Pour préparer et rédiger ce dossier, nous avons eu le plaisir de nous réunir quelques fois avec Claire Frédéric. Dès le début, un élément est apparu en filigrane de nos conversations : dans le social, la haine, « c'est mal », il est un sentiment qui ne peut, ou du moins, ne devrait pas exister. 
Sans faire l'éloge de la haine1, nous avons envie de bousculer le tableau idyllique, régulier arrière-fond du travail social, d'une bienheureuse société... où si tous les hommes se tenaient par la main alors... Ce n'est pas Noël tous les jours. Et, dans un certain sens, c'est très bien comme ça.
Notre titre, le social est amour, comporte bien entendu un brin d'ironie. Pourtant cette idée ne participe-t-elle pas au modèle à suivre par les travailleurs sociaux ? N'est-ce pas ce qu'on leur demande de prêcher et de croire ?
D'abord, l'évocation d'un passé récent dégage un vague sentiment d'un âge d'or révolu. Il y a un avant, une société qui était « amour », ou un petit peu, ou pas entièrement ! Mais pour sûr, la société amour était en marche ! Les Trente Glorieuses, de 1945 à 1973 furent une période de croissance et de plein emploi...
Ensuite, dans les années 1980, ce modèle de société connaît une mutation. La société amour, l'idée d'une société sans haine et sans conflit persiste mais prendra d'autres formes. Entre autres, nous pouvons citer l'idéal de cohésion sociale2 ou l'insertion socio-professionnelle, deux axes qui déterminent majoritairement la politique sociale actuelle3. 
Cohésion sociale et insertion professionnelle promeuvent une société pacifiée ! Un amour de raison ou à tout le moins, d'intérêt. On se met à rêver d'une société où chacun devrait se comprendre pour peu qu'on « apprenne à communiquer les uns avec les autres. » 
L'insertion socio-professionnelle, vue sous l'angle des politiques sociales les plus récentes, promet une société prospère, compétitive et paisible, libérée des conflits sociaux. Ce modèle, prôné par l'État social actif, énonce que si les compétences des gens correspondent aux besoins des entreprises, nos sociétés connaîtront enfin bonheur, calme et prospérité. 
Bien entendu, en Belgique francophone, une part non négligeable du secteur de l'ISP, de ses formateurs, de ses travailleurs sociaux se distancie de ce modèle. Certains lui opposent même une opposition farouche. D'autres s'y complaisent pourtant et certaines associations d'ISP vont « plier » le contenu des apprentissages aux exigences du marché : formations de plus en plus courtes, de plus en plus techniques, à des métiers pénibles...

Et voilà qu'aujourd'hui, très concrètement, des travailleurs du terrain ont l'impression d'être confrontés à un déferlement de haine. Derrière leur guichet, dans leurs associations, dans les quartiers où ils travaillent, leurs interlocuteurs leur répondent de travers, les insultent, les me-nacent physiquement. Ce sentiment vise aussi les populations fragilisées qui sont accusées d'être la source de tous les maux... Nous le savons tous : la croissance économique est en berne. Certes, Opel, Mittal y sont bien pour quelque chose. Mais... les responsabilités ne sont-elles pas partagées ? Ces chômeurs fainéants qui refusent de travailler ? Ces jeunes qui rechignent à se former aux bonnes compétences ? Des centaines d'emplois resteraient vacants, faute de gens correctement formés pour les occuper, faute de gens assez courageux pour les exercer ou suf-fisamment créatifs pour « entreprendre ». Les chômeurs sont des poltrons et, si un article de la presse quotidienne ne le formule pas aussi abruptement, les commentaires haineux des très bruyants internautes sont là pour nous empêcher de l'oublier4. 
Dans ce cadre, nous avons envie de questionner les discours lénifiants et idéalisants sur le social. Mais le discours – le social est amour, gentillesse, aide, soutien...- cet axe que le secteur doit officiellement tenir servira, presque paradoxalement, aussi d'angle pour mener sa contestation. Le social, c'est gentil tout plein, le social, ça fait de mal à personne... donc, le social, ce n'est guère sérieux. 
D'où vient l'idée que le social est amour ?

