Le caractère obscène est-il seulement d'ordre sexuel ?
A partir de quand parle-t-on de pratiques obscènes ? Qu'est-ce qui est décent ? Qu'est-ce qui est indécent ? Avouable, inavouable ? Montrable, pas montrable ? Où et comment cela se passe-t-il dans la société ? Autant de questions que nous avions abordées dans un dossier articulation consacré à l'obscène1.

Nous avons voulu aller plus loin dans la réflexion en nous associant à la Fédération Laïque de Centres de Planning Familial, le Centre Vidéo Bruxelles-Vidéo Education Permanente et le Groupe Santé Josaphat.

En effet, ces derniers mènent depuis de nombreuses années une réflexion sur l'utilisation de l'outil audiovisuel et de l'image dans les animations à la vie affective et sexuelle.

Interroger le caractère obscène des pratiques de formation et d'animation est d'autant plus essentiel et difficile que nous sommes dans un contexte où l'intime s'étale dans les médias et sur internet. Par ailleurs, il manque cruellement de lieux d'éla-boration collective, de sens autour de ces histoires à la fois intimes et universelles. Aux côtés du divan et de l'église, il est nécessaire, urgent d'aménager des lieux de réflexivité partagée.

Par ailleurs, l'image sert de vérité. Elle s'offre à tous, envahisse nos rues et nos cerveaux voire nous en sature. Nous n'avons pas tous les clefs de lecture pour la décoder et cependant une image par un propos juste, fort, puissant suscite l'émotion, la curiosité, l'étonnement. Elle libère la parole.

Jeudi 13 octobre, Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek. Dialogues sur les rapports intimes. Aux commandes de l'animation, Claire Frédéric, formatrice au Centre Socialiste d'Education Permanente. Autour de la table, Anne-Marie Trekker et Jean-Michel Carré. Les sujets : une jeune femme qui se met à nu dans un livre et une assistante sexuelle enlaçant un handicapé. Les objets : un livre et un documentaire. Pourquoi (d)écrire l'intimité ? Pourquoi la filmer ? De quel droit ? Comment ? Avec quelles balises ?

Anne-Marie Trekker est auteure, sociologue-clinicienne, animatrice de tables d'écriture en histoire de vie, Editrice de Traces de vie. A côté d'elle, le livre de Caroline Theunissen : Anorexie : quand l'ange devient démon. Un livre cadeau, très intime, fait à son amoureux. Jean-Michel Carré est réalisateur de films documentaires et Directeur de la maison de production “ les Films Grain de Sable “. L'intimité humaine, il la pratique par l'image depuis plus de 40 ans. Aujourd'hui à l'affiche, un extrait de son dernier documentaire : Sexe, amour et handicap. Après Galères de femme (1993), les Trottoirs de Paris (1994) et les Travailleu(r)ses du sexe (2010), Jean-Marie Carré nous plonge tout en douceur dans l'univers on ne peut plus tabou de la sexualité des handicapés.

 

Creuser dans l'intimité
Claire Frédéric : "Il manque cruellement de lieux collectifs de réflexion sur le sexe qui n'est pas, comme le dit bien Marcel Nuss, qu'une affaire de cul. C'est aussi une question d'huma-nité, un rapport au monde. J'aurais envie de demander à Anne-Marie Trekker et à Jean-Michel Carré pourquoi ils s'intéressent à l'intimité des autres ? Et en quoi ils trouvent légitime de traiter celle-ci sous la forme d'un livre ou d'un film ? Quelle est la li-mite qu'ils ne dépasseront pas ? Pourquoi passer par l'image ou par le texte ?

 

Quand la parole fait plouf
Anne-Marie Trekker : (D)écrire l'intime, c'est partager avec l'autre ce qui reste de plus mystérieux en soi. C'est parfois tellement effrayant qu'on a besoin d'une médiation -l'écriture, la vidéo- pour communiquer cette part d'ombre et de lumière qui est en nous. Le livre de Caroline Theunissen en est un bel exemple. J'ai découvert le texte de ce récit dans ma boîte aux lettres. Caroline l'a rédigé en une semaine, à destination de son amoureux. " Quand je me disputais avec maman ", explique-t-elle, je lui écrivais un petit mot. L'idée de ce texte m'est venue il y a 2 ans quand mon amoureux m'a dit que j'étais insaisis-sable, mystérieuse. Durant une semaine, j'ai écrit pour expliquer ce que je ressentais. L'idée n'était pas d'être publiée mais de me faire comprendre. Le style en écriture, c'est du corps. Je trouve les choses tellement plus belles quand elles sont écrites au lieu d'être dites. Cette sublimation par la mise en forme, c'est le livre. La parole fait plouf, l'écriture introduit une distance entre elle et son interlocuteur. Il y a des passages de mon livre que je ne saurais pas lire. Il y a une distance. Mon livre est un cadeau d'amour et de libération. Il m'a finalement libérée".

 

La médiation de l'écriture
Et Anne-Marie Trekker de s'interroger sur la relation à l'autre à travers l'écrit : " Qu'est-ce que l'écriture ? Qu'est-ce que la mé-diation par l'écriture apporte et permet ? Elle vient mettre une distance symbolique à travers le papier. Une juste distance par rapport à l'autre. A l'autre en face de soi, mais aussi à l'autre universel, à l'humain. Parfois, la parole n'est pas possible : il faut un intermédiaire pour toucher l'être dans son intime. C'est l'écrit. Un écrit qui ne doit pas se faire dans n'importe quelle condition. Il y a eu dans le cas de ce livre tout un accompa-gnement et une distance. Accompagnement des parents qui ont lu le texte. Accompagnement de ma part afin de mettre en place des protections qui débouchent sur des permissions. Il a fallu de la distance aussi. Distance par rapport au temps : le processus de publication a pris 6 mois. Distance par rapport au lecteur : Caroline écrivait, puis son amoureux lisait. Puis elle écrivait, puis son amoureux lisait. Distance par rapport à la langue, aux mots : il faut forger un style, trouver un ton. Distance par rapport au public : se raconter n'est pas se livrer totalement, c'est exposer une part de soi, pas tout soi. Il y a enfin la question de la vérité et du mensonge : pourquoi écrit-on ? Pour l'autre ou pour soi ?".

