Par Julien Charles, Florence Darville, Claire Frédéric et Salvatore Ricci

 

 

 

 

Suzanne partage ses dernières expériences de formation avec ses collègues. L’un d’entre eux lui parle de Salvatore Ricci. Il suit avec lui une formation de mécaniciens vélos à l’ECEPS à Mont-sur-Marchienne en promotion sociale depuis un an. Par ailleurs, Salvatore est revendeur et réparateur de vélos depuis 4, 5 ans à Marcinelles.

 

Si la formation est principalement axée sur le côté pratique entretien,réparation,dépannage,  Salvatore parle aussi avec ses élèves des questions que posent les clients dans son magasin. Salvatore est bien plus qu’un prof ou un artisan, il fait de l’éducation populaire sans le savoir lui dira son collègue.

 

Suzanne est piquée au vif. Que fait Salvatore ? Quel est son parcours ? Comment « fait-il de l’EP » ? Que fait-il des contraintes du marché et de l’institutionnel ? Que va-t-elle en apprendre de ses propres pratiques de formation ?

Elle décide de le rencontrer dans son magasin entre le ring et les terrils, un quartier marqué en outre par l'industrie du charbon où coexistent des maisons cossues du centre de Marcinelles et ouvrières pour certaines squattées, derrière la gare de Charleroi-sud.

 

Salvatore arrive en retard. Debout depuis 4 heures du matin,il est passé par le magasin avant de se rendre chez son comptable. Il s’en excuse, tire le store dans la vitrine, lui offre un café et raconte son parcours comme mécanicien automobile pendant 26 ans, le dos qui encaisse, devoir choisir entre chômer ou faire autre chose, sa passion pour le vélo, l’ouverture du magasin, comment en il en est venu à la formation, d’abord dans l’accueil des apprentis en usine et ensuite en promotion sociale, par hasard, parce qu’un client lui en a parlé.

 

Suzanne y a finalement passé la matinée, entendant tour à tour les conversations de Salvatore avec ses clients la dame plutôt âgée qui veut acheter un vélo électrique pour faire le Ravel en tractant une petite remorque pour transporter un voir deux petits chiens et qui a acheté une remorque pour enfants conseillée par un vendeur peu scrupuleux ; la voisine du quartier qui a revendu un vélo en occasion en le mettant en dépôt dans le magasin avec son numéro de gsm ; l’ami qui reste discrètement dans le fond du magasin.

 

Salvatore répond volontiers aux questions de Suzanne. Il est passionné et parsème son récit d’anecdotes.

 

L’examen d’entrée en promotion sociale d’un gamin de 16 ans qui veut à tout prix suivre la formation de mécaniciens vélos, qui se fait recaler pour les fautes d’orthographe trop nombreuses et qui soutenu par Salvatore présentera l’examen d’entrée ... oralement. Ne pas le faire passer, ne pas lui donner cette chance, c’est tout simplement l’enfoncer plus. Tandis que lui donner l’occasion de se débrouiller, le voir au cours parmi des adultes et que ça marche, c’est gratifiant. Ce n’est pas un travail, c’est un plaisir !

 

Le paiement de la taxe Bebat pour les personnes qui fabriquent ou assemblent des piles ou des batteries. Salvatore a des vélos électriques mais n’est pas fabricant. Le fabricant était une firme américaine. Elle a refusé de payer cette taxe et donc l’administration fiscale s’est retournée vers le revendeur. Furieux, en colère, Salvatore a refusé et … ne l’a finalement pas payée.

 

Derrière ces anecdotes, Salvatore parlera de sa conception de la formation et du magasin, des liens qu’il tisse entre les deux, de la grande distribution, de la vente des vélos en ligne, des pièges de la pré-commande, du quartier, des voisins, des clients, de l’expérimentation comme sources d’apprentissages, du syllabus, de la réparation. De l’humain.

