Comment ? Cela vous choque ? La crise, c'est super ! 
Souvenez-vous des trente glorieuses. C'est loin ! Certes. Pour les plus jeunes, cela relève même du manuel d'histoire. Quelle période galère ! On avait plein d'idées, on pondait des projets, on montait des sociétés, on investissait à tour de bras, on créait de l'emploi et pour seul remerciement, les travailleurs rechignaient : ils voulaient gagner plus pour travailler moins. Résultat, on s'esquintait pour des clopinettes pendant qu'ils s'en mettaient plein les fouilles.

Quelle aubaine cette première crise pétrolière. Patatras, la machine se grippe et on se retrouve en quelques mois avec un beau réservoir de main d'œuvre. De quoi faire paniquer tout le monde et quand le monde a peur, il accepte n'importe quoi !

Là, il faut le dire, nous avons été bien aidés. De vieux économistes tapis dans l'ombre, quasi oubliés, font leur revival. 
« Age tendre et tête de bois » pour Milton, Friedrich et quelques autres qui remettent de vieilles rengaines au goût du jour, dépoussièrent d'antiques partitions économiques et hop, retour à l'ancienne mode : le privé, marchand, libre de toute contrainte est le seul à pouvoir sauver le monde du marasme. Calculs économiques, réflexions philosophiques et Prix Nobels par-dessus le marché ! Que demandent les riches ? La masse en reste muette d'admiration surtout d'incompréhension. On s'en fiche, du moment qu'elle suit le mouvement, résignée, sûre qu'elle est arrivée sur terre à un mauvais moment et qu'elle se persuade de devoir faire un effort avec tous les autres pauvres de la terre : les investisseurs, les argentiers, les rentiers, les décideurs, les fumeurs de havanes. Et çà, comme on dit à Bruxelles, c'est « tof ». 
On va faire passer la pilule et les potions les plus amères qui l'accompagnent et sans trop de soucis avec juste un peu de patience, sans précipiter les choses. On nous aide et on ne refuse surtout pas la main tendue.

Les médias servent le mot « crise » en perfusion aux lecteurs égarés et cela à toute heure du jour et de l'année, même quand ce n'est pas la crise. Les éditorialistes oublient de réfléchir (héhé, je prends des risques…) et assènent des contre-vérités. La télévision détourne l'attention comme le Colisée apaisait la plèbe devant les empereurs les plus sanguinaires. Le bon peuple se trompe de cible pour notre plus grande joie. Il trouve les syndicats trop combatifs, les chômeurs trop fainéants, les immigrés trop présents, l'Etat trop dirigeant. Les politiques suivent le mouvement. Ceux de droite bien entendu, tout surpris de pouvoir à nouveau en placer une mais aussi, plus surprenant, bon nombres de gens à gauche. Vous ne me croyez pas ? Imaginez un peu « Le Socialisme du possible » alors qu'au 19ème le socialisme avait créé l'impossible. 
« l'Etat social actif ». Quels génies ces socialos anglais ! «Active-toi et le ciel t'aidera ». « Active-toi et tu trouveras de l'emploi », à la suite de quoi on ajoute, en note de bas de page, en tout petits caractères jaunes pâles « mais un emploi tu n'en auras pas car il n'y en a pas ».

Hé oui, vive la crise. Grâce à elle, nous avons dérégulé le marché du travail, limité la progression des salaires, redonné la primauté au capital. Nous nous sommes appropriés des pans entier de l'Etat, nous payons un minimum d'impôt, nous avons enfoncé des coins dans la solidarité, tout cela pour notre plus grand bénéfice. Nous avons également pu reporter les grands chantiers. Le développement durable, oui, bien sûr, du bout des lèvres mais cela coûte cher et vous savez, « en cette période de crise, pour l'emploi, il ne vaut mieux pas ». La fracture Nord/Sud ? On s'en tape et « avec la crise, si les matières premières augmentent, je ne vous dis pas… ». Il faut l'avouer, nous avons bien dû admettre certains pro-blèmes mais à notre façon, en les pervertissant à notre profit. Le bio, c'est sympa et quel beau marché. ! L'équitable, quelle belle idée, quel altruisme mais quelle belle opportunité d'affaire ! Merci à vous.

Cela coince un peu aujourd'hui. Un petit retour des valeurs, une belle épée de Damoclès au dessus de la planète avec le réchauffement climatique, une « crise de trop » que l'on impute aux banquiers égarés… Cela gronde, cela grogne, cela râle. On va essayer d'en profiter encore un peu. On a du bol depuis 40 ans, cela va bien un tantinet continuer durer ! On nous aide encore. Les chinois, ces braves gens qui foutent la trouille aux travailleurs du monde entier produisent, pour des salaires ridicules, des saloperies que ces mêmes travailleurs du monde entier consomment avec ce qu'on veut bien leur donner. Et puis, ce ne sont pas des braves mais ils nous aident, bien malgré eux, plus qu'ils ne le croient. Vous ne voyez pas qui ? Les terroristes pardi ! .Ils permettent aux gouvernements de prendre des lois liberticides, des mesures de surveillance qui vont bien au-delà de la seule défense contre les terroristes. Il s'agit de défendre l'appareil productif et celui là, il est à nous, pas touche, on se le garde. Quand un monde est en crise, quand l'idéologie bat de l'aile, quand les gens rechignent, il reste encore la force. Ca va aller !

 

Deux petites heures dans la peau d'un des 10 % les plus riches. 
Août 2013.