Entretien avec Julien CHARLES

 

Nous avons rencontré Julien Charles. Il est chercheur au FNRS1. Il y a un an, il soutenait à l'UCL2 et à l'EHESS3 une thèse en sociologie intitulée 
« Une participation éprouvante. Enquêtes sur l'autogestion, le management participatif, la participation citoyenne et l'empowerment ». 
La présentation de cette recherche nous semble pertinente dans la mesure où la démarche participative fait l'objet d'une grande diversité de pratiques. Ce travail éclaire les conditions particulières dans lesquelles elles sont menées, permettant de déconstruire le mythe de la participation facile. Sur notre site se trouve une synthèse de cette étude. Le texte ci-dessous, relatif à l'entretien réalisé avec Julien Charles, vous en donne un aperçu. Par ailleurs, en juillet 2013, nous complétons la réflexion en proposant à tous les porteurs de dispositifs participatifs une formation permettant de comprendre les conditions concrètes dans lesquelles les processus participatifs se déploient.

 

Les cas sur lesquels s'est appuyée l'étude
Julien Charles : «Concrètement, l'étude s'est appuyée sur des lieux volontairement fort différents les uns des autres. Cela relevait d'une stratégie de recherche qui me permettait d'éclairer des aspects que je n'aurais pas pu voir sans cela. Il y avait aussi un petit côté provoquant à étudier des réalités aussi éloignées que Caterpillar, une entreprise capitaliste qui s'engage sur la voie du management participatif ; une Maison médicale ancrée sur un territoire local et qui se réclame de l'autogestion ; et la Bicycle Kitchen, située à Los Angeles, qui met en place un dispositif d'empowerment dans un atelier où les clients sont invités à réparer eux-mêmes leur propre vélo. Dans chacune de ces organisations, la participation est évidemment mise en œuvre de manières très contrastées et prend des formes tout à fait différentes. Mais au final, des éléments communs se dégagent de l'observation et permettent de faire avancer la réflexion.»

 

Une définition ouverte
«En fait, pour aborder la participation dans mon travail, je n'ai pas voulu la définir moi-même. J'ai préféré m'intéresser à des situations, des lieux, des moments, des regroupements de personnes qui mobilisent eux-mêmes le mot de participation pour qualifier la façon dont ils organisent leurs relations. Après, il y a bien sûr un moment où il faut poser les choses. Je me suis donc appuyé sur une définition la plus large possible : celle qui envisage la participation comme le fait de solliciter l'expression des personnes. Je voulais surtout éviter d'arriver sur le terrain avec une définition de « La Bonne Participation ». Elle m'aurait uniquement permis d'évaluer dans quelle mesure les participants et les organisations parviennent à se hisser à sa hauteur. Mon projet était plutôt d'observer ce qui se passe dans ces lieux, ce qu'y font les participants ».

 

Une dimension éprouvante
«De façon systématique, la participation sous-entend une implication personnelle pour les gens dont on sollicite l'expression. Rapidement, les orga-nisateurs définissent ce qui leur semble convenable de faire dans la participation. Il y a alors une tension : on attend que les personnes s'expriment et, simultanément, qu'elles répondent au cadre imposé de la « Bonne Participation » et de l'objectif au service duquel elle est mise en place. Dans les faits, quand la personne participe, cela aboutit à ce que l'on soit rarement satisfait de ce qu'elle dit. C'est difficile de comprendre cela quand on a décrété ce qu'était la seule et unique « Bonne Participation ». La participation amène inévitablement des choses beaucoup plus banales que dans l'idéal, des choses qui déçoivent souvent les orga-nisateurs et les sociologues. Ils considèrent que la personne n'a pas une opinion suffisamment générale, que ce qu'elle dit ne permet pas de contribuer à l'objectif préalablement fixé, etc. En fait, on appelle la personne et on lui demande aussitôt de se conformer. C'est là qu'il y a une dimension éprouvante pour le participant. Ce que la personne veut communiquer doit être tout de suite transformé pour être entendu et reconnu. Sans cela, ce qu'elle dit ne sera pas retenu. C'est ce qui se passe la plupart du temps… La conclusion, fort rapide, à laquelle on aboutit alors généralement est que les gens ne sont pas capables de participer convenablement. Mais c'est une erreur : les capacités et incapacités des parti-cipants ne sont pas – ou pas seulement – inscrites dans leur tête ; elles tiennent aussi, essentiellement, à leur environnement. Le problème de l'accueil réservé aux différentes expressions du participant se situe alors dans la compétence du dispositif (et des personnes qui le mettent en place) à accepter que les participants viennent avec ce qu'ils sont à un moment donné, avec ce qui leur tient à cœur, avec ce pour quoi ils participent.»

