C'est un article de Jean-Pierre Boutinet qui propose cette paire de concepts opposés pour parler, non du temps ni des temps, mais des temporalités, dans un numéro de L'observatoire paru en 2011 sur ce thème1. En sous-titres, vers la fin du texte, comme une piste de solution : « Valoriser les temporalités émancipatrices au détriment des temporalités assujettissantes ». Ce slogan nous parle, mais que dit-il ?

 

A dire vrai, parler du temps est très difficile. Dès qu'on cherche à le définir, on le perd. C'est-à-dire que le concept même du temps nous échappe – et que peut-être on y perd son temps ? Le temps, c'est quoi ? C'est notre condition humaine, c'est ce qui se déploie entre la naissance et la mort, c'est ce dans quoi nous sommes et que nous ne maîtrisons pas... Nous y voilà : si nous ne le maîtrisons pas, il nous domine. De là à dire que nous le subissons, il n'y a qu'un pas. Or, subir, c'est profondément insatisfaisant.

 

Si nous sommes assujettis par le temps, nous ne sommes pas libres. Il faudrait reconquérir cette liberté. Oui, mais qu'est-ce que cela veut dire ? Comment se libérer de la domination du temps ? Trois grandes métaphores, bien résumées par Nicole Aubert dans l'introduction de son livre Le culte de l'urgence. La société malade du temps2 rend compte des stratégies majeures de l'humanité pour maîtriser le temps. Elles s'ordonnent chronologiquement, mais elles nous sont aujourd'hui encore toutes trois familières.

 

La première, apparue au Ve s. avant J.-C., est celle d'Héraclite. On connaît la phrase célèbre de ce philosophe grec dont il ne nous reste, à vrai dire, que quelques fragments de texte : « Nul ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve ». L'eau coule sous les ponts ; tout passe, tout casse, tout lasse ; le temps nous emporte, il est ce flot dans lequel nous sommes, sans prise sur lui. « Il n'y a rien comme le temps pour passer », dit la conteuse3. Nicole Aubert, quant à elle, rappelle que, pour les philosophes qui voudraient tout comprendre, il reste, dans cette conception, une question sans réponse : si nous baignons dans le temps comme dans un fleuve qui s'écoule, le temps lui-même, alors, dans quoi est-il ? Qu'est-ce qui le contient ?

 

La réponse à cette question a cependant été donnée dès l'Antiquité par Parménide, philosophe grec lui aussi et contemporain d'Héraclite : ce mouvement incessant n'est qu'une apparence, trompeuse et sans fondement. Il faut chercher, derrière tout ce qui bouge (!), le principe d'unité, de stabilité, de permanence... et d'éternité, car là réside le vrai, le fin mot sur le temps. Historiquement, dans la philosophie occidentale, c'est Parménide qui a gagné contre Héraclite. Et on voit bien, par exemple, comment sa conception du temps a pu soutenir, pendant des siècles, la position dominante des religions dans la société. Première manière de maîtriser le temps : le disqualifier au profit du hors temps qu'est l'éternité.

 

Et puis, s'est fait jour, pour évoquer le temps, une deuxième métaphore, celle de l'avoir. Le temps comme une possession, une propriété. Avoir du temps, prendre le temps (et du bon, de préférence), en gagner ou en perdre, en manquer, en gaspiller, rentabiliser son temps, garder en tête qu'entre temps le temps passe, comme le compteur tourne, car le temps, c'est de l'argent, etc. Telle entreprise de titres-services, en s'affichant comme « fournisseur de temps libre », l'a bien compris. Le temps est une marchandise. Ce rapport au temps comme à un objet que nous pouvons posséder ou acquérir et dont nous pouvons disposer à notre gré se présente comme une autre forme de maîtrise du temps. Si le temps est une chose, je le tiens : il peut être ma chose. En outre, dans notre culture occidentale de la propriété privée, on comprend que cette conception soit bien ancrée...

 

Et voilà qu'aujourd'hui s'est installé un nouveau paradigme – le mot est à la mode – du temps, avec une troisième métaphore : le temps comme accélération, compression, contraction. Celui-là se décline sous deux formes principales qui nous sont désormais bien connues, celle du présent comme urgence et celle du présent comme instantanéité. Face au temps qui file plus vite que jamais, pour rester maître de la situation, il faut courir... Il faut optimiser tous les paramètres. Mieux s'organiser, trouver des procédures plus efficaces, rester concentré, se démultiplier, être partout. Face à la brièveté du temps vécu, il faut se renouveler sans cesse, trouver autre chose, surprendre, étonner, capter l'attention, répondre et fournir tout de suite, anticiper la tendance !

