Pour l'instant, laissons de côté la haine ardente, sourde, profonde, physique, ressort des romans...
Dirigeons-nous plutôt vers la haine bassement commune et vulgaire, les sarcasmes de ces petits êtres frustrés, qui déversent leurs avis depuis leur canapé, leur smartphone, leur bureau.. Sur le net, deux ou trois échanges suffisent à fabriquer une profonde antipathie entre deux inconnus. Magie de la parole virtuelle!

« Il y a deux aspects à ce problème : d'un côté le côté vache à lait des allocations familiales pour les nombreuses familles nombreuses immigrées, et ce, sans contrôle réel depuis longtemps.... », « Allez derrière une caisse une journée ou travaillez tout court !!! » « Combien de fois n'a-t on pas vu des clients qui "pètent" plus haut que leur c*l dire à leur enfant "tu vois, si tu n'étudies pas, tu te retrouveras à la place de cette pauvre bonne femme ? » « Toi ! En tout cas, tu ferais bien de cacher ta laideur ! Mets un singe à la place de ta photo, ce sera moins moche !!! hahaha !!! » « Tant mieux pour lui s'il a été viré, j'espère qu'il périra dans la pauvreté lui et sa famille et que plein de malheurs lui tombera dessus :)) ça lui apprendra à avoir osé lever la main sur une fille ! Qu'il crève. Voilà, j'ai défoulé ma haine, bye»

Voici la petite récolte d'un jour ! 
Où pouvait-on voir aujourd'hui une haine simple et brute, facilement accessible? Nous avons tout de suite imaginé la trouver dans les réactions des internautes aux articles de la presse quotidienne. 
Interminables insultes, sarcasmes et dénigrements en tout genre. Pour rien. De la haine à l'état pur! Même le plus vindicatif des supporters est plus complexe. La personne qui, derrière son écran, balance son petit commentaire fielleux sans même avoir le courage de s'exposer... Alors là... Oui. C'est de la haine!

La virtualité, l'absence de corps favorise-t-elle la haine ? Nous y reviendrons par la suite.

 

Une rencontre...
Nous avons rencontré une modératrice, une personne qui traite de cette haine au quotidien. Pour nous raconter un peu, nous en dessiner un tableau. Ce premier article ressemble donc à une image, une illustration sans longue interprétation.

Marilou, « collaboratrice - multimédia, assistante d'édition» du Soir,

Nous avons fait là une belle rencontre. Les nouvelles technologies ont bouleversé la vie des employés de la presse écrite. Ainsi, Marielou est entrée au « Soir » comme documentaliste. L'informatisation a entraîné sa reconversion en assistante multimédia. Aujourd'hui, les longues recherches dans des journaux papiers ne sont plus nécessaires. Deux mots clés et deux clics suffisent à faire émerger l'information.

Des sujets étonnants ont-ils engendré des débats houleux ?
Oui. Par exemple, une étude annonçait que le Coca Cola contenait une part infime d'alcool. Le sujet a rapidement dévié sur un « c'est bien fait pour les musulmans ! » On revient toujours aux mêmes sujets: les musulmans, l'opposition francophone/flamande, l'antisémitisme.

Et à propos du chômage ?
J'ai moins de souvenirs de commentaires hargneux sur le chômage. Ce sont surtout les grèves qui provoquent un déchaînement de réactions. Je suppose que ce sont les mêmes qui râlent car « pendant ce temps-là, on travaille en Chine ! » Mais bon... Les propos sont souvent très réactionnaires ! Toutefois, je me souviens d'un article sur une jeune femme artiste: elle déclarait « travailler, oui, mais pas tout le temps, il me faut du temps pour vivre. » Les commentaires sont allés bon train évidemment ; ils étaient très salés. Mais, ce n'était pas un article sur les statistiques du chômage, sa position était... comment dire, elle représentait le versant opposé...

Pensez-vous qu'il y a des agitateurs ?
Oui. Un de nos commentateurs semble chargé de faire l'apologie de Bart de Wever. C'est un troll. D'habitude, les commentaires sont pleins de fautes d'ortho-graphe.. Mais pas les siens ! Celui-ci surfe à la limite de tout. Il ne dépasse pas... Ses propos sont dénoncés parfois 25 fois comme abusifs. Mais, après relecture, rien n'autorise à les enlever parce qu'ils ne contredi-sent pas la charte1 du « Soir ». Nous pouvons seulement nous le permettre quand il fait des dé-clarations « hors sujet ».

Son propos est haineux ?
Pas plus que ça. Il écrit : « vous, les francophones, vous n'y comprenez rien...». Un autre dira « espèce de connard de francophone ! » Lui, il reste poli, mesuré... Malgré tout, les gens en ont tellement marre qu'ils le dénoncent systématiquement.

