Quinze ans. J'avais à peine... ou déja... quinze ans lors de ce précarnaval du 13 janvier 2013. Dès l'aube, la famille au complet, vous deux, les oncles et les tantes, les grands-parents, ma petite sœur Céline et moi-même, étions prêts pour la cause, en attente du car, les pieds gelés sur le parvis de l'église St-Sauveur. Il était bien rempli celui-là. Des têtes grises, des plus jeunes et des enfants comme moi, embrigadés de force pour la cause d'un combat qui n'était pas le leur. 
Je me souviens du voyage. Trois longues heures, de la France profonde à la Ville Lumière que nous allions brièvement replonger dans les ténèbres.

« La manif pour tous ». Comment avez-vous osé ? Quelle supercherie ! Appeler ainsi une marche qui excluait vos semblables différents ? Quel combat allions-nous livrer ? Défendre les valeurs du mariage, un des fondements de la société. Empêcher des gens qui s'aiment de le dire et leur interdire la parenta-lité. A quinze ans, on réfléchit, on a des idéaux. Le mariage n'était et n'est toujours pour moi rien d'autre qu'une promesse de vie, de partage, faite par deux personnes amoureuses. Nous allions donc battre les pavés de Paris pour asséner que les amoureux n'étaient pas égaux, que certains ne pouvaient faire les mêmes promesses que les autres. C'était donc cela, pour vous, ce fondement que vous me demandiez de défendre ! J'aurais tant voulu marcher pour une autre cause, pour la Liberté, l'Egalité, la Fraternité. Ce sont là les fondements d'une société dans laquelle je me sens bien. Je souffre dans l'Enfermement, l'Inégalité et l'Exclusion. Comment, et pourquoi osiez-vous nier à un citoyen, des droits, vos droits les plus élémentaires ?

Nous partions en campagne. Instrumentalisés par Papa et Maman, comme bon nombre d'enfants, affublés de pancartes, portant des calicots aux slogans débiles ou puant l'incompréhension, le déni, la fatuité. Rouge ! Rouge de honte, j'ai marché des heures, votre panneau accroché autour du cou « Un père, une mère, c'est élémentaire ». Et ma petite sœur, affublée d'un « François, ta loi on n'en veut pas ». Avouez, Papa, Maman, il fallait oser la bêtise. Notez, dans ce cortège, j'en ai vu d'autres. « Il n'y a pas d'ovule dans les testicules ». Cela sentait le prix Nobel. Et puis franchement, Papa, Maman, donner des leçons de parentalité vous allait assez mal. Combien de fois j'ai séché les larmes de Céline... et les miennes ? Combien de fois j'ai bouché mes oreilles pour assourdir vos désaccords ? Combien de fois je me suis caché sous les draps, fuyant la noirceur de vos déchirures, la lourdeur de votre désamour. Comme j'aurais voulu changer cette pancarte qui me sciait le cou. J'aurais tant souhaité porter fièrement, hisser à bout de bras à en toucher la Tour Eiffel. « Des parents qui s'aiment, c'est élémentaire ». La veille de cette mascarade, Céline, du haut de ses 10 ans, m'a partagé son incompréhension. Sa meilleure amie de classe avait deux mamans, tendres, drôles, attentionnées et aimantes et la petite nageait dans le bonheur. Pourquoi devait-elle marcher pour le lui interdire ?

Malheureusement j'étais là, avec vous, résigné mais certain qu'un jour, je défendrais d'autres causes. Je savais déjà, je sentais en moi, que je serais désormais sur mes gardes, que je ne serais plus manipulé, que je n'irais plus jamais marcher « Contre » mais que je me lèverais chaque jour « Pour ». Et oui, Papa, Maman, vous marchiez « Contre », apeurés peut-être, manipulés sans doute vous aussi. N'avez-vous pas senti le souffle de dieu sur cette croisade inutile ? N'avez-vous pas reniflé l'haleine chargée de l'ancêtre romain à vos côtés ? N'avez-vous pas entendu les murmures des religieux de tous poils toujours prompts à se donner la main pour imposer leurs vues1 ? Cela ne vous a pas frappés qu'une fois de plus, l'Eglise, cette antithèse de la démocratie, la prenait en otage pour arriver à ses fins2 ? Avez-vous compris, Papa, Maman, que la droite divisée à cette époque, proche du divorce, à l'image de nombreux papas et mamans de ce cortège, essayait de recoller les morceaux ? Fière qu'elle était, au soir de ce grand baroud. Ragaillardie par cette victoire à la Pyrrhus, elle fanfaronnait sur l'évidence d'un référendum sur le sujet. Quelle tromperie ! C'est cette même droite qui quelques années plus tôt, constitutionnellement, avait rendu impossibles les référendums sur les questions sociétales3. Dommage peut-être car, dans le cas contraire, j'aurais eu le plaisir de brandir « Mon cul est un lieu d'ébats pas un lieu de débat4 ». Papa, Maman, n'avez-vous pas ressenti comme moi l'énergie noire de cette cavalcade ? Les ballons roses vous ont-ils à ce point aveuglés ? L'ambiance Ken et Barbie était-elle si enivrante ? Avez-vous une fois tourné la tête à l'arrière du cortège, vers les ultras cathos, les monarchistes, la droite de l'extrême droite ? N'avez-vous pas remarqué ce slogan de la honte « Non à la décadence maladive 5 ». Qu'en penses-tu Papa, toi qui disais « j'ai des amis homos... mais ». Mais quoi ? Ils ne sont pas comme toi, ils ne sont pas normaux ? Seraient-ils malades ou les symboles d'une société décadente ? Suivrais-tu les traces de ce député UMP qui liait l'homoparentalité et le terrorisme6 ? Il n'y a pas si longtemps, au nom des mêmes arguments, un taré teuton les a mis dans les camps de la mort.

