Charles est militant syndical à la section locale de la CSC de Jette. Avec une ténacité étonnante, il y mène bénévolement un travail d'animation auprès des personnes qui ont perdu leur emploi. De septembre à novembre passés, avec l'appui du réseau Stop Art.63§2 dont il fut l'un des pionniers sur Bruxelles, il a tenté d'informer au mieux un maximum d'affiliés susceptibles d'arriver en fin de droit au début de cette année. 

Ce difficile travail de sensibilisation, dont le but in fine est bien entendu la mobilisation contre les mesures d'exclusion. Simon, permanent de la Centrale vervi-étoise des Jeunes FGTB, l'a lancé lui dès la fin 2011, dès le moment où cette mesure avait été décidée par le nouveau gouvernement de l'époque. Deux profils bien différents, Fgtb vs Csc, un jeune de 25 ans et un quadragénaire, un bénévole et un permanent professionnel... Et pourtant les analyses sont proches, les alternatives à mettre en route le sont tout autant. 

Regards croisés. 

 

 

En tant que militant syndical, quel regard portez-vous sur l'article 63§2 et sur ses conséquences ?

Charles : On a divisé les travailleurs entre chômeurs et salariés. Maintenant on divise les chômeurs entre chômeurs ayant cotisé et chômeurs « profiteurs » n'ayant jamais cotisé, ce qui est faux puisque beaucoup de chômeurs, et surtout chômeuses, exclus sont des travailleurs à temps partiels ou avec contrats précaires. Dans l'opinion des travailleurs, il est légitime de punir ceux qui ne veulent pas travailler. Dans l'opinion des chômeurs sur base du travail, ceux qui n'ont jamais travaillé ne « méritent » pas leur allocation. Parmi les candidats à l'exclusion, j'en ai entendu dire que ce n'était pas normal que les jeunes n'ayant jamais travaillé puissent bénéficier d'allocation jusque 33 ans. Couche après couche, on est en train de démanteler toutes nos conquêtes. Les exclus risquent de se désaffilier du syndicat parce que nous n'avons pas été capables de faire reculer le gouvernement et parce que nous n'aurons plus aucun contact avec eux. Par ailleurs, ce sont des recettes en moins pour les organisations syndicales puisque ce sont des dossiers qui ne seront plus traités par nous. Ce n'est donc une bonne chose ni pour les travailleurs, ni pour les chômeurs, ni pour les syndicats. Les seuls gagnants dans l'histoire, ce sont les patrons. 

Simon : C'est encore une fois s'attaquer aux chômeurs et pas au chômage. C'est de l'hypocrisie, on met sur le dos des chômeurs leur incapacité à trouver de l'emploi qui n'existe pas. Cette mesure va créer encore plus d'exclusions, de précarités et d'insécurités d'une partie de la population toujours plus stigmatisée. Mais mettre fin aux allocations d'insertion illimitées dans le temps a une conséquence pour tous les belges, sur leur projet de société solidaire et sur leur vision du vivre ensemble.

 

 

 

Quels sont pour vous les enjeux essentiels de cette mesure ? Et donc les enjeux essentiels d'une lutte pour la contrer ?

Charles : C'est une précarisation rigoureusement planifiée de la classe ouvrière. Indépendamment des drames individuels que cela va provoquer, c'est un affaiblissement généralisé de notre position dans la négociation des salaires et des conditions de travail. Cette dérégulation du marché de l'emploi vise à revenir à une situation d'orthodoxie libérale de libre concurrence de la main-d'oeuvre. Pour y arriver, on fait passer les chômeurs pour les bourreaux des travailleurs au travers d'écrasantes cotisations sociales qui les privent d'un salaire net plus conséquent. C'est une question de principe d'obtenir son abrogation. C'est aussi l'occasion de remettre à l'ordre du jour des revendications offensives de partage du travail existant : réduction du temps de travail à 32h avec embauche compensatoire, pension à 60 ans, ...

 

Simon : Pour moi derrière tout cela il y a trois enjeux. D'abord un enjeu idéologique : la sécurité sociale est l'un des seuls espaces qui reste inviolé par la course au profit maximum. Cela ne peut évidemment pas plaire à nos dirigeants néolibéraux qui ne cessent d'attaquer nos mutuelles, notre premier pilier de pension, notre assurance chômage... Le leitmotiv de la droite est l'assurance privée qui permet de faire du profit dans des niches encore inexploitées par le ca-pitalisme.