 

 

  1. Le magasin : Une approche totalement différente

            L’accueil

Entrer dans un magasin et ne pas entendre bonjour, c’est déjà mal parti. C’est que le client n’est pas considéré comme une personne. Dire bonjour et offrir un café c’est important pour moi ; c’est peut-être mon côté italien mais j’ai surtout été éduqué comme ça. Ce n’est pas commercial même si on dit de moi que Chez Salvatore, trois cafés, c’est un vélo. Non, c’est juste … Humain. J’attache beaucoup d’importance à l’accueil. Mon père était un jour au magasin. Il a été très surpris que les clients me fassent la bise. C’est comme ça. Et puis, c’est une passion. C’est vrai que je suis passionné et très disponible. Même le dimanche. Ou en vacance. Ce n’est pas que le GSM qui fait ça.

 

            La réparation

Je ne pousse pas à la vente, ni à la réparation quand elle n’est pas nécessaire. J’ai une autre anecdote. Un client m’a apporté son vélo en entretien. Il a été tout surpris par le montant que je lui demandais. J’avais fait les réglages de base et changé les patins. Il s’est inquiété de savoir si j’avais remplacé les câbles. Il a été très étonné par la question que je lui ai posée, pourquoi ils en ont besoin ? Un jour, un gamin est venu pour gonfler un pneu et faire quelques réglages. Je lui ai dit qu’il devrait apprendre à démonter et réparer lui-même son vélo. Il est parti en riant en disant qu’il ne savait pas le faire.

 

            Remettre l’humain au centre, pas la finance

La dimension humaine du métier c’est vraiment ça qui m’intéresse et non les chiffres et la colonne de droite dans un bilan comptable. Sortir de cette logique financière. 27-28 ans comme ouvrier, je sais combien les fins de mois sont compliquées. Mon intention n’est pas de vendre un nouveau vélo à tout prix mais de trouver le vélo approprié à la personne. Que va-t-elle faire avec ce vélo ? Où va-t-elle rouler ? Combien de fois par semaine va-t-elle l’utiliser ? A-t-elle des problèmes de dos, de santé ? Quel matériau préfère-t-elle ? Et seulement quel est son budget ? Ensuite, je lui ferai essayer 2, 3 vélos en lui montrant la différence qualité-prix. La différence par rapport aux autres magasins, c’est qu’ils ont un stock de vélos qu’ils doivent écouler car ils sont soumis aux contraintes des importateurs.

 

Moi je travaille à la demande, je veux remettre l’humain au centre ; pas la finance.

 

Ça se pose dans le choix du fournisseur.

 

Le marché impose des quotas de vente aux petits commerçants. Les fabricants de vélo ont x revendeurs en Belgique et au vue du nombre de vélos montés leur impose un quota. Au moment de la pré-commande, les fournisseurs exigent des revendeurs de faire des commandes entre septembre et mars en imposant les tailles, les couleurs, les marques de vélos.

 

En fin de saison, c’est la promo et donc le risque de gagner moins. Idem pour les casques, les chaussures. La perte est reportée sur le revendeur. Et puis c’est l’engrenage, le prêt-pont, la vente à perte et la guerre entre les commerces parfois jusqu’à la fermeture.

 

Je ne veux pas rentrer dans ce système, être soumis à cette pression financière, devoir contraindre le client à faire un choix qui ne lui convient pas ou être obligé de vendre à perte. Et donc, je choisis mes fournisseurs avec quelques critères : la langue pour qu’on se comprenne bien ; la notoriété connu mais pas trop ; le rapport qualité-prix ; pas d’exigence dans la pré-commande.

 

On pourrait penser que ça ne marche pas. J’ai fait des dépliants que je ne distribue même plus. Je n’ai pas besoin de publicité. Les clients viennent sur recommandation, c’est moins rapide mais c’est plus efficace. Rien que de tel que le bouche-à-oreille.

 

La réparation, aller à la recherche de ce qui convient à la personne et à son usage, sans chercher à remettre le vélo dans l’état initial ou la conformité aux instructions du fabricant. Idem pour la vente : une manière de sortir de la logique capitaliste !!?