Je pense aussi souvent à vous, mes cousins, mes oncles et mes tantes, mes grands-parents. Vous étiez-là, à nos côtés, avec vos enfants endoctrinés. Vous n'aviez pas imaginé, j'ose l'espérer, les dégâts qu'ils feraient les jours suivants. Vous n'avez pas pensé qu'ils iraient fièrement bomber le torse dans les cours de récré en racontant leurs exploits à la manif. Vous ne connaîtrez jamais la douleur de ces coups de poignard dans le cœur des enfants de ceux qui ne sont pas exactement comme vous7. Quel était votre moteur ? Une bonne pointe d'homophobie. Ne le niez pas. D'autres choses vous transportaient, entendables mais mal interprétées. Vous étiez semble-t-il nombreux8 à user vos semelles pour raser à jamais les mauvais souvenirs de votre enfance dans une famille monoparentale ou pour crier haut et fort les joies de votre jeunesse dans cette même famille 
« normale ». Tant pis pour vos blessures, tant mieux pour vos joies. Gardez-les pour vous, les autres n'en ont nul besoin pour choisir leur chemin.

Et vous tous, quidams déambulant de la Porte d'Italie au Champs de Mars, ce lieu hautement symbo-lique où jadis on levait les armées. Vous étiez nombreux certes mais vous alliez contre le cours de la vie, des aspirations du 21ème siècle, engoncés comme Papa dans le pardessus de vos certitudes, couverts comme Maman du bonnet de vos craintes. Vos ballons roses n'étaient pas encore dégonflés que la gauche décidait justement de ne pas tenir compte de vos rodomontades. Quinze jours plus tard, des homos main dans la main avec des hétéros, contremanifestaient avec joie, pour un ordre différent du vôtre, qui respectait chacun. Une semaine de plus et l'Assemblée Nationale votait le texte en faveur du mariage homosexuel et de l'adoption par les couples homosexuels. C'était fini, terminé, sans vous, contre vous, la France suivrait les traces de l'Espagne, de la Scandinavie, de bien d'autres et de la Belgique, ce pays de l'humour où on se plait à dire « En Belgique depuis 2003 et toujours des moules frites ».

Il nous reste du chemin. Papa, Maman, demain, je manifesterai. Vous m'en avez donné le goût, je vous en remercie. Je serai avec Céline, elle vous a tout raconté. Les pommes, portées par un vent farouche, tombent parfois fort loin des arbres. J'irai la soutenir, j'arborerai avec joie un slogan en faveur de la procréation médicalement assistée pour les couples lesbiens. Christiane Taubira, Garde des sceaux en 2013, s'inspirait volontiers des poètes. Lors des débats sur le mariage gay, elle a cité Aimé Césaire9 « Tout l'espoir n'est pas de trop pour regarder le siècle en face ». J'en ai à revendre !

 

 

 

1. http://www.huffingtonpost.fr/2013/01/11/manif-pour-tous-lalliance_n_2457598.html
2. http://www.huffingtonpost.fr/jeanluc-romero/manifestation-mariage-gay-eglise_b_2445480.html
3. http://www.huffingtonpost.fr/guy-carcassonne/referendum-ump-mariage-gay_b_2470460.html
4. http://www.rue89.com/2013/01/27/rendez-vous-damour-manif-pour-tous-manif-contre-lhomophobie-239035
5. http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/1561899/2013/01/13/Les-anti-mariage-chantent-papa-maman-a-Paris.dhtml
6. http://www.rtbf.be/info/monde/detail_le-mariage-homosexuel-favoriserait-le-terrorisme-selon-un-depute-ump?id=7883008
7. http://voixdemomes.wordpress.com/2013/01/15/antoinette/
8. http://www.liberation.fr/societe/2013/01/13/manif-anti-mariage-gay-la-ruee-vers-l-ordre_873775
9. Poète et homme politique Martiniquais. 1913 – 2008.