Ensuite il y a l'enjeu de la répartition. Les gains de productivité, la délocalisation, la mécanisation, l'automatisation et la numérisation de la production ont tellement progressé qu'elles ont réduit à presque rien la quantité de travail vivant nécessaire à la confection de chaque marchandise. Nous vivons le paradoxe d'une société de travailleurs sans travail où le travail est une nécessité pour y exister. Je travaille pour vivre, je ne vis pas pour travailler! Du travail pour tous, en fait, c'est possible. Plus de loisirs pour tous, c'est possible aussi. Une meilleure répartition des richesses, c'est possible. Tout cela implique une réduction collective du temps de travail avec maintien du salaire et embauche compensatoire. 

Enfin, il y a je crois, l'enjeu du classique du "diviser pour mieux régner". Le but de l'activation des chômeurs est de mettre la pression sur le marché du travail et de permettre aux employeurs de constamment baisser les salaires et les conditions de travail. D'un côté, on pousse les travailleurs au burn-out et de l'autre, on empêche les chômeurs d'accéder à un emploi. Cette violence ne pourra plus continuer très longtemps. Il faut que les chômeurs et les travailleurs se rendent compte qu'ils sont dans la même barque et que celle-ci prend l'eau.

 

 

 

Êtes-vous satisfait de l'action de VOTRE syndicat sur cette question ? Et des organisations syndicales en général ? 

Charles : Depuis des années, les organisations syndicales ont négligé le travail de terrain inter-professionnel. Les chômeurs ne sont plus encadrés par leur centrale. Le seul point de contact avec le syndicat, c'est le centre de service où ils sont pris en charge par des techniciens qui traitent leur dossier selon les dispositions légales. C'est un public difficile à mobiliser, ça requiert donc une attention particulière et des moyens en conséquence. Les permanents qui s'occupent des sections locales ont tellement de casquettes différentes qu'ils n'arrivent pas à faire un travail de fond. Même eux sont soumis à une productivité excessive !

Simon : Nous avons mené des actions depuis que l'on parle de cette limitation dans le temps. Certes, les résultats de notre lutte sont maigres et nous n'avons pas stoppé la limitation dans le temps mais nous avons quand même pu sauver pour quelques temps certaines franges de nos allocataires : les temps partiels, les malades, les stagiaires en formation...

 

 

 

Qu'est-ce qui, selon vous, pourrait être amélioré dans la façon dont les syndicats défendent les chômeurs ? Et dans la façon dont ils défendent les droits liés au chômage ?

Charles : Trouver un moyen de susciter des vocations militantes chez les affiliés chômeurs. Réhabiliter le militantisme de terrain, par des formations pratiques adap-tées. Élaborer les actions et définir les mots d'ordre de manière démocratique pour impliquer de plus en plus d'affiliés dans l'action syndicale. Il faut sortir de l'affiliation platonique !

Simon : Un syndicat c'est quoi ? Des travailleurs qui décident de s'organiser collectivement pour défendre leurs droits et en conquérir de nouveaux. Le problème actuellement au niveau syndical est que l'on oublie la dernière partie de cette définition. Le problème quand on ne fait que limiter la casse, c'est qu'il y en a quand même. Par exemple : si tu veux lutter contre le chômage, défends les 32h/sem avec maintien du salaire et embauche compensatoire.

 

 

 

Si vous deviez pointer deux ou trois facteurs explicatifs de la difficulté de mobiliser sur cette question, vous pointeriez quoi ?

Charles : Les préjugés des travailleurs à l'encontre des chômeurs. L'État a bien joué son jeu. Ensuite, le fatalisme des personnes concernées. Pourquoi lutter et avec quelles armes ? Enfin, la difficulté à concrétiser le front commun syndical sur cette question. 

Simon : La survie quotidienne. C'est avec le ventre plein que l'on fait la révolution. Les chômeurs sont isolés alors qu'un travailleur plus facilement mobilisable a, par exemple, des collègues de travail. La discrimination, la stigmatisation de ces fainéants-profiteurs fait qu'ils perdent toute estime de soi... ils n'osent plus réclamer leur dignité.