 

Maîtriser le temps, car il s'agit toujours bien de cela, suppose de s'appuyer largement sur les nouvelles technologies : communication informatique qui abolit les distances, les durées, les médiations ; robotique, domotique et autres drones qui nous permettent de rester dans nos tours de contrôle tout en augmentant nos performances ; « automation du flash trading de haute fréquence4 » du calcul en bourse, pour que nous puissions enfin prendre nos désirs d'argent et de pouvoir pour la réalité ; génétique et biotechnologies qui font entrevoir le moment où nos corps ne vieilliront plus ; etc.

 

Presque affranchis du temps, serions-nous donc en passe de devenir libres ? Rien n'est moins sûr. Comme le titre du livre de Nicole Aubert le souligne, il semble plutôt que cela nous rende malades...

 

Tout se passe comme si, chaque fois que nous cherchions à maîtriser le temps, en réalité nous nous trouvions asservis par lui. Au point d'en souffrir, sans pour autant chercher vraiment à changer. Pourquoi ? Au niveau métaphysique, serait-ce parce que l'illusion qu'il est néanmoins possible de maîtriser le temps reste plus forte ? Parce que ce désir de quitter notre condition mortelle est irrépressible ? Quant au niveau de la vie concrète, reconnaissons que nous en avons également des bénéfices secondaires. En effet, être dans l'urgence, c'est être délivré de certaines contraintes de fonctionnement. Dans l'urgence, plus de temps pour le protocole, le formalisme, et plus non plus pour les précautions, les préa-lables, les vérifications, les justifications... Il faut agir et vite. En même temps que l'erreur ou l'imperfection de l'action pourront être imputées à ce contexte d'urgence lui-même, déchargeant son auteur d'une partie de sa responsabilité. De plus, l'urgence, comme climat plus ou moins permanent, peut finir par tenir lieu de motivation à agir : sans urgence, c'est-à-dire sans une dose suffisante d'adrénaline, comment arriver encore à s'y mettre ? Enfin, un agenda surchargé suggère l'importance sociale de son propriétaire...

 

Mais que faire, alors ?

 

Je pense que l'on gagne toujours à devenir plus lucide. Ainsi vaudrait-il sans doute la peine de se poser régulièrement la question : à quoi cela me sert-il de parler du temps, de me plaindre d'en manquer ou de me sentir pressée ? Qu'est-ce que cela me permet d'éviter ? De quoi cela me comble-t-il ? Quelle image de moi en dépend ?

 

Et puis, que se passerait-il si j'osais dire, au quotidien : « J'ai le temps » ? Cela ne signifierait pas « je n'ai rien à faire » et encore moins « je ne sais pas quoi faire » ou « je m'ennuie », mais plutôt : « Ma temporalité est celle de ma vie, en adéquation avec elle, il n'y manque rien ». Il ne s'agirait plus d'une affaire de temps, mais de choix de m'arrêter ou non, avec une décision à prendre chaque fois. Une façon de me libérer de l'emprise de la vitesse obligatoire : je me dépêcherais quand je le dois et quand je le veux, mais non par principe ni en permanence. Et je secouerais le joug du jugement selon lequel, si on a le temps, c'est douteux, c'est qu'on n'a rien d'important à faire, ou qu'on n'est pas dans le coup...

 

Mais peut-on ainsi se contenter de renvoyer chacun, individuellement, à des options personnelles ? Certainement non. Sans minimiser l'intérêt d'évoluer, dans sa vie personnelle, vers plus de conscience et de capacité de choix libre, il faut aujourd'hui considérer la pression temporelle, que nous ressentons tous, comme un phénomène de société qui interpelle collectivement.

 

Est-ce donc ce que fait le mouvement slow5 ? Slow food, slow life, slow travel, slow city, slow education, slow science, slow art..., ce mouvement se décline aujourd'hui dans tous les domaines de nos vies. L'idée de départ est simple : le slow s'oppose à tout ce qui, à l'instar du fast food, tire toute sa valeur d'offrir une consommation immédiate. En soi, ce mouvement n'a donc pas la lenteur pour objectif. Il cherche à proposer des manières de produire et de consommer moins et mieux, dans une perspective plus humaniste et plus durable... dont les modes opératoires prennent généralement du temps. En réalité, « vivre slow » concerne donc, en nous, plutôt le consommateur que le citoyen.

 

Toutefois, cette dernière distinction n'est-elle pas en train de perdre son sens ? Trier ses déchets, par exemple, n'est-ce pas, de nos jours, une attitude citoyenne parce que c'est une attitude de consommateur responsable ? Ceci appelle sans doute une vigilance : la confusion contemporaine entre bonne pratique consumériste et citoyenneté est en même temps révélatrice de l'effacement (dommageable, faut-il le dire...) du politique devant l'économie capitaliste, et le mouvement slow n'est pas sans ambiguïté à cet égard. La récupération du label « slow », dans la foulée du bio et de l'artisanal, par le marché, où il fait figure de style de vie à la mode tout en étant clairement lucratif, en est un autre indice, qu'il ne faut pas minimiser.