 

1ère étape : 
« La sacralisation du social »

Pourquoi l'amour colle-t-il au social ? 
Miguel Benasayag et Angélique del Rey décrivent le mécanisme de la manière suivante : « La désacralisation du monde des cieux impliqua-t-elle la fin de tout désir de transcendance ? Non, car à la transcendance de la « justice divine» se substitua dès lors la recherche d'une justice sociale comme finalité de l'engagement humain, ladite justice apparaissant dans cette configuration comme un déplacement de « l'au-delà » sur terre. La désacralisation du monde et des cieux entraîna la sacralisation de la société et de l'homme. L'engagement, la « militance », impliquent en effet majoritairement, depuis au moins cent cinquante ans, la croyance implicite en un « arrière monde » (Nietzsche), un monde derrière celui-ci, paradis sur terre rêvé, « société de la fin de l'histoire » au nom de laquelle on se bat, qui justifie la lutte, le sacrifice de cette vie et que l'engagement a pour but de faire advenir. Le militant est comme un ambassadeur de cet autre monde, monde de l'avenir, promesse. C'est toute la signification de « l'avant garde » : il y a des individus qui, pour des motifs différents, connaissent un peu de l'avenir et ont donc la responsabi-lité de conduire les autres hommes vers leur émancipation. »5 
En résumé, c'est comme si l'abandon de la certitude d'un paradis postmortem suffisait à nous le garantir, ici, sur terre... 
Les questions sociales, les luttes sociales promettaient une société sans mal. Les chemins proposés pour y arriver étaient différents, réformistes ou révolutionnaires mais la promesse d'un paradis sur terre était toujours présente. 
Si l'époque moderne s'engageait à construire un avenir gorgé d'amour, il était possible de penser et agir dans un présent pétri de conflits, dont le plus célèbre, la lutte des classes. La modernité pouvait donc aussi comprendre une haine de classe comme partie prenante du combat.
Cependant, malgré les nombreux combats, les victoires, les défaites, les expériences en tout genre, la promesse du paradis sur terre en échange des sacrifices consentis n'a jamais été tenue. Aussi, depuis quelque temps, la question connaît un glissement progressif.6

 

2ème étape : 
La technique est amour ?

Un nouveau discours apparaît à la fin des années 1970, et aujourd'hui s'est très largement imposé. Il se démarque de celui de l'émancipation classique pour se rapprocher davantage du libéra-lisme : « formulons plus précisément nos intérêts et surtout défendons-les mieux ! ». Cette idée d'émancipation devient progressivement une manière de s'affirmer soi-même. Mais c'est un soi-même qui oublie, qui se détache de son histoire, de ses contradictions, de son corps, de ses affinités électives, etc. Au contraire, l'objectif est même de se débarrasser des liens qui nous traversent, qui nous enserreraient pour arriver au « développement personnel », au « bien-être individuel ». Cette idée n'aboutit-elle pas à un soi-même très restreint ? Un soi-même content lorsque les choses se passent comme prévu et triste lorsque ce n'est pas le cas. L'émancipation devient une question personnelle et elle va s'accoler à la question de l'autonomie. 
L'émancipation comme bien-être personnel s'immisce tant dans la cohésion sociale que dans l'insertion socio-professionnelle. D'un côté, il faut apprendre à communiquer selon son intérêt, devenir un rouage dans la machine du consensus. De l'autre, il faut développer des compétences valorisables pour les entreprises.
À vrai dire, depuis quelque temps, le seul axe considéré comme « sérieux » est l'insertion professionnelle. Ainsi, il y a quelques années, le décret de cohésion sociale bruxellois soutenait les fêtes de rues, des événements « socioartistiques », les ateliers créatifs... Aujourd'hui, ces projets doivent être adossés à des activités à vocation d'insertion professionnelle (écoles de devoirs, alphabétisation...) pour garder leurs subsides.
Insérer les populations fragilisées sur le marché de l'emploi participerait-il à l'unification du secteur social sous la bannière de compétences ? Des compétences qui seraient transversales à la vie des gens. L'école, l'alphabétisation, la vie privée peuvent être observées sous l'angle d'une valorisation des compétences. Même les jeux pour enfants proposent une liste de compétences qu'ils sont censés développer. M. et Mme Toutelemonde doivent apprendre à gérer leur propre portefeuille de compétences. L'autonomie est l'objectif ultime : devenir un parfait gestionnaire de soi-même. 
Du coup, en toile de fond, apparaît l'idée tenace d'une adéquation possible, totale et rationnelle d'une personne à la société. Un monde de compétences parfaitement adaptées aux besoins. Cette fois-ci, l'adéquation, ce mariage de raison, emprunte divers dispositifs techniques permettant aux gens de s'adapter.