 

Sexe, amour et handicap
Avec Sexe, amour et handicap, Jean-Michel Carré parvient à traiter de façon naturelle, sensible, respectueuse et complice du désir de sexualité des personnes handicapées. Il réussit à montrer des images érotiques sans mettre le spectateur en position de voyeur. Il dévoile une réalité crue - certains des handicapés n'ont pas la capacité physique de se masturber - et une solitude extrême face à la difficulté d'oser parler de sa sexualité. Dans ce documentaire, on découvre cette jolie jeune femme, clouée en chaise roulante, qui veut connaître au moins une fois dans sa vie la peau d'un homme à ses côtés. Ou cet homme qui a dû attendre 42 ans avant d'avoir, à la place d'un trou noir, " un rayon de soleil dans la tête ". Jean-Michel Carré : " Lors du tournage des travailleuses du sexe, une prostituée m'a parlé d'un de ses clients handicapés qui était obligé de passer par des prostituées. Je l'ai rencontré. Il m'a raconté son histoire, ses désirs, comment il les assouvissait avec des prostituées, subissant des abus, des vols, jusqu'à ce qu'il en trouve une qui accepte son handicap. Il m'a dit : " Fais un film s'il-te-plaît". Voilà comme le projet démarre. Il y a la volonté de poser des questions qui dérangent, de briser le silence sur des questions tabous et il y a les gens qu'on rencontre. Des personnes qui considèrent le cinéma comme un outil extraordinaire de diffusion et de sensibilisation".

 

Prendre son temps
A partir de là, tout devient clair. C'est un contrat d'échange. Eux m'apportent, m'enrichissent énormément. Et moi j'ai la responsabilité de faire le plus beau film possible, un film qui va chan-ger les choses. En France, plus de 2 millions de personnes ont regardé Sexe, amour et handicap, même avec une diffusion à 23 heures. C'est la force du cinéma, un cinéma volontairement proche du réel dans sa forme documentaire. Dans le tournage, il n'y a pas pas de barrière. Il y a une confiance, un respect, une déontologie. Surtout il faut prendre son temps. Rentrer petit à petit dans l'intimité des personnes qui vont, non pas oublier mais intégrer le fait qu'on filme. Après, c'est au montage que l'on sera amené à réduire certaines choses. Il ne faut aller ni trop vite ni trop loin. Plus on touche de gens, plus on touche les gens et plus on est obligé à faire attention. Le but est que les spectateurs soient encore là 1h30 plus tard. Si vous y allez tranquillement, petit à petit, le spectateur commence intellectuellement à comprendre la situation, à passer de l'autre côté, du côté des handicapés".

Libérer la parole
" Et puis il y a les projections, les débats, que je multiplie comme à cette occasion. J'ai débattu des heures et des heures dans des endroits institutionnels, dans des écoles, avec des familles, auprès des gens de terrain, avec les éducateurs, les sociologues, les sexologues ou directement avec les gens qui vivent cela avec leurs tripes. Voir un film est un acte collectif qui donne aux gens un point commun qui permet à la parole de s'exprimer de façon beaucoup plus facile, plus libre sur le sujet. Souvent, les gens se sentent libérés. Je songe à ces frère et soeur qui ont un frère handicapé. Ils n'arrivaient pas à aborder ce sujet. Après le film, d'un seul coup, tout était devenu simple, évident pour les deux parties. Un film comme cela, cela permet d'être et voir ensemble. Cela permet après de ne plus fermer les yeux, de ne plus tourner la tête. On peut commencer à s'ouvrir, à oser raconter les pratiques et les interroger".

 

Entre Assistance et prostitution
Quel est le statut de l'assistante sexuelle qu'on voit dans l'extrait du documentaire ? Jean-Michel Carré : " Elle est réflexologue . Elle fait ces prestations complètement par humanisme, par compassion, suite aux contacts pris à Aubagne (2). Elle ne peut pas se déclarer masseuse sans risquer de procès avec les kinés. Ni se faire payer sans tomber dans la catégorie prostitution. Ce qui gène très fort les handicapés qui voudraient pouvoir rémunérer ses services, le bien qu'elle leur fait. En France et en Belgique, il n'existe pas pour l'instant de statut particulier pour ces prestations. En Allemagne et en Suisse, la loi est plus ouverte : ils ont réussi à faire une distinction entre prostitution et assistance sexuelle. Dans ce dernier pays, il existe une formation d'assistant sexuel qui dure un an".

 

 

 

 

Jean-Luc MANISE

 

 

 

Sources & Infos.

Anorexie, quand l'ange devient démon. Par Caroline Theunissen - Editions Traces de vie 2004-2008- www.traces-de-vie.net

- Sexe, amour et handicap, un film de Jean-Michel Carré.

Production Les Films Grains de sable : http://www.films-graindesable.com/production/productions-recentes/

 

 

Pour aller plus loin

(1) 8 juillet 2009. Journée sur la thématique " Handicaps et Sexualité " organisée à Aubagne par l'assocation Choisir sa vie et le collectif Handicap et Sexualité départemental de Marseille

(2) Articulation n°35 - L'obscène - www.cesep.be - analyses et études 2008 Sexe, amour et vidéo ? Un film, un livret pédagogique, un blogg sexeamouretvideo.blogspot.com