Je connais bien mon banquier. Pas très bavard, il me donne de l'argent sur demande. Enfin, presque. Il peut lui arriver de refuser la transaction, ne pas écouter mes requêtes, voir l'opposer à l'achat important de ma nouvelle lubie vestimentaire. Alors, quand c'est comme ça, je l'insulte et je le frappe...

Est-il possible d'avoir un rapport différent avec le monde de la finance, que celui que j'ai avec un Bancontact ? Oui, heureusement ! Vous en avez sûrement entendu parler, une initiative citoyenne est née il y a à peine un an, une banque coopérative appelée NewB, qui tente de s'imposer comme une vraie banque alternative, éthique et solidaire dans le paysage belge. Pour ce faire, le chemin à parcourir est long, entre les dossiers de reconnaissance et la récolte des fonds. Mais, petit à petit, 20 euros par 20 euros, le but pourrait se rapprocher.

Pour vous parler de cette initiative, nous avons rencontré Marc Bontemps, vice président de la NewB et Marie-Ange Marx, responsable des fonctions opérationnelles de Keytrade Bank, qui nous livre son point de vue sur ce projet novateur. Regards croisés, donc, entre deux modèles bancaires différents.

 

Un début en fanfare
NewB a marqué les esprits par son lancement original, un dimanche au musée de la bande dessinée, et un succès populaire immédiat. Marc Bontemps nous raconte : « On avait prévu de parler pendant 100 jours dans 100 lieux pour attirer 100 coopérateurs par jour. Chaque coopérateur achetant une part à 20 euros. On trouvait ça déjà très ambitieux. Le soir même du lancement, je regarde le compteur et je n'en crois pas mes yeux. Après 48 heures à peine, nous avions nos 10000 coopérateurs! C'était le relais de l'opinion publique, de nos supporters ». Quel fût donc le secret d'une telle mobilisation ? « Je pense qu'il y a eu différentes raisons à ce succès. La première est qu'on avait très bien préparé le dossier, la thématique, l'argumentaire général et technique. On avait travaillé deux ans en pur bénévolat. Le deu-xième élément est qu'on avait les partenaires clés autour de la table, issus du monde associatif et du monde bancaire. On avait 24 associations représentatives du monde associatif belge, petites et grandes organisations, différentes couleurs politiques, du secteur social, écologique, coopératif, … Le tout rendait crédible notre projet. On avait également suffisamment de moyens financiers pour, de façon simple et avec des coûts limités, pouvoir commencer. Il fallait aussi un bon lancement, une bonne communication. On a été très vite relayés sur les réseaux sociaux, ce que nous n'avions pas vraiment prévu. C'est vraiment par la base que l'initiative a été reprise, de façon exponentielle. Ça illustre bien qu'il y avait une attente. Dans le public il y avait une indignation, une indignation latente bien réelle. Le terrain était fertile. J'ai vite compris qu'on était dans une autre dimension qu'une simple banque ou coopérative : on était en train de lancer un mouvement ! Ce qui à l'origine n'était même pas l'ambition. On demandait finalement aux gens de verser 20 euros mais que recevaient-ils en retour ? Une perspective ? Des idées ? Rien de concret. Et pourtant les gens ont donné ces 20 euros pour exprimer leur adhésion ». 


Participer, oui, mais comment ?
La participation sur le long terme, sa concrétisation, est sans doute ce qui questionne le plus Marie-Ange Marx de Keytrade quand on l'interroge sur le modèle NewB. « Je devrais davantage examiner ce modèle car il est intéressant en tant que tel. J'ai beaucoup lu, la presse ; ils ont une très bonne presse et il y a des gens très intelligents qui soutiennent le projet, des gens du monde académique, qui ne sont pas les premiers venus. Entre ça et dire que ça peut devenir un énorme succès, je ne sais pas. Quand je vois tout ce à quoi on doit répondre au niveau exigences réglementaires, j'ai beaucoup de mal à croire que tout ça peut marcher dans un modèle complètement asso-ciatif. J'ai du mal à comprendre comment, concrètement, tous les coopérants peuvent avoir leur mot à dire ».

Marc Bontemps nous rassure : faire du participatif, c'est compliqué, ça prend du temps, mais c'est possible. En tout cas, c'est la direction que la NewB se donne. « Pour les assemblées générales, par exemple, nous avons dû être créatifs. Il faut tout faire dans les deux langues. Il est donc techniquement impossible de donner la parole au public car il faudrait tout traduire. Le système qu'on a inventé est celui-ci : tout le monde peut poser des questions par avance, questions qui sont toutes traitées avant l'assemblée générale. Comme ça on connaît déjà les préoccupations des gens. Ensuite, pendant l'AG tout le monde peut poser les questions sur papier. On les collecte et on fait une sélection des points pertinents, intéressants pour tout le monde, et ce suivant les types de questions. On y répond au moment-même, dans la langue dans laquelle la question est posée et en donnant une traduction synthétique dans l'autre langue. Beaucoup de questions ne peuvent être traitées à ce moment mais le sont dans les 15 jours et les réponses sont publiées sur le site. Tout le monde peut donc suivre ce qui se passe. On parvient ainsi à capter quand même les soucis des coopérateurs ». Le comité de direction fait également des propositions aux AG car il est important pour lui de comprendre les attentes des coopérateurs et d'essayer de les respecter. « Chaque année, on ne se contentera pas d'un rapport traditionnel, on mettra en parallèle ce que les coopérants attendaient de nous et ce à quoi on est parvenu et on expliquera pourquoi. Ça ne sera pas possible de tout réaliser, il y aura des déceptions, on aura des limites de tous côtés, … mais on restera dans l'interaction, la discussion, l'argumentation ». Et quand une AG refuse une motion, comme c'est déjà arrivé, le comité de gestion doit aller revoir sa copie et refaire une autre proposition la fois suivante. Marc Bontemps : « Ça prend du temps, bien sûr, mais nous ne voyons pas ça comme une perte de temps. C'est plutôt un enrichissement ».

