Par Marine BUGNOT et Valérie LOSSIGNOL

 

 

 

Définition encyclopédique
Être humain se reproduisant au fil des rencontres professionnelles, changements de parcours et autres réorientations.

 

Le bagicien, qu’il soit en quête de légitimité, fortement incité par son organisation, à la recherche d’outils ou d’expériences, est un perfectionniste du travail socioculturel souhaitant bien faire, TRÈS bien faire. Son habitat naturel est l’organisation socio-culturelle. Il s’adapte à tout type de milieux, particulièrement ceux où il y a des… gens. Il analyse son territoire et en identifie les enjeux.

 

Berger intelligent, meneur, gestionnaire de conflits, insuffleur d’énergie, il cherche à transformer ses intuitions en s’appuyant sur des méthodologies aguerries. Bourré de doutes, d’interrogations, d’inquiétudes face aux changements sociétaux qui s’opèrent, il se pose un tas de questions. Il analyse les paradoxes qui existent entre associations et pouvoirs subsidiants, associations et citoyens.

 

Il prend le risque de la coopération plutôt que du partenariat contraint. Vise la complémentarité et tente de dépasser la logique comptable de la gestion de projets. Préférant l’intérêt collectif à l’individuel, il se laisse aller à l’intelligence du groupe qu’il pilote ou se laisse piloter par le groupe en s’assurant que chacun soit soucieux de l’autre, qu’il trouve sa place et puisse FAIRE ensemble.

 

Le bagicien, il a ce tout petit supplément d’âme qui va le faire partir du désir des gens en les écoutant plutôt que de son désir à lui. Cette petite flamme, il va l’entretenir parce que la démarche est plus importante que le résultat.

 

Acteur politique, il essaie de changer le monde. S’engageant pour de nobles causes, il lutte pour le respect de la démocratie, lutte contre ses propres représentations du monde et celles des autres pour en trouver et en construire de plus
justes. Révolutionnaire, c’est parfois contre son entourage le plus proche qu’il doit se battre pour que son organisation continue à se questionner, se positionner et s’indigner.

 

 

La réalité de terrain
Le bagicien est formé pour transposer sur son terrain les exigences de la démarche d’éducation permanente : partir des aspirations des publics pour faire avec eux et non pas à leur place, utiliser des outils qui favorisent l’expression et la participation des citoyens, avoir une attention particulière aux plus précarisés, questionner les inégalités sociales dans une société qui se veut démocratique et solidaire. Mais il est bien souvent rattrapé par la réalité du monde du travail socio-culturel et plus généralement du secteur non-marchand.

 

La plupart doit s’arranger avec la contradiction d’être rémunéré et donc de devoir vendre sa force de travail contre un salaire pour en échange favoriser l’émancipation des publics. Dès lors, quelle émancipation pour le travailleur socio-culturel quand, de sa prestation, dépend sa survie financière ? De quelle marge de manœuvre dispose-t-il réellement lorsque son engagement militant est lié à un contrat ? Comment lutter contre le manque de cohérence des organisations qui, par manque de moyens et d’outils de gestion interne adéquats, en viennent à écarter les valeurs prônées auprès des publics et des partenaires ?

 

Une des conditions pour un travail d’émancipation de l’autre pourrait être une réflexion de chaque travailleur, chaque organisation et finalement tout le secteur social, culturel et socio-culturel sur les moyens à mettre en œuvre pour favoriser l’émancipation collective du travail. La co-construction et la participation aux processus démocratiques internes sont des démarches qui permettraient de faire vivre l’éducation permanente dans tous ses aspects, y compris dans l’organisation du travail.

