monter sur scène nous donne le droit à la parole. Une parole forte et critique qui questionne les raisons et la souffrance de l’exil, les conditions d’accueil, les rencontres avec les autochtones. Ils voulaient montrer autre chose que les actions d’urgence humanitaire, plus médiatisées.

 

Mais la montagne est rude, certains ont été arrachés de la cordée par ordre de quitter le territoire. A chaque représentation, on ne sait pas qui sera là ou ne sera plus là, dit Valérie. Le processus se pose en résistance au fait que presque rien n’est prévu pour que les jeunes demandeurs d’asile rencontrent d’autres jeunes. Le cadre légal ne prévoit pas cela et ne donne aucun moyen, donc quelque part l’empêche, explique Valérie.

 

Jimmy et Ines racontent à quel point leur vision a changé, et évoquent leur envie d’agir aujourd’hui, en comprenant mieux les enjeux.


Alors qu’au début, les jeunes avaient la crainte que le spectacle soit mal reçu par le public, ils voudraient maintenant jouer devant un public plus « hostile » qu’ils se sentent prêts à affronter. Arrivés au sommet du col, ils ont imaginé ensemble une fin qui leur convienne : en août 2018, une nouvelle résidence et un festival Jeunesse Nomade sont prévus avec de nouveaux participants5.

 

 

Les chercheuses de la Petite Ecole
Parce que, face à l’inédit, les enseignants sont des chercheurs plus que des passeurs de savoir, trois profs du secondaire créent en 2010 l’asbl RED - Laboratoire Pédagogique. Alors qu’elles répondent à un appel à projet, deux membres tombent, dans un parc d’Anderlecht, sur la population Dom de Syrie.


Marginalisés dans leur pays, les Doms sont historiquement ascolarisés. Et analphabètes : leur langue, le Domari, est exclusivement orale. Cette population qui n’a eu aucun contact avec l’école, se retrouve démunie face à l’obligation scolaire. Quant aux établissements qui accueillent les Doms, ils le sont tout autant : comment intégrer dans les classes ces élèves qui ne savent ni tenir un crayon, ni rester assis sur une chaise ? Des enfants pour la plupart traumatisés par les bombardements, puis par la violence de l’expérience de l’exil ?

 

Ainsi naît la Petite Ecole6. Son but : créer un dispositif d’accès à l’éducation aux enfants de migrants qui leur permette, à terme, d’intégrer le système scolaire.

 

Le projet se développe à partir de trois axes. Le premier, c’est l’accueil des enfants 4 jours par semaine de septembre à juin. Il se dessine autour de rituels qui visent principalement à l’apaisement, à l’autonomisation et à la découverte, et se colorie d’un programme adapté aux besoins. Vient ensuite la médiation culturelle avec les parents, grâce au petit déjeuner quotidien et aux réunions mensuelles qui permettent de faire le point sur les progrès ou les difficultés des enfants. Le pôle recherche constitue la dernière mission de la Petite Ecole : intervisions hebdomadaires, organisation de séminaires et de rencontres avec des interlocuteurs internationaux, et collaboration avec des universitaires afin de concevoir une grille d’évaluation.

 

Question financement, Juliette Pirlet et Marie Pierrard, porteuses du projet, sont soutenues par le Ministère de l’Enseignement et par celui de l’Aide à la Jeunesse, qui, chacun, à titre exceptionnel et donc ponctuel, offrent un poste à mi-temps et une aide financière pour les frais liés au fonctionnement de l’école. S’ajoutent des dons privés et l’aide du fond philanthropique d’une banque. Pour généreux qu’ils soient, ces dons et subsides ne garantissent pas la pérennité de l’aventure, assujettie à la constante recherche d’argent.

 

Bien sûr, on risque de ne pas tenir longtemps, dans les conditions actuelles, déplore Juliette, mais d’un autre côté, nous tenons à notre liberté. L’essence du projet est expérimentale, et tant que nous sommes dans cette période d’essai, nous voulons rester les plus libres possibles de changer, d’évoluer, sans nous retrouver cadenassées. Elle ajoute : Je ne pense pas que ce soit à l’Etat de tout prendre en charge, je pense que c’est au citoyen d’être créatif, de prendre des risques… l’argent peut venir de l’Etat, mais s’il impose sa manière de faire, alors, on perd la force. Avec une détermination sans faille, Juliette dit encore : en fait, il nous faudrait une équipe, des enseignants-chercheurs qui déploient autant de petites écoles qu’il y a d’urgences, chacune avec ses spécificités. Car, des problèmes liés à la scolarisation, des besoins en termes de dispositifs d’accroche, il y en aura toujours.

 

 

Globe Aroma : l’offre d’un statut, d’une dignité
C’est compliqué de savoir où sont les priorités : pour le moment tout est prioritaire. Ces mots sont ceux d’Els Rochette, directrice artistique de Globe Aroma7, « Maison des Arts Ouverte » où, le 9 février dernier, des artistes se sont fait arrêter parce qu’ils étaient sans-papiers. Parmi eux, Jiyed, peintre Mauritanien enfermé depuis au 127 bis. Son témoignage, édifiant, se trouve en page 25 et suivantes.

