La votation suisse en faveur d'une limitation de l'immigration conforte les thèses des eurosceptiques qui font de la lutte contre l'immigration et du retour à la primauté nationale les deux principaux thèmes de campagne des prochaines élections européennes. Pour Jean-Yves Camus, spécialiste des nationalismes et extrémismes en Europe, l'enjeu est clair : le prochain Parlement européen sera-t-il dominé par des formations qui souhaitent la sortie de l'UE ?

« Je ne leur prédis pas une majorité mais sans doute auront-ils un poids jamais atteint dans la nouvelle assemblée. » Jean-Yves Camus est politologue, chercheur à l'IRIS et à l'Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès. « Il existe incontestablement une montée du mécontentement envers la manière dont l'Union européenne fonctionne. Le reproche qui lui est fait est double. D'une part les eurosceptiques, d'extrême-droite ou non, se plaignent de ce que les Etats ont perdu leur souveraineté, y compris en matière économique et financière. D'autre part, nombre d'européens de toutes convictions reprochent à l'UE de n'être qu'un espace de déploiement du libéralisme, dans une période de mondialisation dérégulée qui entraîne le dumping social, les délocalisations, le chômage et les licenciements pour convenance boursière. Il faut ajouter, en Europe de l'est, que l'entrée dans l'UE a eu un coût social à la fois brutal et violent, dans des pays où l'habitude était que l'Etat régule tout. Ceci étant, et on vient de le voir avec la Suisse, des pays non intégrés à l'UE peuvent parfaitement connaître des mouvements nationaux-populistes très forts, tout comme en Norvège. Et un pays comme le Portugal, pourtant très touché par la crise, n'en connaiî pas. Tout est affaire de contexte national, de traditions idéologiques et politiques ».

 

Casser la machine à fabriquer de l'austérité
Jean-Yves Camus : « Beaucoup d'acteurs politiques européens misent sur le fait que le prochain président de la Commission devrait être plus ou moins directement élu par le Parlement. Ils estiment que cela renforcera la légitimité démocratique de la Commission, qui est actuellement nulle. Ils y voient une incitation à la participation électorale et un frein à la montée des extrêmes. Je suis très dubitatif. En effet, outre que les électeurs se prononceront essentiellement sur des enjeux nationaux, la question n'est pas de savoir qui dirigera la Commission mais pour faire quoi. Or tant que l'objectif prioritaire demeure d'imposer aux Etats un plafond de dépenses, donc une maîtrise du déficit budgétaire, qui interdit toute politique de relance, l'image de l'Europe restera celle d'une machine à fabriquer de l'austérité. Il ne suffit pas de dire qu'on a pour priorité de "fabriquer de la croissance et de l'emploi". Le vrai débat, comme actuellement en France autour du pacte de stabilité, c'est de déterminer si l'orientation idéologique de la politique européenne, qui consiste à miser notamment sur des incitations données aux entreprises pour créer de l'emploi, fait effectivement baisser le chômage ».

 

Quitter l'Union
SVI : A ce niveau, y-a-t-il un consensus entre les différentes droites extrêmes Européennes ? 
Jean-Yves Camus : « Le socle commun existe. C'est la volonté de résoudre les problèmes économiques, politiques et sociaux dans un cadre purement national, donc en quittant l'UE ou en la transformant en Europe des Nations. Découle de cela une volonté de revenir à un certain protectionnisme et maîtriser les flux migratoires, y compris intra-européens, en remettant en cause le principe de libre circulation et de l'espace Schengen. En limitant l'immigration, voire en l'interdisant, les mouvements nationaux-populistes pensent se débarrasser de ceux à qui ils attribuent la responsabilité du chômage et du déficit des comptes sociaux. Vient s'ajouter à la dimension économique du programme anti-immigration, le rejet du multiculturalisme et en particulier, de la présence de l'islam en Europe. Enfin existe un sentiment que les élites trahissent le peuple, que la démo-cratie représentative n'est plus adaptée et doit être remplacée par la démocratie directe, d'où l'engouement pour le système suisse des votations. Ensuite comme je l'ai dit, ce sont les traditions politiques nationales qui font la différence. Admettons d'une manière générale qu'en Europe de l'est, la continuité entre l'extrême-droite contemporaine et celle d'avant 1939 est bien plus forte qu'en Europe occidentale ».

