Récit d'expérience par Catherine LIEVENS, chargée de projets d'éducation permanente au centre culturel Cité Culture, danseuse, artiste-animatrice et fondatrice de l'asbl Zazimut.

Ma posture hybride d'anthropologue, danseuse, chargée de projets en Education permanente ainsi que mon désir de donner plus de place au corps dans la construction de notre société trouvent très certainement leur origine dans un inconfort : celui d'avoir été considérée comme un être fragmenté depuis mon entrée dans la vie en société. Les journées entières passées assise sur les bancs d'écoles, d'université ou de nombreuses autres formations ont créé en moi un sentiment d'injustice et d'aberration. Pourquoi me couper d'une part de moi, d'une part de mon rapport au monde ?

Toute personne est son corps

Lorsqu'il s'agit de prendre une place et de jouer un rôle dans la société, c'est l'être tout entier qui est concerné. Le corps est pourtant bien souvent oublié, négligé et rabaissé dans notre société contemporaine, au profit de la sacro-sainte réflexion intellectuelle. 

Aujourd'hui, en parfait accord avec l'idée que l'individu cons-titue un tout qui ne peut être divisé en facteurs intellectuels, moteurs et sociaux car ces facettes sont toutes étroitement liées1, je suis intimement convaincue que l'Education permanente a tout à gagner à se tourner vers les pratiques du corps en mouvement, dans sa quête de développement de citoyenneté active. 

C'est à partir de mon expérience personnelle que je souhaite mettre en lumière l'intérêt d' « animer » le corps pour favoriser le chemin d'accès au « politique ». Politique, au sens de « l'organisation de la cité », comme diraient mes collègues Bagiciens du Cesep. Ce qui n'est autre, pour ma part, que l'organisation des êtres de corps et d'esprit. 

D'expérience en expérience

J'ai commencé la danse classique à l'âge de 7 ans : je me considérais plutôt comme nulle et disgracieuse, jusqu'à l'âge de 14 ans. J'y ai appris la discipline et l'injustice liée au corps. Grande et pas spécialement svelte, je ne collais pas à l'image du petit rat de l'opéra. Le défi : trouver sa place quand même. Les années passent, mon corps change, ma conscience du mouvement évolue et ma place au sein des autres élèves aussi. De nombreuses questions naissaient en moi sur le droit à la différence. En effet, la suprématie des corps élancés et sveltes ne m'offrait que peu de chance dans le milieu. Mais aussi, la quête du même geste et la volonté de se mouler dans la forme proposée me laissaient également perplexe quant à la possibilité de m'y épanouir pleinement. 

Quelques années plus tard, je découvre les danses africaines. Un peu coincée des hanches au début, il ne m'a pas fallu longtemps pour me laisser emporter par ces énergies de terre et de feu qui m'avaient tant manqué dans la danse classique. C'est au même moment que je commence mes études d'anthropologie et mes voyages en Afrique. Je découvre alors un autre rapport à la danse : des danses collectives dans l'espace public, ayant un rôle social spécifique. Je commence également à soupçonner un autre lien entre le corps et la société. Quels liens existent-ils entre la place que l'on donne au corps et le système politique? Quel est l'impact de l'environnement sur les corps ? Comment les vécus corporels façonnent-ils les visions du monde ? Quels ont été les processus d'émergence de ces danses si différentes dans le monde entier ? Que nous racontent-elles sur les organisations sociales au sein desquelles elles prennent vie ?

Au fil d'expériences et de découvertes diverses, ma curiosité me rapproche peu à peu de la danse contemporaine. Je découvre, à 24 ans, l'Axis syllabus2 qui invite à comprendre comment fonctionne le corps en mouvement dans son environnement, c'est-à-dire sur terre. On y étudie l'anatomie et les différents principes physiques auxquels nous sommes soumis, telles que la loi de la gravitation, l'inertie, les forces centripète, centrifuge, etc. 

Cette pratique m'amène à ressentir le point commun qui relie tous les êtres humains : nous sommes un corps soumis aux mêmes besoins primaires et aux pressions de notre environnement. Défi numéro un pour nous tous : se tenir debout, résister contre la force de gravité. 

C'est aussi lors des cours, stages et ateliers de danse contemporaine que j'expérimente le groupe d'une manière physique et consciente. Comment se partager un espace sans règles préétablies ? Comment gérer les différents rythmes d'apprentissage ? Comment se relier sur un même rythme entre petits et grands alors que nos corps ne demandent pas les mêmes amplitudes ? Je découvre ici la possibilité de laisser la place à l'expression de chacun et à la complémentarité des corps. Je goûte aussi différentes approches pédagogiques : certaines cherchant à faire émerger le mouvement de son propre espace intérieur, en prenant le temps nécessaire à l'écoute de soi, d'autres proposant de créer son mouvement en pleine conscience de l'environnement extérieur. La plupart se situant à la croisée de ces deux propositions mais toutes étant profondément différentes et véhiculant leur vision sur le « comment être ensemble ». Chaque approche dévoile sa façon d'être au monde et vient ouvrir quelque chose de différent en moi. Ce que je ne connaissais pas, sur les bancs d'école.

