Si le menu suédois que l'on nous concocte risque d'être indigeste, une des grosses pièces serait la diminution des « charges » patronales. Le taux de base passerait de 34 % à 25 %. Je ne me trompe sans doute pas en disant que beaucoup trouveront la mesure adéquate, sachant qu'en Belgique, on nous le dit assez, le coût du travail est particulièrement élevé. Oui mais ! Avant d'applaudir la mesure, il y a lieu d'approfondir le sujet.

Le facteur travail est particulièrement contributif
La Belgique se classe au troisième rang des pays qui ont un salaire horaire élevé, derrière la Suède et le Danemark1. Pourquoi ? D'une part, les 9 premiers pays classés connaissent des modèles de protection sociale de haut niveau. Il y a donc, cela semble évident, une certaine corrélation entre protection sociale et coûts salariaux. De plus, la Belgique est un des pays qui fait le plus porter sa protection sociale sur le fa-cteur travail. Les cotisations sociales, prélevées sur les salaires, représentent 66 % du financement de la sécurité sociale, le solde relevant d'un subside de l'état fédéral et de recettes fiscales, principalement la TVA et des accises sur le tabac2. En France, les cotisations sociales ne représentent que 55 %3 du financement de la sécurité sociale. Pour ce faire, ce pays a mis en place une « cotisation sociale généralisée4 » qui implique un prélèvement sur une assiette très large de revenus autre que ceux du travail. Enfin les salaires sont lou-rdement taxés en Belgique, à l'inverse des autres revenus, notamment mobiliers et immobiliers. Ainsi, pour avoir un salaire net décent, le brut doit être élevé.

Et la productivité dans tout cela ?
Parler de coût du travail élevé sans évoquer la produ-ctivité relève de la supercherie. Imaginez que vous fabriquez des chaises de jardin (devinez où j'écris). Vous produisez 10 chaises à l'heure et vous avez un salaire horaire de 50 €. Dans un pays voisin, un ouvrier fabrique les mêmes chaises que vous et il gagne 40 € de l'heure. Votre employeur vous dira que vous coûtez trop cher mais en oubliant de vous dire que l'autre ne fabrique que 6 chaises à l'heure. Il faut donc comparer ce qui est comparable. Si les gains de productivité ont diminué par rapport à nos principaux partenaires commerciaux et si les salaires on progressés plus vite que la productivité, la Belgique reste encore une championne en la matière5.

Notre salaire peut en cacher un autre
En Belgique, le salaire brut est la base de calcul. Sur ce dernier, la plupart des travailleurs du privé paient une cotisation sociale de 13,07 %. Sur ce même brut, sans que le travailleur le voie, l'employeur paie, également à l'ONSS, une cotisation sociale de l'ordre de 34 %. Ainsi, si vous gagnez 3.000 € brut, vous cotisez 392 € et l'employeur 1.020 €, soit un total de 1.412 €. Pourun coût salarial total6 de 4.020 €. On peut cependant voir les choses autrement : votre salaire est de 4.020 € et vous cotisez 1.412 € à l'ONSS.

Les « charges patronales » seraient-elles vraiment des charges ?
En comptabilité, ce terme n'existe pas. Le droit com-ptable parle de « cotisations patronales de sécurité sociale ». « Charges » est une invention de la droite et n'est pas neutre. Il fait apparaître la sécurité sociale comme un frein. Un frein à lasurvie de l'entreprise, un frein à son profit, un frein à son essor et, de façon plus pernicieuse, un frein au développement de l'emploi.
Pourtant, comme nous l'avons vu au point précédent, il s'agit d'une part d'un salaire qui vous revient et que vous acceptez, personnellement, de verser une assurance / épargne qui vous couvrira contre « les aléas de l'existence »7. C'est vous qui mettez de côté pour les jours moins heureux de l'existence, c'est une épargne, obligatoire certes mais ce n'est pas une charge.

Réduire les cotisations sociales patronales, c'est donc…
Diminuer les salaires. Avec quelles conséquences ? De multiples scénarios existent. Soit on ne remplace pas le manque à gagner de la sécurité sociale et la seule solution est la diminution des prestations sociales. C'est un cadeau à l'employeur, rien de plus. Soit on remplace les cotisations par des mesures fi-scales. Là encore, plusieurs scénarios sont envisageables. La « suédoise » prévoit d'augmenter les accises. Le Conseil supérieur des finances envisage une augmentation des accises et de la TVA8. La diminution des cotisations sociales que vous avez offerte à votre employeur serait compensée par des taxes sur le carburant dont vous avez besoin pour travailler ou sur le pain dont vous avez besoin pour vous nourrir. Pas sûr que cela vous convienne ! On pourrait aussi modifier l'assiette des cotisations et taxer les revenus du capital et les revenus immobiliers de façon à répartir plus justement la protection sociale. Le Conseil supérieur des finances, encore lui, envisage un impôt sur les plus values sur action, ce qui va dans le bon sens. Pas sûr qu'il sera suivi : aucune majorité « rouge quelque chose » n'y est par-venue, ce n'est pas du bleu jaunâtre qui va s'y atteler !