 

Entendre les peurs
SVI : Droite extrême, droite dure, populisme : quelles différences, quels points communs ? Faut-il tout rejeter en bloc ? 
Jean-Yves Camus : « Le populisme, c'est le sentiment que les élites, les « gros » accaparent le pouvoir à leur profit et au détriment du peuple. Idée que l'on retrouve aussi bien à gauche qu'à droite, et aux deux extrêmes. Le national-populisme introduit une dimension ethnique, discriminante : le « eigen volk eerst » du Vlaams Belang montre bien cette dimension. On peut par exemple reprocher son populisme au PTB, mais la dimension ethnique en est absente. La distinction entre droite dure et extrême est question d'attitude par rapport au consensus démocratique : la première demeure à l'intérieur, la seconde le remet en question. Le PP, la NVA, la liste Dedecker, sont peut-être des droites dures mais elles restent démocratiques. Le Belang est un peu au milieu du gué ». 
SVI : Faut-il rejeter tout en bloc ? 
Jean-Yves Camus : « Il n'y a pas de compromis possible avec le racisme, l'antisémitisme, la démocratie pluraliste. Mais diaboli-ser les électeurs de ces formations ne sert à rien, sinon à renforcer leur sentiment d'être des exclus. Les peurs qu'ils expriment, la réalité de leur situation doivent être entendus ».


Flirt avec le FN français
SVI : Le FN français a des contacts réguliers avec d'autres mouvements d'extrême droite européenne. Lors des prochaines élections, Marine Le Pen soutiendra officiellement le Vlaams Belang francophone à Bruxelles : y-a-t-il beaucoup d'exemples de cette mise en réseau ? La coordination des extrêmes droites européennes est-elle à l'ordre du jour ? 
Jean-Yves Camus : « Elle l'a toujours été, en particulier parce que la constitution d'un groupe au Parlement européen offre des avantages matériels et une visibilité. Toutefois les groupes en question ont assez rapidement explosé, du fait d'agendas politiques divergents, voire de contentieux nationaux persistants. Pour l'instant, Marine Le Pen cherche à se rapprocher des formations les plus mainstream, tel que le parti hollandais de Geert Wilders et à s'éloigner des plus radicales, comme le Jobbik hongrois. Avec le VB, elle siège au sein de l'Alliance européenne pour la liberté (AEL), plus mo-dérée que l'Alliance européenne des mouvements nationaux (AEMN) impulsée par son père et Bruno Gollnisch. Elle n'a guère d'autre possibilité que de soutenir le VB, y compris à Bruxelles, puisque l'encéphalogramme de la droite radicale en Belgique francophone est totalement plat ».

 

Recréer du clivage idéologique gauche-droite
SVI : Y-a-t-il des stratégies particulières développées par les gauches pour contrer la montée de l'extrémisme ? Y en a-t-il qui fonctionnent ? 
Jean-Yves Camus : « On connaît d'abord les stratégies qui ne marchent pas : la démonisation ; la comparaison outrancière avec les années 30 et aussi la croyance erronée dans la nature 
transitoire du phénomène national-populiste, alors qu'il est une force politique importante depuis plus de 30 ans. En ce qui concerne les stratégies qui fonctionnent, aucune n'est une recette miracle mais la meilleure reste encore de rompre avec la pratique d'une gauche purement gestionnaire et de revenir à l'élaboration d'une vision du monde, d'un projet de transformation sociale, réaliste certes, mais qui aille dans le sens d'une reconquête par la gauche du leadership dans le débat d'idées. De même, la « course-poursuite » avec les idées des nationaux- populistes n'a jamais permis aux droites libérale ou conservatrice de regagner du terrain électoralement. Au contraire, l'électeur, selon la formule de Le Pen, « préfère toujours l'original à la copie ». C'est en réintroduisant du clivage idéologique entre la droite et la gauche, qu'on peut espérer contrer les extrêmes.

 

Créer du lien social
SVI : Quel rôle peut jouer le monde associatif ? 
Jean-Yves Camus : « La réponse aux partis extrémistes incombe aux politiques. Le rôle des associations est de recréer du lien social.. pour ma part je crois beaucoup au rôle des associations dans le développement de pratiques innovantes de la démocratie participative, au plan local ».