L'improvisation par exemple, dont l'esprit consiste à se mettre dans un état de disponibilité et d'écoute3 dans l'instant et sans forme préétablie, bouleverse totalement le rapport à l'autre et à l'environnement. Pas de forme ni de technique corporelle imposée, parfois la mise en place de certaines contraintes pour laisser émerger le jeu, les mouvements et les états d'être spontanés. Cette pratique m'a beaucoup questionnée sur la place de l'individu et le libre arbitre. Au début, c'était très difficile de ne pas chercher à entrer dans une forme corporelle qui m'était donnée de l'extérieur et que je pouvais visualiser d'avance. Je n'avais pas l'habitude de laisser « émerger » ce qui venait de moi et de le sentir comme légitime. Cela donne à l'individu la responsabilité d'exprimer sa propre perception et non de se conformer à un langage imposé. Ces expériences m'ont ouvert la possibilité de créer des codes de communication entre deux ou plusieurs personnes dans l'ins-tant, de fonctionner ensemble sans avoir un objectif prédéfini. L'improvisation suggère alors une pratique du mouvement déhiérarchisée et non planifiée. Les danseurs ne visent pas à atteindre des résultats spécifiques mais à s'adapter au caractère changeant de la réalité physique par la posture et l'énergie appropriées.4 Dans ces conditions, toute personne devient un partenaire de jeu intéressant car il réveille de nouvelles formes et de nouvelles perspectives.

Au fil de ces expériences, je m'émerveille du pouvoir de la créativité et de la puissance de l'intelligence collective. Comment un ensemble de danseurs, sans concertation préalable, fait naître une danse qui prend sens dans l'instant? Comment éveillent-ils tous leurs sens pour se laisser traverser par quelque chose qui semble les dépasser individuellement ? 

Comment se fait-il que telle ou telle personne me mette en mouvement de telle manière ? Qu'est-ce qui change dans la dynamique de groupe lorsque nous passons de 5 à 10 danseurs ou de 10 à 50 ? Comment je me laisse impacter par le groupe ? Comment mon langage personnel prend sens dans une création collective ? Comment avoir conscience de ce qui se passe tout autour de moi tout en restant connectée à ce que je ressens ? Quel est le propos qui est entrain de se construire ? Comment l'enrichir ou lui faire prendre une autre direction ?

Propositions dansées à caractère d'interrogation politique

Ces années d'expériences en tant qu'élève, participante et public dans le milieu de la danse ont développé en moi un rapport au corps en mouvement comme un élève qui écoute un sage qui lui partage les mystères de la vie. Je suis convaincue que l'écoute et la créativité corporelle sont un moyen efficace de questionner et d'agir sur le vivre ensemble. 

Je souhaite partager ici l'expérience du Collectif en Transit5 et du corps dans l'espace urbain car il est un bon exemple d'expérience corporelle qui permet de prendre conscience des espaces publics et de prendre sa place de citoyens en questionnant l'organisation de la ville. 

A travers différentes propositions artistiques et d'ateliers, nous avons exploré et ressenti la ville différemment. Lors de ces expériences, j'ai pris conscience qu'un vécu créatif et corporel dans la ville change profondément notre rapport à celle-ci. J'ai physiquement réalisé l'impact des choix urbanistiques sur la vie quotidienne des habitants urbains. Le plus symbolique est peut-être la question des bancs publics et le peu d'espaces de convivialité sans devoir consommer. Je pourrais vous parler aussi des frontières invisibles, des territoires genrés ou des éléments créateurs de sentiments d'insécurité… Un fait interpellant est que la plupart des personnes ayant pris part aux ateliers participatifs nous affirment se sentir beaucoup plus à l'aise dans la ville et moins en insécurité dans certains endroits. 