Avez-vous reçu une formation ?
Non. Mais nous connaissons la charte. Et en cas de doute, on demande l'avis des collègues. Et parfois, c'est vrai ! On voit tellement d'horreur qu'on ne prend plus la mesure. Et c'est quand quelqu'un nous le renvoie comme « commentaire abusif», on se dit : « Hoo ! J'ai laissé passer ça! » Il était peut-être moins affreux que les autres, mais cela reste affreux... et je l'ai laissé passer... »

Existe-t-il d'autres expé-riences de libre parole ? Je pense au « 11 h 022 » ?
Lors du « 11h02 », les questions sont modérées a priori. 
Par contre, le « chat » se fait en direct, mais avec la présence d'un modérateur. Chacun envoie ses questions, mais nous décidons de leur diffusion. Certaines vont contredire les propos de l'intervenant mais il n'y a aucune insulte.

C'est un dialogue ?
Tout à fait. 
Mais, dans les autres cas, le modérateur n'intervient pas. Ils y vont donc pour nous provoquer en nous traitant de tous les noms mais nous ne répondons jamais.

Vous vous faites insulter ?
Oui, comme « à la solde du PS, » on est « d'extrême droite, des gauchistes... » C'est selon !
Beaucoup s'adressent aux journalistes : « Payer des journa-listes pour écrire des articles aussi médiocres ! C'est plein de fautes ! C'est pas juste... ». Les premiers commentaires sont souvent « qu'est-ce qu'on en a à foutre, ça nous intéresse pas ». Les modérateurs aussi en prennent plein la figure. « Vous avez laissé passer machin ».

Avez-vous parfois l'impression d'une escalade ou les gens viennent-ils, hargneux, directement commenter leur sujet ?
Difficile à dire. Mais c'est vrai. Souvent les commentaires se focalisent sur les gens ! Au départ, ils arrivent avec un avis à défendre. Et puis, cela tourne vite en disputes personnelles plutôt qu'en débat sur le sujet. Ils écrivent : « Pourquoi t'as dit ça, abruti ! » plutôt que de se recentrer sur le sujet. Ils ne répondent plus aux commentaires, n'en reviennent pas à l'article. Et c'est alors que c'est difficile. On en enlève un, on doit aller voir à qui il répond. Parfois on en loupe un. Les autres se sentent lésés. On retire aussi celui qui voulait temporiser.

Ça fait un peu cour de récré !
Oh, c'est pire. Moi, c'est vrai qu'après quelques heures, j'ai parfois des haut-le-coeur. C'est tellement... c'est sans intérêt ! Et je me dis que ceux qui ont quelque chose à dire ne vont pas s'amuser à rentrer dans des dialogues pareils. De temps en temps, il y en a un qui vient parce que le sujet lui tient vraiment à coeur. Mais la plupart du temps, les internautes réagissent sur la forme de l'article : la photo est moche, les sujets sont inintéressants. Et puis, ça dégénère ! De temps en temps, l'un d'eux tente de faire passer ses idées, essaye de recadrer le sujet, mais... Je suppose qu'il doit se décourager très vite.

Pensez-vous que l'intervention de l'auteur de l'article pourrait apporter quelque chose ?
Je pense que c'est l'objectif du « Soir » à moyen terme. Une gestion de communauté. Avoir des réponses aux questions deviendrait possible. Une personne un peu spécialisée y répondrait... Mais je suppose qu'il faut alors être spécialisé dans le sujet et pouvoir y passer du temps... Et aujourd'hui, ce n'est pas dans les attributions des journalistes. Certains font des blogs, et là, ils gèrent, je pense eux-mêmes, les commentaires. A terme, ils vou-draient que les journalistes soient responsables des commentaires. Mais pour cela, il faut d'abord décider des règles d'intervention. Ils ne vont pas passer leur journée à gérer des insultes du genre « espèce de connard... » Il faut supprimer les pseudos et exiger des commentaires va-lables... Mais comment arriver à cela ? C'est un projet.

Avez-vous l'impression que la haine ordinaire s'exprime davantage aujourd'hui qu'il y a une dizaine d'années ?
Nous n'avons pas dix ans de recul. Je ne sais pas... Mais oui, j'ai cette impression. Avant, intervenir quelque part, c'était nouveau et les espaces étaient rares. Maintenant, il y a Tweeter, Facebook ! Intervenir devient banal. Exprimer sa haine, ça se banalise. Regardez les histoires de sapin de Noël : le délire total ! Maintenant, on est mal avec Gaza, le Congo. Ces sujets prêtent à la polémique. Il y a dérapage assuré. Pareil avec la famille royale ! Il faut fermer l'article après quatre ou cinq commentaires.

 

 

En conclusion :
Pourquoi semble-t-il si facile d'étaler sa haine dans les commentaires ? 
Le Conseil déontologie journali-stique (CDJ) préconise une mo-dération avant publication3. La question divise car elle touche à la liberté d'expression et à la li-berté de la presse. Ces questions sont légitimes : Les contributions des internautes devraient-elles être davantage contrôlées, plus 
encadrées... L'entrave à l'expres-sion de la haine est-elle de la censure? Quelles sont les limites de la liberté d'expression ?

