La peur de mourir, la crainte de manquer. Christian Arnsperger, philosophe et économiste, professeur à l'Institut de Géographie et de Durabilité de l'Université de Lausanne, examine le capitalisme au prisme de l'angoisse existentielle de la finitude. La consommation comme signe de vie, l'accumulation surréaliste de biens immenses, l'épargne et l'investissement déconnectés du réel comme garantie d'un futur qui existera, puisqu'il y aura à consommer. Et à consommer, et à consommer encore. Et donc à vivre, vivre et vivre encore.

 

Pour l'économiste, c'est pour cela que le capitalisme fonctionne encore, alors qu'il met les peuples à genoux et la planète à l'agonie. Dans nos civilisations occidentales, quelque part, il offre une solution fonctionnelle, matérialiste, simple à interpréter et à mettre en œuvre pour se rassurer de sa condition d'être fini. Il opère avec une efficacité redoutable comme agent de colmatage existentiel. Je possède donc je suis, et si je possède au-delà de ce que je pourrai vivre, je construis dans mon imaginaire des briques d'éternité. Et regardez les pyramides : certains en ont eu plus que d'autres, des briques d'éternité.

 

 

 

 

Des investissements pa-thologiques

Le mécanisme central du système ca-pitaliste, la loi du marché, c'est la concurrence. C'est elle qui permettra de fabriquer des gagnants, ceux qui pourront se forger une infinitude illusoire. Elle fabriquera aussi à la pelle des perdants. Ils vont « rater » leur vie, c'est- à-dire être symboliquement mis à nu face à leur fin annoncée. Pour Arnsperger, la culture capitaliste présuppose que la gestion, sans doute inconsciente, de cette peur de la mort et du manque passe principalement par la consommation ostentatoire mais surtout l'accumulation par l'épargne et l'investissement de revenus différés, gages d'immortalité : « Il existe des pathologies de l'investissement. Ce sont les phénomènes de construction d'empires » où l'individu cherche à accroître ses opportunités futures et à multiplier les lieux (le plus possible d'entreprises dans un même pays, le plus possible de pays, etc) où il pourra réaliser ses opportunités. Ces empires souvent glorifiés comme le summum du succès et de la réussite sociale illustrent ce qui arrive quand le lien entre durée et finitude est imaginairement rompu. Dans ce cas, l'empire que je construis et que j'essaie de perpétuer devient de façon magique le signe opératoire de mon immortalité : puisqu'il y a un empire industriel ou commercial qui porte mon nom ou ma marque, il doit nécessairement y avoir un futur ».

 

 

 

L'autre vécu comme une menace

« On voit bien », explique Christian Arnsperger, « comment le capitalisme nourrit, de façon mécanique, les angoisses mêmes qui lui donnent de la force. L'un des fantasmes des défenseurs du marché et du capita-lisme est que nous pourrions tous devenir sans cesse plus riches. C'est ce qu'économistes et hommes politiques appellent souvent la croissance partagée. Mais à travers le principe de mise en concurrence, la logique du capitalisme renforce sans cesse la peur de ne plus être reconnus, de ne plus pouvoir assumer notre finitude existentielle. Nous nous jetons alors toujours davantage dans la bataille espérant nous enrichir davantage encore ». Du coup, l'autre devient au mieux un repoussoir, au pire une me-nace : « Pourquoi en effet donner quoi que ce soit à autrui si j'ai besoin de tout pour supporter l'existence, d'autant plus qu'autrui peut tricher, me mentir, bref me priver de façon illégitime de ce qui est à moi ».

 

 

 

Maximiser par principe

Pour Arnsperger, c'est le principe de la maximisation de la valeur nette. Si j'ai des compétences mais pas de capital, je dois valoriser ma compétence en permettant à d'autres de valoriser leur capital. Si je possède un capital mais pas de compétence, je dois valoriser mon capital en utilisant les compétences d'autrui. Qui n'a ni l'un, ni l'autre n'a pas d'existence sociale :

« tout le jeu économique consiste à obtenir une valorisation nette la plus élevée possible. Il s'agit de maximiser l'écart entre la valorisation que je reçois sur mes propres compétences et capitaux et la valorisation que je dois céder aux compétences et aux capitaux d'autrui ».

 

 

 

Les gens comme objets marchands

Ainsi le marché a-t-il pour vocation, constate le philosophe Gérard Cohen, à transformer les producteurs humains en marchandises. « Le business c'est, parmi d'autres choses, traiter d'autres personnes selon une norme marchande. Celle qui dit qu'il faut écarter les travailleurs qui ne sont pas capables de produire à un rythme qui satisfasse la demande ». Il faut donc orienter toute la machine de produc-tion de façon à faire (sur)consommer et croître au bénéfice, finalement, de quelques-uns. Christian Arnsperger :« Le capitalisme tire sa légitimité d'un cercle vicieux : tant qu'un nombre suffisant de personnes pourront espérer rester « gagnantes » en colmatant leur angoisse de finitude, et tant que ces mêmes personnes influenceront directement ou indirectement la politique sociale et la répartition des moyens d'existence, ce système se perpétuera même si, chemin faisant, il laisse un grand nombre de « perdants » sans moyens existentiels à opposer aux mêmes angoisses de finitude ».