 

Le monde associatif, entre autres, a dénoncé les faits. Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National, parle « d’un acte terroriste pour les secteurs culturel et associatif »8. Els parle d’une attaque, d’une prise d’otage. Ils m’ont dit que si je donnais ma carte d’identité je pouvais partir, j’ai refusé, ils m’ont menottée et emmenée dehors. Aujourd’hui, pas d’explication. Le Bourgmestre de Bruxelles et les autorités fédérales ont un discours différent.

 

Qui sont ces artistes ? Beaucoup étaient déjà créateurs dans leur pays. Une des missions de l’association est de leur permettre de poursuivre leurs pratiques culturelles. C’est la particularité de Globe Aroma : l’acte artistique et le processus de création travaillent à l’émancipation. Ils se sentent de nouveau humains, ils avaient perdu ça dans leur pays, sur la route, par la façon dont ils ont été traités comme des criminels, et ici ils se sentent chez eux. Cela en dit long sur le manque de prise en charge psychologique des personnes réfugiées qui arrivent…


Aujourd’hui, des voix se lèvent pour défendre l’idée que l’accompagnement est essentiel.

 

Chez Globe Aroma, les méthodes de travail ont des avantages et des inconvénients : la Maison Ouverte accueille tout un chacun, met à disposition l’espace et reste flexible pour répondre aux demandes. Mais les créateurs n’ont pas toujours les moyens d’aller en profondeur dans leur démarche. Ce qu’il nous manque, c’est un coaching, pour rendre ces artistes visibles en les outillant pour qu’ils puissent entrer dans des réseaux existants.

 

En réaction à la rafle, une plateforme se construit autour de trois enjeux. Premièrement, être solidaires, savoir que si une arrestation se passe ailleurs, les réactions seront plus immédiates. Deuxièmement, informer sur les droits des associations. Peut-on filmer ? A-t-on le droit d’intervenir contre la police ? Enfin, un plaidoyer vers nos dirigeants. Els n’a pas osé filmer au moment de l’attaque mais a demandé aux policiers pourquoi les gens devaient tenir leurs mains sur leur tête. Un agent a répondu que ce n’était pas nécessaire, un autre qu’ils étaient assez jeunes pour mettre leurs mains sur leur tête prétextant qu’ils avaient peut-être des armes.

 

Cela questionne aussi sur le pouvoir que s’accapare une partie des policiers. En partant, l’un d’entre eux dira : « nous reviendrons ! ». Est-ce que les plumes, les pinceaux, les crayons seront des armes assez puissantes pour empêcher cela de se reproduire ? Peut-être pas, mais en attendant, chez Globe Aroma, chacun de ces sans-statuts retrouve un statut d’artiste… symbolique.

 

L’or déclenche les guerres. Les guerres font fuir les hommes. Les hommes se réfugient. Les politiques d’accueil sont pensées par le pouvoir, lui-même fasciné par l’or. Il refuse de partager. Les réfugiés ne doivent pas affluer. Les réfugiés doivent rester invisibles, avec ou sans papiers.

 

Il existe encore des vivants, mais il faut oser arpenter d’autres chemins pour les rencontrer. Ils ne cherchent pas l’or. Certains ne font même pas partie d’un électorat à séduire. Ils sont juste là. En quête de vie et de dignité.

 

En complémentarité aux actions qui pallient à l’urgence par l’urgence, chacun des trois projets ci-dessus tente une réponse plus structurelle. Jeunesse Nomade, La Petite Ecole et Globe Aroma expérimentent, avec leurs spécificités, d’autres façons d’accueillir, de ré-humaniser et de dire. Ils essayent aussi de faire réseau, pour construire des ponts, se questionner, s’évaluer et se réajuster. Tous trois se construisent dans une incertitude éprouvée : comment s’assurer les moyens humains et financiers pour continuer ? Quelles seront les prochaines cartes que jouera le pouvoir en place ? Qui seront les prochains à recevoir l’ordre de quitter le territoire ? Rien n’est acquis.

 

Malgré tout, Jeunesse Nomade réunit, crée une parole collective et émancipe. Elle rend visible. Malgré tout, la Petite Ecole interroge, cherche, s’adapte, favorise l’insertion. Elle rend visible. Malgré tout, Globe Aroma offre un lieu, un cadre, un tremplin, un statut. Elle rend visible.

 

À nous de ne pas fermer les yeux…

 

 

Laurence BAUD'HUIN et Caroline COCO

 

 

 

1. Officiellement mouvement politique de jeunesse, dixit le site www.generationidentitaire.org
2. Fedasil ou Croix Rouge, certains en famille, certains mineurs d’âges non accompagnés
3. Plus de contenu sur www.fmjbf.org/jeunesse-nomade/
4. Pour la Fédération des Maisons de Jeunes en Belgique francophone
5. Bientôt plus d’infos sur le site www.fmjbf.org
6. http://www.redlaboratoirepedagogique.be/projet-pedagogique/
7. www.globearoma.be
8. Journal Le Soir, 12 février 2018