Un cadeau aux employeurs ou une utilité… relative
Les négociateurs et le bureau du plan nous promettent la création de 30.000 emplois. Pourquoi ? On peut bien entendu estimer que diminuer les salaires crée de l'emploi. Il y a de fait des employeurs qui engageraient si le coût du travail était inférieur. La mesure devrait également avoir un effet positif sur les exportations vu que les entreprises pourraient répercuter la réduction des coûts salariaux sur les prix des biens et services exportés. Ce n'est cependant pas automatique : certaines entreprises le feront, d'autres pas. Le jeu en vaut-il cependant la chandelle ? Il semble bien que non car la mesure aurait un coût net de deux milliards d'euros selon les optimistes quand les pessimistes tablent sur… huit milliards9. Alors, pourquoi faire un tel cadeau aux entreprises ?

Pourquoi une diminution linéaire ?
Cela fait plusieurs dizaines d'années que les employeurs bénéficient de telles réductions pour des groupes cibles ainsi qu'une réduction structurelle dans une moindre mesure10. S'il n'est pas simple de savoir si toutes ces mesures portent réellement leurs fruits et si la multiplication de « plans d'embauche » rend la législation particulièrement complexe, ce ciblage a le mérite de ne pas mettre tous les employeurs « dans le même paquet ». 
Dans le cas de la diminution linéaire envisagée par la suédoise, ce sera un petit coup de pouce pour certains et pour d'autres, notamment les entreprises financières, une formidable aubaine. Ces dernières n'engageront pas une personne en plus mais verront leurs coûts diminuer et donc leurs bénéfices augmenter. 
Est-ce utile et si oui, à qui ? Ne vaudrait-il pas mieux favoriser certaines branches d'activité, notamment les plus utiles sur le plan économique et social, celles à forte intensité de main-d'œuvre, la recherche, pour ne parler que du secteur marchand.

Economiser, diminuer les entrées et faire face à des coûts accrus !
Il est assez surprenant de constater que la suédoise souhaite faire 17 milliards d'euros d'économies d'ici 2019 (pour se conformer aux obligations européennes) tout en diminuant les recettes de la sécurité sociale et en ignorant à ce jour la problématique du vieillissement sauf par le biais de l'allongement des carrières. Ce n'est pas un comportement normal d'élus qui le sont en principe pour prendre soins des citoyens. Je ferai ici le même commentaire que Didier Gosuin, « C'est très idéologique »11. Au-delà de l'idéologie, la mesure, telle qu'elle est envisagée, est un cadeau sans compensation aux entreprises. C'est du pur copinage. Quand on se rendra compte de son effet réel, il sera trop tard. Lors d'une prochaine législature, qui osera dire aux employeurs que l'on relève le taux de cotisations ? Quelle majorité voudra alimenter la sécurité sociale par une fiscalité accrue sur d'autres revenus ? Ce qui se prépare aura pour effet de diminuer rapidement et durablement les prestations de sécurité sociale avec comme conséquence l'obligation, pour ceux qui peuvent se le permettre, d'avoir recours aux assu-rances privées (soins de santé et épargne pension). Qui gagne ? Qui perd ? C'est tout simple !

1. http://www.lesoir.be/505862/article/economie/2014-03-27/belgique-toujours-sur-podium-europeen-du-cout-du-travail, 
2. https://www.socialsecurity.be/CMS/fr/about/displayThema/about/ABOUT_2/ABOUT_2_2/ABOUT_2_2_1.xml
3. http://www.securite-sociale.fr/Structure-des-recettes-du-Regime-general-de-la-Securite-sociale-en-2012
4. http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/finances-publiques/protection-sociale/financement/qu-est-ce-que-csg.html
5. http://statbel.fgov.be/fr/binaries/OK_A4_Kaft_rapport_GECE_tcm326-228564.pdf
6. Je ne m'étendrai pas ici sur le calcul du coût salarial total réel qui est plus complexe car il implique de prendre en compte les avantages en nature, les déplacements etc. 
7. Cf « pacte social d'avril 1944 ». 
8. http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_moins-de-charges-sur-le-travail-plus-sur-la-consommation-les-pistes-de-la-suedoise?id=8341084
9. « Le Soir » du mercredi 20 août 2014, « 'indexation des accises à l'étude » page 5
10. http://www.emploi.belgique.be/detailA_Z.aspx?id=1004
11. http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_didier-gosuin-fdf-diminuer-les-cotisations-sociales-c-est-tres-ideologique?id=8337312