Ok. Et vous travaillez comment ? Vous faites quoi concrètement ? 

Jusqu'à présent, le réseau s'est donné trois axes principaux de travail. D'abord, recueillir un maximum de signatures organisationnelles ratifiant un texte d'Appel commun pour une abrogation totale de cette mesure, un texte que l'on peut consulter et signer en ligne sur notre site (www.stop632.be). Nous venons en ce début février d'atteindre les 100 signatures, dont de grosses pointures aussi diversifiées que la FGTB-ABVV, la CGSP-ACOD, le MOC, le PAC, Vie Féminine, La Ligue des Droits de l'Homme, les Equipes Populaires, le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté, SMART mais aussi le PTB, Ecolo, et tous les partis réellement de gauche, puis des organisations militantes de jeunes comme les Jeunes FGTB, les JOC, les JAC, EGA ou EcoloJ, plein d'organisations d'Education Permanente, de grosses institutions comme le CAL, Inter-Environnement/Bruxelles ou Bruxelles Laïque, des plus petites comme Philocité ou les Ateliers des Droits so-ciaux, des groupes artistiques comme plusieurs troupes de théâtre-action, Hors-Champ ou les Fanfoireux, ou des lieux culturels comme le Garcia Lorca, Barricade, La Zone, la Casa Nicaragua, l'Aquilone, le Cp-cr, le Cercle du Laveu, autant de lieux qui nous accueillent régulièrement pour nos assemblées ou des activités publiques de sensibilisation. J'aimerais vraiment les citer tous et toutes, comme plein de petites assoces bruxelloises, très alternatives, ... mais bon ça va pas être possible. Mille excuses aux 70 ou 75 que je ne nomme pas ici. La liste complète est consultable sur le site.

Régulièrement, nous renvoyons au Cabinet Peeters cette liste actualisée de signataires en bas de notre texte d'appel à abrogation qui lui aussi s'est complété aujourd'hui, avec maintenant une nouvelle exigence : la nécessaire réintégration dans leurs droits légitimes aux allocations de tous ceux et toutes celles qui ont déjà été expulsés et le retrait immédiat des dernières mesures du gouvernement actuel limitant l'accès aux allocations d'insertion. 

 

 

 

C'est une sorte de travail de lobby, que vous tentez de médiatiser ?

Oui c'est tout à fait ça. Deuxième axe : l'information et la sensibilisation grand public, grâce notamment à beaucoup de nos signataires qui nous invitent pour des séances d'info, des séminaires, des exposés, des prises de parole lors d'événements particuliers. Puis on se balade partout, dans toutes les manifs ou fêtes populaires où nous allons, avec nos badges, nos autocollants, nos T-shirts magnifiques avec logo, nos banderoles, nos flyers présentant qui nous sommes et qui nous soutient. On nous invite aussi pas mal à écrire des articles sur le sujet ou on nous interviewe pour cela, comme maintenant ! 

 

 

Troisième axe ? 

Celui-là, dans les semaines qui viennent, nous allons vraiment tenter de l'accentuer : l'action directe dans l'espace public. On a organisé déjà, entre autre, l'une ou l'autre manif, notamment une très chouette à Liège avec le réseau Alliance pour des Alternatives à l'Austérité, le jour de la grève tournante en front commun syndical, le 1er décembre 2014. Plus de 300 personnes, bien chaudes. On a organisé aussi un rassemblement devant le Ministère de l'Emploi le 14 novembre pour remettre à K.Peeters l'Appel alors signé par près de 70 organisations. Puis là par exemple, on a initié l'idée d'une manif commune, qui dans 6 villes différentes, le même jour et à la même heure se rendrait chaque fois du CPAS à l'Onem, sur le thème : « Nous sommes les 35 000. On rentre chez nous », pour dénoncer l'illégitimité des exclusions et affirmer que l'Onem appartient aux travailleurs, avec ou sans emploi.

 

 

À ce stade, vous posez déjà un premier bilan ? 

De fait, tout ça n'a pas permis d'éviter l'expulsion de milliers de personnes au 1er janvier 2015. Mais il y a actuellement des lignes, des consciences et des dynamiques qui bougent. C'est très palpable. C'est vrai, nous l'avons écrit franchementsur notre site, nous avons pris cette bascule vers l'an nouveau comme un gros coup sur la tête. Les exclus pour nous ne sont pas des chiffres, des statistiques, ils ont des visages, des voix, des rires, des cris de colère... Ce sont nos parents, nos enfants, nos amies de quartier, nos ex-copains de classe, nos amis et amies de militance. Bon mais là, on est reparti... On lâchera rien. C'est promis-juré et promis-juré, c'est promis-juré ! Mais c'est sûr qu'il va nous falloir du renfort si on veut monter en puissance. Faut venir se joindre à nous, « bras entrelacés pour faire front, coudes contre coudes, et corps contre corps... » . L'objectif, c'est de faire abroger cet article, et d'en rattraper ensuite les effets désastreux, et on sait que ça, c'est pas gagné. 