 

 

Un réseau d’entraide entre les petits commerçants ?

Il existe 8 à 10 marchands dans l’entité mais il y a des requins. La piste de l’achat-groupé des pièces auprès des fournisseurs serait une bonne idée mais nous ne partageons pas tous les mêmes idées. Je crois plus à l’enrichissement humain que financier. Nous sommes deux dans l’entité à partager cette même conception. On se donne des coups de mains.

 

  1. La formation, une occasion

Je n’ai pas choisi de devenir prof en promotion sociale, ça c’est présenté à moi. C’est via un client qui a entendu qu’un prof partait à la pension à l’école de Thuin. Il y avait plusieurs candidats dont un élève qui sortait de l’école. Ce même client m’a parlé ensuite de l’Eceps où ils allaient ouvrir la section. Nous nous sommes rencontrés et voilà.

 

C’est vrai que comme ouvrier, je travaillais déjà avec des apprentis ; j’aimais bien. Je tenais en particulier à leur donner une chance. Trop souvent, on attendait d’eux qu’ils sachent avant même de commencer. Je n’ai jamais compris ça. La différence en promotion sociale, c’est la diversité des âges et ce sont des adultes qui ont envie d’apprendre.

 

La demande est énorme. Il y a 27 inscriptions en première ; 23 en seconde. On peut peut-être expliquer ça par une conscientisation des gens sur la dimension écologique ; les problèmes de mobilité mais c’est aussi une question financière, la voiture coûte cher. Et puis, il y a les leviers fiscaux à l’achat d’un vélo.

 

 

            Une approche particulière de la formation

J’axe les cours au maximum sur la pratique, une partie théorique à minima. Je crois que pour faire de la théorie, il faut d’abord passer par la pratique. On peut parler de la vis de butée haute ou la vis de butée basse, si la personne n’a pas vu ce que c’était et à quoi ça servait, ça ne sert à rien. J’ai une préparation écrite mais si je la donne comme un syllabus, cela ne servirait à rien, au mieux comme une documentation utile.

 

Je n’ai pas d’apprentis dans le magasin faute de place mais nous réparons les vélos à l’école, nous montons les nouveaux vélos. Cela permet de travailler sur des vélos d’actualité, de différents modèles, électriques ou pas.

 

Une petite anecdote. Un élève est venu avec un vélo à réparer à l’école. J’ai demandé aux élèves de faire un devis sans intervenir. Ils ont identifié une série de choses à faire sans jamais se poser la question de ce que la personne avait besoin, de ce que la personne allait faire avec son vélo. Ils ont vu l’aspect technique. Pas l’aspect humain.

 

Comparer un atelier de réparation de vélos dans un école en promotion sociale, un centre d’expression et de créativité, une organisation en insertion professionnelle : qu’est-ce qui les distinguent ?

Je saisis toute occasion pour parler, pour aborder des aspects qui sortent du cadre du programme. Exemple, j’ai fait appel à quelqu’un qui est spécialiste de l’étude posturale pour apprendre à régler le vélo au corps de la personne, ce n’est pas prévu dans le programme.

 

Pour l’évaluation de fin d’année, je leur propose de faire une présentation devant l’ensemble du groupe soit par power point, soit avec une note écrite. C’est l’occasion d’échanger des idées. De débattre.

 

En commun : des adultes consentants, une lecture critique de l’environnement, l’expérimentation comme source d’apprentissages, prendre en compte ce qui se dit et en débattre mais qu’en est-il de l’autonomisation individuelle × émancipation collective ? Quid du passage à l’action ??? Développement de l’action d’Éducation permanente ailleurs que dans le champ de la vie associative ???

 

            En fin de conversation, à la question posée par Suzanne de savoir si il voulait ajouter quelque chose, Salvatore a souligné que les petites entreprises et les commerces de proximité ne sont pas aidés, le poids de taxes inadaptées à la réalité, les contraintes de gestion, les charges des bâtiments mais ce n’est pas nous qui allons changer ça. Silence. Ou difficilement.