Tout cela amène à se demander Qui fait la ville ? Et comment ? Quelle adéquation entre les politiques urbanistiques trop souvent politiciennes et l'impact sur les habitants d'un quartier ? Cela ouvre également des pistes sur Comment sentir la ville ? Comment travailler le sentiment d'insécurité ou encore le droit à la ville…

Pour terminer, voici un exemple concret d'atelier qui permet de comprendre, de manière concrète, comment nous pouvons, à partir du corps en mouvement, aborder des thématiques s'inscrivant clairement dans le chemin d'accès au politique. Dans le cadre d'ateliers de préparation pour une performance participative dénommée « Invasion dansée de la Cité Modèle » avec le Collectif en Transit, nous avons travaillé sur la notion de « se suivre » ou plus précisément sur le « flocking6 » qui est le mode de déplacement des oiseaux. L'objectif est de se déplacer en groupe comme un seul corps se dirigeant dans la même direction en effectuant les mêmes gestes. Les consignes sont relativement simples : tout le monde fait les mêmes mouvements et pour ce faire, on suit la personne qu'on voit devant nous. Si je ne vois personne devant moi, c'est qu'on me suit et c'est donc à moi de proposer un mouvement, je deviens le leader. Lorsque l'on change de direction en pivotant sur soi, les perspectives de tous changent et c'est une autre personne qui devient leader. 

Lors de ces ateliers nous réalisons toutes les compétences nécessaires pour pouvoir fonctionner ensemble. Je dois pouvoir coordonner mon propre corps, être conscient de ce qui se passe tout autour de moi et surtout avoir la conscience de la collectivité. C'est un excellent moyen de travailler les notions de « je » et « nous ». A partir de quand arrivons-nous à constituer un « nous » et pas seulement l'addition de « je » contraints ? Comment prendre le leadership du groupe tout en nourrissant le projet collectif ? 

Il est très intéressant de noter de ce coté que dans tous les ateliers que nous avons menés, avec des enfants et des adultes, dans un premier temps, l'accès au pouvoir fait oublier le groupe. Pour la plupart des participants, la première fois qu'il prennent le leadership (car le leader précédent a pivoté sur lui même, changeant donc les angles de vue de chacun et donc la personne à suivre), ils font fi de ce qui a été vécu avant et proposent des mouvements tout-à-fait distincts, provoquant une rupture dans l'ensemble mais également dans le vécu de chacun des individus du groupe. 

De nombreuses étapes conscientes sont alors nécessaires pour que chacun s'interroge sur sa place dans le groupe et sur les besoins pour construire un « nous » cohérent. En effet, certaines personnes désirent toujours rester leader ; d'autres restent tout au long des expériences au centre du groupe sans jamais accéder à la prise de décision et l'expression de soi qu'implique la place du leader. Il y a aussi les situations où les mouvements du leader sont tellement rapides et illisibles qu'il est impossible au groupe de suivre…. Chaque expérience vécue devient l'opportunité de se questionner sur les modalités du fonctionnement collectif. Mon attitude amène-t-elle à faire évoluer le projet commun ? Réussissons-nous à valoriser les richesses de chacun ? Peut-on fonctionner sans but pré-établi ? Sinon, comment peut-il émerger dans l'expérience ? 

Toutes ces expériences me permettent d'affirmer que les ateliers de danse peuvent être des chemins d'accès au politique. En alternant des temps de pratique corporelle et de discussions, ils permettent de créer des expériences questionnant notre vivre ensemble et inspirent de nouvelles perspectives. Ils amènent à investiguer dans l'instant du vécu la force de la créativité, de l'intelligence collective et de la juste communication grâce au développement de la connaissance de soi, de l'écoute, de l'état de disponibilité et de la conscience de l'environnement dans lequel nous évoluons. Les ateliers redonnent de la place au moment présent et au spontané sans rester coincé dans le modèle du « projet ». Ils représentent à ce titre de réels outils d'investigation et de changement des réalités sociales et politiques.

Mettez-vous la tête en bas...

… vous verrez comme le monde est différent !

1. Le corps pensant, Mabel Todd, Contredanse, Bruxelles, 2012. p 41

2. www.axissyllabus.org

3. Approche philosophique du geste dansé: de l'improvisation à la performance, Anne Boissière, Catherine Kintzler, Presses Univ. Septentrion, 2006, p.163

4. Steve Paxton, in Contact Quarterly, vol IV, no 2

5. Collectif de 6 danseuses créé en 2009 avec le désir d'explorer la ville à partir de la danse. Il développe le concept de "Balade dansée" qui emmène le public le long d'un parcours dans une zone de la ville entre un point A et un point B. Cette balade est ponctuée de temps où il est observateur et de moments où il a l'occasion de participer corporellement. Il devient témoin de ce qui s'acte autant avec les danseuses qu'avec les M. et Mme Tout le Monde faisant partie intégrante de l'environnement. Le spectateur définit alors son rôle entre observer, réagir, ressentir, danser, participer, être actif ou passif.

6. "To flock" est un terme anglais qui désigne le déplacement de groupes d'oiseaux et qui a été repris dans le milieu de la danse contemporaine pour évoquer ce mode de déplacement collectif.