 

Par ailleurs, comment favoriser le pouvoir d’agir des publics quand les acteurs du secteur eux-mêmes travaillent dans des conditions qui les empêchent d’exercer pleinement le leur ? En effet, les conditions de travail se précarisent de plus en plus avec un manque de moyens récurrent, des demandes plus nombreuses à traiter, des équipes en sous-effectifs, des contrats de travail de plus en plus incertains et une tendance au financement par projets spécifiques dans un temps court au détriment du financement pérenne des missions globales des organisations. Plus généralement, le secteur non-marchand est de plus en plus touché par des contraintes d’ordre économique qui mettent l’accent sur l’efficacité au détriment du rapport humain inhérent au travail socio-culturel. Cette évolution impose un rythme de plus en plus rapide et des réponses standardisées, ce qui peut être cause de souffrance pour les acteurs du secteur, sans parler de l’impact sur les personnes avec qui ils travaillent.

A cela s’ajoute l’idéologie dominante du projet, outil qui formate notre intervention au point que, s’il est mal utilisé, il s’inscrit dans une logique de réussite versus échec. Pour des personnes en situation de précarité, vivant l’échec de manière quotidienne et aigüe, il y a un vrai risque à nourrir un peu plus ce sentiment si le projet ne rencontre pas les objectifs fixés. Ainsi, le danger est grand d’instrumentaliser les personnes au nom du projet et de l’objectif de la participation.

 

Au départ née des mouvements d’émancipation du monde ouvrier, l’éducation permanente agit aujourd’hui dans un monde où les causes de lutte se sont multipliées. Ce qui explique la diversité et la richesse du secteur socioculturel : ouverture vers des publics plus larges, élargissement de la notion de précarité, multiplication des luttes, terrains et outils variés. L’éducation permanente est à la croisée des chemins : entre activation, intégration des publics, émancipation et pouvoir d’agir1, dans un contexte sociétal où nous subissons tous l’injonction à être actifs, c’est-à-dire être utiles, productifs et rentables.

 

Dans ce foisonnement des luttes, ce qui fait le commun entre les acteurs de politiques culturelles, c’est la démarche au cœur de l’éducation permanente, que les actions soient reconnues dans le cadre d’un décret ou pas. Et les difficultés que le travailleur socio-culturel rencontre parfois sur le terrain avec ses partenaires, ses collègues, sa hiérarchie ou ses pouvoirs subsidiants peuvent être autant de leviers qui permettent de revendiquer et d’assumer une philosophie de travail qui porte en elle-même une dimension profondément politique.

 

 

Et enfin, les revendications
Sans prétendre entrer dans l’exhaustivité, cette approche défend les éléments suivants :
- rendre acteur au lieu d’activer
- questionner les enjeux liés au partage du pouvoir
- développer l’esprit critique
- se réapproprier le débat public
- travailler sur un pied d’égalité avec les publics, faire avec eux et non pas pour eux
- partir des aspirations des gens, se laisser aller à leur faire confiance, au lieu d’imposer un projet déjà ficelé sur base de nos représentations
- se permettre de se laisser surprendre par l’inattendu, l’incertitude du processus et laisser la place à la créativité nécessaire pour y répondre (par exemple, laisser un budget « non attribué », pour créer un projet non prévu initialement dans le plan d’action)
- s’appuyer sur l’intelligence du collectif
- partir de vécus individuels, prendre conscience de leur dimension collective pour en avoir une lecture politique
- défendre des pratiques professionnelles qui valorisent la convivialité et des rapports où l’humain est au cœur de la démarche2
- inscrire son action dans le temps long, au contraire des injonctions actuelles à « faire vite », « être efficace »,« productif ».

Le chantier est vaste, on s’en rend compte, et il peut sembler naïf de vouloir changer le monde à ce point mais le jeu en vaut la chandelle…

 

 

 

 

 

 

1. L’éducation permanente : ses enjeux actuels et à venir, C. Delhaye, C. Dricot, CESEP, 2012.
2. Voir les « micro-traces d’hospitalité » dans Le travail social ou l’”art de l’ordinaire”, D. Puaud, yapaka.be, 2012.

* Phrases citées pendant la journée du 26 avril 2018