 

 

Mais d'où vient-il cet article ? 

Donc pour faire simple, l'article 63§2 est un morceau que le gouvernement précédent a ajouté dès novembre 2011 à l'arrêté royal de 1991 qui réglemente notre système de chômage. C'est important parce que ça indique que l'article 63§2 n'a été voté par personne. Il a été décidé par le gouvernement qui s'est constitué fin 2011 après plus de 500 jours de négociation et mis en œuvre par la Ministre de l'Emploi de l'époque, Monica de Conynck qui continue aujourd'hui d'en défendre la pertinence et la légitimité politiques et économiques, contrairement au PS et Elio Di Rupo ainsi que, à mots moins nets, le CDH et son président Lutgen ! Voilà qui donne espoir, à les en croire, qu'un jour une marche arrière deviendra peut-être possible. 

 

 

Concrètement, il dit quoi cet article ? 

Que dorénavant, dès l'âge de trente ans, tout demandeur d'emploi qui émarge au système des allocations d'insertion ne peut plus percevoir ces allocations que durant trois ans maximum. Première exception : les cohabitants non privilégiés, c'est-à-dire les personnes qui touchent des allocations d'insertion tout en cohabitant avec quelqu'un qui, pour faire court, gagne chaque mois environ 850 euros ou plus. Ces « sans emploi »-là, allez savoir pourquoi, n'ont droit qu'à 3 ans d'allocations d'insertion quel que soit leur âge. 

 

 

On parle donc bien ici des allocations d'insertion, pas des allocations de chômage « sur base d'un travail » ? 

Oui, c'est un chômage forfaitaire, que l'on peut commencer à toucher à la fin de ce que l'on nomme bizarrement le « stage » d'insertion, une période d'un an minimum qui suit la première ins-cription comme demandeur d'emploi, pendant laquelle la personne ne touche pas d'allocation mais est censée chercher du travail et le prouver, ou parfaire sa formation, et l'établir aussi. Une fois que l'on accède aux allocations d'insertion, on reçoit un montant forfaitaire, ce qui veut dire que le montant est le même pour tous, du moins à situation domiciliaire identique. Tous les isolés, quel que soit leur âge, leur passé professionnel ou scolaire, leur sexe, leur région d'habitation, touchent le même montant par journée de chômage ; idem pour tous les chefs de ménage, les cohabitants non privilégiés que j'évoquais tout à l'heure, ou les cohabitants privilégiés qui coha-bitent donc avec quelqu'un qui gagne moins de 850 euros par mois. C'est ce que certains appellent « le chômage sur base des études », ce qui n'est plus tout à fait exact aujourd'hui, on devrait dire le « chômage sur base des études réussies », puisque dorénavant les jeu-nes qui n'ont pas obtenu leur diplôme secondaire supérieur ou réussi une formation en alternance, n'auront plus droit à ces allocations avant l'âge de 21 ans. On dit aussi, et là c'est tout à fait erroné, « le chômage des jeunes »... C'est erroné puisque majoritairement ces allocations sont limitées à trois ans à partir du trentième anniversaire, c'est donc que beaucoup de personnes en bénéficient au moins jusqu'à 33 ans. Les milliers de personnes qui ont été exclues de ce droit à partir du 1er janvier 2015 étaient certes beaucoup de jeunes cohabitant chez leurs parents, souvent séparés, mais tous les autres ont plus de 33 ans, parfois 40 ou même 50 ans. 

 

 

Quel est le degré de réalité de ce que l'on entend de ci, de là ? A savoir qu'ils s'agit la plupart du temps de personnes qui n'ont jamais travaillé par exemple, des chômeurs qui n'ont jamais cotisé ? 

C'est tout à fait faux. L'écrasante majorité des gens qui ont été exclus au 1er janvier 2015 avaient déjà eu des pério-des d'emploi, mais pas suffisamment longues et/ou rapprochées. Par exemple, à moins de 36 ans, pour quitter ce régime de « chômage d'insertion » avant une fin de droit, et passer dans le second régime, celui que l'on appelle « chômage sur base d'un travail », il faut cumuler 12 mois d'emplois équivalents temps plein sur une période de référence de 21 mois, soit, par exemple, 6 mois temps plein, 4 mois de chômage, 10 mois à mi-temps et puis 1 mois à temps plein... Sur ces 21 mois, vous aurez donc travaillé au total 7 mois à temps plein + 10 à mi-temps soit 5 équivalents temps plein, et donc le tout additionné vous donnera vos 12 mois salvateurs, nécessaires pour changer de régime et échapper ainsi à la menace de fin de droit... Là, vous toucherez non plus un chômage forfaitaire mais un chômage calculé selon un pourcentage de votre dernier salaire, montant qui va progressivement diminuer jusqu'à se bloquer à un forfait de nouveau équivalent en gros au Revenu d'Intégration sociale que versent les CPAS, donc juste en dessous du seuil de pauvreté. Le droit à ce forfait reste aujourd'hui encore illimité dans le temps, pour autant que vous ne vous fassiez pas exclure pour « recherche insuffisante d'emplois », bien sûr. C'est la fameuse dégressivité généralisée instaurée aussi par le gouvernement précédent, qui décidément nous en aura bien fait baver déjà, à nous les « hors emploi ». 