Ce temps lent de la participation peut-il jouer en défaveur de la mobilisation des coopérateurs ? « ll y a un tassement dans la mobilisation, c'est normal. La presse n'est plus intéressée non plus car elle va à la recherche de ce qui va mal ou de la nouveauté. Les AG restent pourtant des moments forts et enthousiasmants. Peut-on dire militants ? En tout cas, les gens nous poussent à continuer ».

 

Un secteur qui change ?
Ce genre d'initiative peut-il avoir de l'influence sur les banques traditionnelles ? Marie-Ange Marx n'hésite pas : « Sans doute. Beaucoup dépendra du succès. Si on constate que dans les faits, cette banque a beaucoup de succès, attire beaucoup de clients, c'est clair. C'est comme le modèle « banque en ligne ». Keytrade était révolutionnaire dans le domaine en 99 et tout le monde s'y est mis ensuite. Tout le monde s'est rendu compte que c'était plus ou moins l'avenir. Est-ce que l'avenir va être le modèle NewB ? Peut être que c'est trop tôt pour le savoir. Que d'ici deux ans je me dirai " tiens, c'était ça le modèle auquel il fallait adhérer ". En tout cas, la concurrence est la bienvenue et, selon ses dires, « le fait qu'il y ait plusieurs modèles oblige chacun à se remettre en question. C'est très sain. C'est pour ça qu'un challenger comme NewB, c'est plutôt intéressant. On regarde tous, dans le secteur bancaire. Tout le monde se demande ce que ça va donner ».

 

Des combats qui rapprochent ?
Marc Bontemps : « Pour l'instant [juin 2014, NDLR] on est engagés dans une grande bataille avec les autorités de contrôle et donc ça va beaucoup plus lentement que ce qu'on avait espéré. C'est une nouvelle cause d'indignation. La révolte continue. Au départ, NewB était une action positive. On voulait explorer une autre piste, avoir une réponse citoyenne à un problème de société et de citoyens et non rester sur les barricades et faire signer des pétitions. Il y a eu étonnement, questionnement, indignation et puis réaction. Maintenant, on est dans une révolte " contre ", une révolte contre les forces de l'establishment financier ».

Les réglementations sont (et nos deux interlocuteurs sont d'accord) très exigeantes en Belgique, nécessaires mais sans aucun doute à revoir. C'est dans les deux banques un sujet de révolte important. Marie-Ange Marx nous en parle : « Depuis la crise, l'état belge invente chaque année de nouvelles taxes. Pour une petite structure comme la nôtre, c'est très lourd. Les règles doivent être les mêmes pour tout le monde. Or actuellement, il y a des banques étrangères qui ne sont pas soumises aux mêmes taxes que nous alors qu'elles exercent sur notre territoire. Un concurrent est un concurrent mais s'il joue sur des arguments de taxes, sur lesquelles nous n'avons pas le droit de jouer, c'est assez frustrant. On essaye évidemment de résister via notre groupe d'intérêt, la Febelfin, le secteur des banques belges, mais est-ce de la vraie résistance ? Ce sont plutôt des groupes de discussion et de lobby. Ce sont des choses contre lesquelles on élève quand même la voix ».

 

Pour Marc Bontemps, la situation est parfois folle :
« La réglementation est faite pour les grandes banques et est la même pour tout le monde. Ça n'est pas sérieux car ça augmente les coûts des petites structures. On se demande pourquoi les petits ne réagissent pas plus. L'Angleterre, par exemple, présente pas mal de similitudes avec la Belgique au niveau du monde bancaire : il y a là-bas également 4 grandes banques qui occupent 80 pourcents des parts de marché. Les autorités de contrôle ont décidé de faire une différenciation entre les grandes banques et les petites. Le résultat est qu'en une seule année, 26 nouvelles initiatives sont en train de préparer un dossier. Pourtant c'est un gouvernement conservateur qui est venu à la conclusion qu'il manque de banques locales, participatives, … Et ici le gouverneur de la banque nationale dit le contraire ! Il dit publiquement qu'il y a déjà trop de banques en Belgique, qu'il n'y a pas de place pour de nouvelles. Sur base de quoi dit-il cela ? Sur base de quel cadre, réglementation, ordonnance, ... ? Aucune! C'est un débat de société. Quel type d'environnement financier voulons-nous ? Trop de banques ? Mais ce sont toutes les mêmes! Il ne parle pas de la diversité. On met les poings sur la table. Peut être qu'un mouvement comme le nôtre peut secouer les choses. Est-ce ceci que notre société veut ? En ce sens on est beaucoup plus qu'une coopérative ou qu'une banque : on est un mouvement qui questionne ! On fait de la résistance contre un modèle qui n'a, d'ailleurs, pas prouvé qu'il était le meilleur. La NewB interroge, met des thèmes sur la table, fait réfléchir. Vous voyez, on fait même réfléchir votre interlocutrice de chez Keytrade, et elle n'est pas la seule. C'est génial, ça! Même si on ne réussissait pas avec tous ces 20 euros, on aura fait réfléchir les banquiers! Ce n'est quand même pas mal ! En un an on a, dans ce sens, réalisé notre coup. Je trouve que ça vaut bien 20 euros ! ».

 

 

 

Plus d'infos :
NewB : https://newb.coop/fr (NB : Il est toujours possible de devenir coopérateur. Rdv sur le site pour en savoir plus ! )