Malaise dans le travail social
Pour résumer les choses, dans sa version classique, le travail social était l'avant-garde, le lieu où se forgeait une société « d'amour ». Dans sa version actuelle, technicienne, il se pense lui-même désormais comme une arrière-garde. Il sert à réparer les dysfonctionnements. Le social est devenu le lieu où la société gère ceux qui n'y arrivent pas.
Qu'éprouve l'assistant social du guichet 8, chargé d'accueillir des gens qui n'y comprennent plus rien ? Comment parler à des chômeurs matraqués par des battez-vous, armez-vous, ne soyez pas des perdants ? Que leur répondre alors qu'ils n'ont pas la moindre idée de l'adversaire ou de comment se battre ? Que répondre aussi à ces travailleurs qui entendent les nouveaux managers associatifs leur enjoindre de dépasser les résultats du « service du deuxième » ou d'accueillir plus de « public » que l'association d'à côté ? 
Faire mieux ? Pour un conseiller-emploi d'Actiris, faire mieux, c'est produire un taux important de « sortie positive ». À quoi peut ressembler une sortie positive dans un marché du travail en crise ? À plein de choses ! Une formation. Une courte période d'emploi, de l'intérim.... Dans l'intérim, les conditions de travail sont parfois tellement éprouvantes que l'intérimaire en tombe malade... Alors, il vivra un peu de temps sur la mutuelle, quittera aussi les statistiques de chômage pour y revenir quelques mois plus tard... Et il pourra recommencer le tour. Indemnité, formation, travail, mutuelle, travail, intérim, radiation, mutuelle... 
Faire mieux. Cette atmosphère particulièrement belliqueuse est assez effrayante. Tout le monde veut/doit se battre. Nous sommes tous obligés de nous démener ! Mais contre qui ? 
Nous ne connaissons pas l'identité de notre adversaire.Toutefois, dès qu'on parvient à l'identifier – même à grand renfort d'imagination - nous sommes sûrs qu'il se trouvera dans une bien mauvaise posture ! Notre adversaire, c'est l'image qui se fixe derrière notre impuissance : le voisin, l'immigré, les voitures, les bus en retard et... pourquoi pas... un professeur, un assistant social, le guichetier de la mutuelle. 
Les assistants sociaux, les employés d'Actiris ou des Missions locales éprouvent une inquiétude très légitime : devenir l'image qui se fixe derrière l'impuissance de quelqu'un, devenir l'objet de sa haine... 
Nous avons comme définition de la haine celle de Spinoza : «la haine (n'est) rien d'autre que la tristesse accompagnée de l'idée d'une cause extérieure ».
Cependant, l'inquiétude des allocataires est tout aussi légitime : ils affrontent le ressentiment d'un pays entier.

 

Conclusion : 
un social sans promesse

Plus épaisses seront les vitres qui séparent « le public » de l'assistant social, plus les raisons de le haïr ou de s'en méfier seront importantes. 
Plus présents seront les vigiles dans les services publics, plus les raisons de le haïr ou de s'en méfier seront importantes. 
Il y a là, nous semble-t-il, un cercle vicieux. Et la sortie n'est nullement technique. Ne résoudront le problème ni les méthodes de communication non violente, ni les dernières découvertes en matière de PNL, ni ouvrir une page Facebook. 
Il nous semble que la question essentielle qui traverse notre dossier est la suivante : travaille-t-on avec les gens depuis leur impuissance ou depuis leur puissance d'agir ?
Prenons l'exemple d'une école de devoirs. L'association va-t-elle s'occuper uniquement des devoirs à faire ? Une école de devoir peut-elle faire l'impasse sur les sorties détentes ? Doit-elle accompagner tous ses ateliers cuisines d'une batterie d'objectifs pédagogiques, de compétences à développer ? Doit-elle se limiter « à faire » des devoirs ou peut-elle s'engager dans le travail social ? Qu'est-ce qui différencie une école de devoirs associative d'une bonne agence de cours à domicile ? 
Pour une école de devoirs, partir de l'impuissance des enfants, c'est se limiter à les confronter à ce qui leur manque (problème d'apprentissage, d'adaptation). La même EDD partira de la puissance d'agir en travaillant avec les enfants depuis ce qu'ils possèdent/facilités...