 

 

 

 

Soigner la raison économique

Et l'économiste de plaider pour une éthique économique, pour une rationalité existentielle authentique. Il faut « soigner » la raison économique et inventer de nouvelles formes d'exister dans l'économie. Les axes d'Arnsperger interrogent les concepts de finitude partagée (on va tous mourir), de renoncement (on n'est pas immortel), et de prise en compte de l'autre (on est tous dans le même bateau) . A partir de là, le système capitaliste pourrait évoluer grâce à une conversion des 5 principes opératoires pointés par Bellet (la monnaie, le marché, la rentabilité, la concurrence et l'expansion) en des axiomes alternatifs : l'échange, la solidarité, l'organisation collective, l'écologie et la gratuité. « L'axiome monétaire laisserait alors la place à un axiome de gratuité, au sens non pas d'une tendance à ne rien faire ou à « tout donner tout le temps » mais d'une capacité de la société et des individus qui l'habitent à tolérer le gratuit en tolérant la perte, que ce soit en termes de temps, d'argent ou d'autonomie ».

 

 

 

Pour une gauche existentielle

Sur le papier, les pistes d'Arnperger sont séduisantes. Mais comment mettre en pratique un changement de système qu'aucun capitaine d'empire et autres chantres de l'ultra capitalisme ne souhaite. Par le politique ? Arnsperger : « La gauche actuelle n'a absolument pas pris la mesure de ce qu'implique aujourd'hui un changement du système. Soit elle se réclame des vieilles thèses marxistes qui ne visent qu'à une reconduction de la formule concurrence-croissance, avec une inversion des rapports de pouvoir, soit elle se rapproche des libéraux en pointant comme seule différence la redistribution des richesses. Elle dit oui à la croissance, à la concurrence à la compétitivité, mais avec une meilleure répartition des revenus. Le problème, c'est que les riches n'ont aucune envie de mieux redistribuer. Au contraire, leur premier réflexe sera systématiquement de détricoter les filets de la solidarité sociale et économique. Et si on lance une proposition du type « l'impôt à 85 % », immanquablement, on alimente la peur du manque. Pour moi, la social démocratie qui s'adosse à un capitalisme à peine réformé, qui essaie de rendre le capitalisme plus égalitaire est un leurre. Par essence, le capitalisme est inégalitaire. Et donc la gauche se mettrait bien mieux en mesure de faire changer les choses si elle acceptait de prendre au sérieux la théorie du colmatage existentiel et considérait que l'économie se joue également à ce niveau. Elle pourrait alors mieux réfléchir à un système où l'égalité primerait sur la propriété personnelle d'une façon non angoissante ».

 

 

 

Un rôle crucial pour l'éducation permanente

Sur le plan individuel, cela passe par une prise de conscience critique de cette réalité là. Il faut d'abord passer par la conscience du déni, de la finitude et de ce qui se joue dans les rouages du système économique actuel.

« L'idée est qu'une fois qu'on a pris conscience des ravages que peut faire le refus de la finitude, on ouvre quelque part un nouvel espace d'action et de réflexion dans lequel certains comportements ou certaines règles actuelles qu'on trouve dans la vie politique, économique, et culturelle perdent de leur évidence : la rivalité, la concurrence, la maximisation du bénéfice, l'autre perçu comme une menace. Une fois qu'on s'est « démasqué » nous- mêmes, il n'y plus besoin de jouer avec les autres sur les marchés comme s'ils étaient des objets. Du coup, on pourrait imaginer une économie de marché où l'on serait plus soucieux de ne pas attenter aux limites de ce qui nous rend humain et de ce qui rend la planète vivable. On prendrait plus et mieux conscience de ses limites : on ne chercherait plus à la nier en permanence. L'économie sociale, la finance solidaire, la relocalisation économique, l'allocation universelle, tout cela va dans ce sens. A mon sens, la prise de conscience collective de la nécessité d'une autre « existence » économique est la clé. Lorsqu'un nombre suffisant de personnes ira dans ce sens, verra comment le système capitaliste actuel se nourrit de leur peur mais aussi comment eux l'alimentent et sont alimentés par lui , les choses pourront bouger mieux et plus vite. Il faut casser ce cercle vicieux. Et là, le rôle de l'éducation, et a fortiori de l'éducation permanente, est crucial. » Il est temps de ...

 

 

 

Ouvrages

Halte à la toute puissance des banques : pour un système monétaire durable, Bernard Lietar, Christian Arnsperger, Sally Goerner, Strefan Brunnhuber. Odile Jacobs. 2012

 

L'homme économique et le sens de la vie : petit traité d'alter-économie. Textuel. 2011

 

Critique de l'existence capitaliste. Pour une éthique existentielle de l'économie. Cerf 2010

 

Ethique de l'existence post-capitaliste. Pour un militantisme existentiel. Cerf 2009