 

Par ailleurs, voir dans ce mouvement une solution à la « ma-ladie de l'urgence » qui caractérise notre époque, c'est ignorer que la slow life demande des moyens économiques, culturels et psychologiques qui ne sont pas à la portée de tous. A vrai dire, les initiatives slow ne cherchent toutefois pas à atteindre une efficacité collective, même si elles n'excluent pas de faire tache d'huile. Elles relèvent plutôt de la prise de conscience et de la prise de responsabilité sociétale assumée individuellement, par la force de la volonté sinon parfois de l'ascèse. Ainsi, de même que les nombreuses démarches de ceux qu'on appelle les « créatifs culturels » qui se déploient aujourd'hui en marge du politique, le mouvement slow ne dispense pas de rechercher des formules qui ne reposeraient pas essentiellement sur un positionnement individuel.

 

A cet égard, Christophe Bouton, dans son ouvrage Le temps de l'urgence6, nous fait voir le phénomène actuel du temps sous un jour nouveau et bien intéressant. D'abord, il dissocie la vitesse ou l'accélération de l'urgence, car seule cette dernière, parce qu'elle s'accompagne toujours d'une menace, constitue selon lui un véritable problème de société : « L'urgence est la vitesse sous la menace, l'accélération assortie d'un ultimatum7 ».

 

L'urgence est pour lui un fait social total, au sens de Marcel Mauss, c'est-à-dire qu'« elle se propage dans la totalité des institutions et secteurs de la société [...] et s'impose aux individus indépendamment de leur volonté8 ». Contrairement à la vitesse et à l'accélération, elle n'a aucun fondement physique. Son sens est tout entier anthropologique et social, construit peu à peu depuis plusieurs siècles. Ainsi, l'urgence est entretenue par des mécanismes sociaux et générée par des causes économiques qui dépassent largement le niveau individuel. C'est pourquoi on ne peut faire porter par l'individu seul la responsabilité d'y trouver remède. Or, c'est très souvent la seule solution préconisée : cliniques du burnout, for-mations à la gestion du temps, à la gestion du stress, yoga, méditation et sagesse orientale, toutes ces propositions ramènent le traitement de l'urgence à une question de psychologie individuelle. Pour Christophe Bouton, en plus d'être injuste, c'est dérisoire.

 

Il faut au contraire y voir un phénomène collectif, dont les nuisances sont telles, en termes de souffrance et de dégâts, qu'elles créent aujourd'hui les conditions d'une prise de conscience et d'une réflexion critique de plus en plus insistante, amorces d'un processus de changement. Mais celui-ci devra être pris en charge aux niveaux politique et juridique, dit-il, pour trouver son aboutissement adéquat et efficace.

 

Nous n'y sommes sans doute pas encore, poursuit Christophe Bouton dans son livre. Et d'énumérer, dans son dernier chapitre, toute une série de fausses solutions en cours actuellement, qui vont du déni des conséquences néfastes du climat d'urgence à des stratégies de « petites résistances », en passant par la fuite en avant et le refuge dans l'intuition instantanée. Puis, il en appelle à une restauration du politique, susceptible de légiférer quant à un « droit à la déconnexion » informatique pendant le temps privé, susceptible de pénaliser le « harcèlement organisationnel » par l'urgence et, enfin, capable de « réformer le capitalisme » en profondeur...

 

Voilà ouvert le débat sur le temps que propose ce dossier. Les dimensions politique, économique et sociale y sont impliquées de façon essentielle, on l'aura compris, et les trois articles suivants déploieront, dans ces registres, des réflexions stimulantes. Un dernier article proposera une exploration des modalités temporelles qui traversent la formation, en particulier dans le domaine de l'éducation permanente.

 

 

 

1. J.-P. Boutinet, « Quel temps fait-il aujourd'hui ? A quelle vitesse vivons-nous ? », dans L'Observatoire, n° 69/2011 : « Temps et temporalités du social », p. 17-23.

2. Flammarion, coll. « Champs/Essais », 2003.

3. Bernadette Bidaude, Festival du Conte de Chiny, 1999.

4. Paul Virilio, Le Grand Accélérateur, Paris, éd. Galilée, 2010, p. 97.

5. Première émergence du slow, le Slow Food est né en Italie en 1989, à l'initiative du journaliste, sociologue et critique gastronomique Carlo Petrini.

6. Lormont (France), éd. Le bord de l'eau, 2013.

7. P. 266.

8. P. 17-18.