 

 

Mais donc quelqu'un qui bosse à mi-temps pendant plusieurs années, puis qui perd son emploi, il quitte ce régime d'allocation d'insertion ou il y reste calé ?

Il y reste calé bien évidemment. C'est pour ça qu'un nombre considérable de gens qui ont été exclus et continuent de l'être sont des femmes qui ont cumulé plein d'heures de travail à temps partiel et ne comprennent pas pourquoi on les jette comme ça. Avec un mi-temps, peu importe le nombre d'années que vous travaillerez, vous n'atteindrez jamais 12 mois d'emploi équivalent temps plein sur une période de 21 mois. Il vous manquera toujours une à deux heures de travail par semaine pour arriver au compte exact minimum ! 

C'est pour ça que j'ai qualifié cette mesure de crapuleuse. On vire les gens du chômage parce qu'ils n'ont pas bossé « suffisamment » alors qu'en permanence, il y a en Belgique, toutes catégories confondues, près d'un million de personnes (et pas 420 000 comme le dit l'Onem), qui sont totalement ou partiellement demandeuses d'emplois, pour... une offre mensuelle de 20 et 40 000 jobs, dont la plupart n'ouvriront jamais le droit aux allocations sur base d'un travail : faux indépendants, franchisés, CDD, intérims, temps partiels, plan stage insertion, etc... 

 

 

Et qu'en est-il de l'affirmation selon laquelle les CPAS joueront leur rôle de dernier filet de sécurité et que certaines personnes, comme les cohabitants, y toucheront même plus d'argent fin du mois et que les CPAS recevront des compensations de l'Etat fédéral. Est-ce que tout cela est bien exact ?

Faux, faux et encore faux. Les CPAS attendent leurs sous et jamais les compensations ne couvriront par exemple les frais en personnel que la gestion de cette surcharge de dossiers va entraîner, ce qui fait craindre le pire dans la manière dont les exclus vont être traités d'ailleurs, mais ce qui, a contrario, démontre aussi que dans le chef du gouvernement, et particulièrement des libéraux qui la voulaient absolument, cette mesure n'avait nullement pour but de diminuer le déficit public ? C'est bien une mesure idéologique et stratégique visant à mettre tout le marché du travail sous pression pour tirer à la baisse les salaires et les conditions d'embauche et tirer vers le haut les revenus sur actions, les dividendes, etc. Deuxième affirmation fausse aussi : la moitié probablement des exclus n'auront pas droit au RIS, comme tous ou presque tous les cohabitants « non privilégiés ». Et parmi les cohabitants qui seront acceptés, rares seront ceux qui toucheront le RIS maximum cohabitant, qui est lui de fait légèrement plus élevé que l'allocation d'insertion. 

 

 

Une conclusion ? 

Oui, j'ajouterais deux choses. Avec le réseau, nous défendons aussi l'idée qu'il faut en finir avec ces contrôles intempestifs menés par l'Onem et dont l'âge des gens auxquels ils sont imposés ne cessent de croître, on est aujourd'hui contrôlable jusqu'à 65 ans ! En allocation d'insertion, on est contrôlé tous les 6 mois, avec sanc-tion immédiate de 6 mois d'allocation si le « facilitateur » à l'issue de l'entretien juge de manière totalement arbitraire que vos recherches ont été insuffisantes. Tout se passe comme si on voulait nous faire croire qu'en partant cueillir des champignons, on va contribuer à les faire pousser. 

 

Ensuite, pour en finir, bien préciser que notre combat n'est pas un combat pour les chômeurs, donc qui devrait être mené d'abord par les chômeurs, avec le soutien ensuite de « salariés » gentiment so-lidaires ou conscients qu'un jour « cela pourrait leur arriver aussi ». Non, il s'agit d'un combat pour le droit au chômage, donc pour un droit essentiel qui concerne ici et maintenant l'ensemble des salariés, avec ou sans emploi. Les menaces et sanctions faites aux personnes « sans emploi » pèsent lourdement dès aujourd'hui dans le rapport de force de ceux qui bossent vis-à-vis de leur employeur, elles affectent immédiatement celles et ceux qui ont un emploi dans la relation de su-bordination que cherchent à leur faire accepter leur employeur. La peur tenaille ceux qui ont un boulot, peur de tout perdre, peur d'être stigmatisé, peur de finir au CPAS ou à la rue, et c'est là le réel but du jeu. Et c'est pour ça qu'ici aussi, en matière de travail, la peur doit changer de camp. Pour cela il nous faut tous pouvoir recourir à un droit au chômage fort, et non totalement affaibli comme il le devient aujourd'hui. 

 

Merci, Thierry