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce discours technique, neutre, poli sur une société efficace et consensuelle fabrique de la haine
Et donc ? L'alternative tiendrait peut-être à travailler avec les gens en partant de leur savoir et non de leur impuissance. 
Aujourd'hui, le diagnostic de tous les problèmes sociaux est invariablement celui-ci : les gens ne s'adaptent pas assez vite. Les immigrés ne s'adaptent pas à l'Europe, les adultes ne s'adaptent pas aux nouvelles technologies, les jeunes ne s'adaptent pas au monde du travail, les Européens ne s'adaptent pas à la crise, et en général les compétences des travailleurs ne sont pas adaptées aux nouveaux besoins des entreprises7. Or dès qu'on demande à quelqu'un de s'adapter, on le place dans une situation dans laquelle il ne sait rien. Lui demander de s'adapter invalide une partie de son savoir.
Prenons un exemple simple et courant. On rabâche qu'on peut régler le problème du chômage avec des formations et des compétences. Du coup, les gens devraient s'adapter. Il y a quelque temps, j'ai pu travailler avec de jeunes précaires. Ces caissiers-réassortisseurs savent très bien pourquoi le supermarché du coin préfère les appeler sur leur portable en dernière minute pour les engager quelques heures. Ils sont tout à fait conscients que le gérant du supermarché préfère ce système qu'engager quelqu'un en CDI.
Ils savent très bien que ce n'est pas parce qu'ils manquent de compétences. Ils peuvent parler d'une vie où le travail est présent à tous les instants parce qu'ils doivent attendre en perma-nence un SMS qui leur annonce qu'un employeur a besoin d'eux. Ils peuvent parler de leur vigilance à ne pas perdre leurs allocations du chômage, leur « CPAS ». Ils peuvent témoigner de ce qu'ils sont en permanence l'objet de discours haineux à cause du travail. Et... en bout de course, pour peu qu'ils adhérent au discours officiel, ne pas être en CDI leur pose aussi problème ! 
Si nous parvenons à travailler à partir de ce savoir-là, en le valorisant et en le développant, peut-être pourrions-nous nous dégager du consensus haineux et néolibéral qui nous entoure.
Comme conclusion, nous souhaitions proposer une piste de travail : nous nous empêtrons dans la haine parce que nous sommes devenus incapables de développer des conflits.
Le conflit n'a rien à voir avec la guerre ou la paix. Au contraire, nous critiquons plutôt cette injonction au combat. Aujourd'hui, le vocabulaire, des pratiques et des méthodes d'évaluation militaires sont très présents. 
Or, les conflits n'apportent pas davantage de bagarres. Les conflits génèrent de la nouveauté, ouvrent d'autres possibilités.

 

 

 

Guillermo KOZLOWSKI avec l'aide de Cataline SENECHAL

 

 

 

1. Voir notamment le deuxième article de ce dossier dont la conclusion de la discussion... 
2. La définition complète du concept de Cohésion sociale proposée par le Décret de Cohésion sociale de la Cocof : « ensemble des processus sociaux qui contribuent à assurer à tous les individus ou groupes d'individus, quelle que soit leur origine nationale ou ethnique, leur appartenance culturelle, religieuse ou philosophique, leur statut social, leur niveau socio-économique, leur âge, leur orientation sexuelle ou leur santé, l'égalité des chances et des conditions, le bien-être économique, social et culturel, afin de permettre à chacun de participer activement à la société et d'y être reconnu.
Ces processus visent en particulier la lutte contre toute forme de discri-mination et d'exclusion sociale par le développement de politiques d'intégration sociale, d'interculturalité, de diversité socioculturelle et de cohabitation des différentes communautés locales.
Ils sont mis en œuvre, notamment, par le développement d'une action communautaire de quartier et du travail en réseau." 
3. Dans le cadre du socio-culturel, de l'alphabétisation ou de l'Education permanente, ce sont les deux axes que l'on prend en compte lorsqu'on regarde l'efficacité d'une pratique. Cette activité, ce projet renforcera-t-il la cohésion sociale? Va-t-il permettre d'améliorer l'insertion? Et ce peu importe le projet... du théâtre pour enfants ou une formation pour adultes. Le reste n'est pas vraiment « sérieux », paraît-il. 
4. Voir l'entretien au début de ce dossier.
5. BENASAYAG Miguel, DEL REY Angélique. « De l'engagement dans une époque obscure » éditions du passager clandestin, 2011. P 20. 
6. Il ne s'agit nullement de dénigrer, renier ou dévaloriser ces combats. Au contraire, ils ne sont vains et ridicules que si on les regarde depuis l'objectif d'une victoire finale et définitive. Si on les débarrasse de ce carcan, ils laissent découvrir des expériences souvent très riches. 
7. Parfois derrière cet appel à s'adapter, on entend des revendications de la théorie de l'évolution. Ce n'est pourtant pas ainsi que Darwin envisage l'évolution. Ce ne sont pas les espèces plus fortes qui ont survécu mais simplement celles qui, par hasard, avaient des caractères intéressants lors des changements de l'écosystème. Voir par exemple le texte du Paléontologue S.J Gould « La vie est belle », Seuil 1989.