D'octobre 2012 à début février 2013, la modération et la place des nouveaux médias (blogs) ont occupé les débats du troisième atelier des Etats généraux des médias d'informations, initiés par le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles4. Les responsables de la presse sont partagés : entre éthique et censure : le contrôle drastique des contenus des forums ne serait-il pas une porte ouverte à davantage de censure sur les contenus des articles, des cartes blanches ? etc... 
Plus prosaïquement, ils cherchent un équilibre entre éthique, qua-lité et... finance. L'ouverture aux commentaires, l'interactivité attirent, génèrent du passage sur leurs sites. L'audience détermine la hauteur des rentrées publicitaires.

Enfin, l'ouverture des sites à la contribution – via des commentaires par exemple - permet trait-elle des rencontres impro-bables dans une société compar-timentée ? Permettrait-elle la discussion entre un étudiant en droit, un fleuriste, un pompiste, un fermier, un grutier, un enseignant, un élève, un juge, un justiciable ? Le Web.02, la toile collaborative, forcerait-elle la rencontre de ces gens qui, derrière un pseudo ou un compte Facebook, pourraient commenter ensemble le même article ?

Toutefois, des gens aux parcours différents peuvent-ils se rencontrer sans heurt ? Ces rencontres, déliées de tout corps, de tout cadre peuvent-elles être pacifiques, policées, civilisées ? Comment comprendre la haine et ses mécanismes. Nous tenterons de donner quelques éléments de réponses dans les articles suivants...

 


Modération QUESACO ?
Après un petit tour sur les sites des médias traditionnels... plusieurs pratiques émergent.

• La libre parole, avec un filtre lexical informatisé. SudPress (groupe Rossel) ouvre la plupart de ses articles à commentaires, laissant le choix d'utiliser un module lié aux réseaux sociaux (Facebook, Yahoo) ou un pseudo.

• La modération par une équipe de salariés du média après inscription sur le site. Au Soir, six personnes s'exécutent à tour de rôle, en équipe si nécessaire. Le « Soir » exige l'adhésion à une charte. Les trois premiers messages sont modérés avant publication et si la charte est respectée, les suivants seront modérés à posteriori. Sur le site de la RTBF, une salariée s'occupe de la modération, sur le site à posteriori et « en direct » sur Facebook.

• La modération par une communauté d'internautes, de l' intervention des journalistes : Rue 89, certains blogs lié du Soir. 
Rue 89 a dû rappeler à l'ordre ceux qu'elle appelle ses riverains5. Le Soir voudrait certainement s'en inspirer.

• La modération par des entreprises de communication. Par exemple, Netino s'occupe des forums et articles ouverts à commentaires sur Le Monde, le nouvel Obs... mais aussi des sites commerciaux comme Meetic, seloger.com... : « En fonction des médias, les commentaires sont traités avant d'être visibles en ligne ou a posteriori. Sur quelque 140 modérateurs, 15 à 20% sont basés en France, le reste étant délocalisé dans des pays francophones, notamment en Afrique. 24 heures sur 24, ils lisent des messages allant d'un simple "LOL" (le populaire acronyme pour "laugh out loud" - mort de rire -, NDLR) à plusieurs paragraphes, sans oublier les photos. En moyenne, chacun en traite 80 par heure. Outre la maîtrise des acronymes et autres expressions qui parsèment Internet, le maniement du sarcasme et du second degré est indispensable. C'est pour cela que la "modération 2.0" ne pourrait pas être réalisée par des ordinateurs, selon Jérémie Mani, président de Netino »6.

• Un spam : message à vocation généralement publicitaire envoyé massivement à des gens qui ne l'on pas sollicité. Un Troll : personne qui intervient pour mani-puler les débats d'une communauté (les détourner, les enve-nimer..).

 

 

 

1. Charte à laquelle l'intervenant doit adhérer avant de participer aux discussions. Suite de règles de conduite telles que l'interdiction des messages à caractère raciste, xénophobe, révisionniste, négationniste, les messages haineux, diffamatoires ou agressifs; les incitations à la haine raciale, les appels à la violence ou au meurtre ; les messages à caractères pornographiques, pédophiles ou obscènes...
2. Dialogue sur le site entre un invité et les internautes. 
3. Recommandation du CDJ, « Les forums ouverts sur les sites des médias », 16 novembre 2011. Consultable en ligne (http://www.deontologiejournalistique.be/forums/) 
4. Le compte-rendu des ateliers réservés à la liberté d'expression sera d'ici peu disponible sur leur site internet. http://egmedia.pcf.be. 
5. Les riverains « l'une des « trois voix » de ce site, avec celles des journalistes et des blogueurs/experts».
http://www.rue89.com/2012/11/20/rue89-et-la-dure-tache-de-la-moderation-des-commentaires-234876
6. Tupac POINTU, Paris, 04 déc 2, reportage AFP.