 

Des conditions de format et des conditions de réalisation
«Aborder les conditions de format, c'est une manière de prendre distance avec le vieux mythe de la participation facile. Cela signifie que les contributions personnelles, pour être reçues dans le dispositif participatif, doivent être mises en forme, transformées. Ça veut dire qu'on n'exprime pas tout et n'importe quoi dans ces endroits. On doit rendre ses contributions conformes ; c'est-à-dire qu'on doit se préparer ou préparer ce qu'on va dire. Ainsi, dans le cas de la Maison médicale portée par un idéal autogestionnaire, il fallait à une époque systématiquement présenter ses interventions sous forme d'arguments très généraux contribuant eux-mêmes à l'idée de l'avènement, un jour, d'une société autogérée. Au contraire, chez Caterpillar, le management ne reconnaît comme participation convenable que celle qui contribue à améliorer l'efficacité de la production.
Les conditions de réalisation se donnent à voir, quant à elles, dans le fait qu'on participe toujours à quelque chose. Le dispositif participatif est mis au service d'un objectif, d'une conviction ou d'une envie, qu'il s'agit de réaliser. Il faut donc considérer que la participation n'est pas seulement une discussion mais qu'elle vise à faire advenir certaines choses, à avoir un effet sur le monde. Cela conduit à reconnaître que ce à quoi on participe a, lui aussi, un effet contraignant sur la participation. Ce sont ces éléments concrets qu'il est important de prendre en compte parce qu'ils font apparaître des données qui ne sont pas reconnues quand on ne considère que l'aspect verbal de la participation.»

 

Une mise en commun
«Pour revenir à ce que je disais tout à l'heure, ce qui est observable dans tous les cas, c'est que l'on fait appel à la participation des personnes et qu'au final, on tient en respect une part considérable de ce qu'elles amènent. Aussitôt qu'on ouvre la participation, on la ferme avec ces deux conditions exigeantes dont on parlait à l'instant. Mais cette fermeture n'est pas un mal en soi, bien au contraire. 
Participer, c'est une façon de mettre des choses en commun. Et le propre d'une mise en commun est d'impliquer que certains éléments soient «sacrifiés», laissés de côté. Tout ce que les personnes amènent ne peut pas faire partie du commun, sinon on ne s'en sort pas pour gérer toutes ces différences. Alors, on renonce à certains éléments pour opérer un rapprochement sur d'autres. L'idée que j'entends défendre est qu'un dispositif participatif comporte un coût – les éléments qu'il faudra laisser de côté ou transformer – et portent parfois aussi des coups – lorsque ce qui importe au participant doit être radicalement transformé, au point où parfois il considère que ça n'a plus rien à voir avec ce qu'il voulait apporter. Je fais ici le lien avec ce que j'ai déjà évoqué à propos de la dimension éprouvante de la participation, qui fait parfois violence aux participants.»

 

Une temporalité particulière
«Si on veut mettre en place un dispositif participatif et faire en sorte que ça se passe le mieux possible, il faut clarifier un certain nombre de choses. D'une part, il faut définir un idéal de la participation vers lequel on va tendre. D'autre part, je l'ai déjà évoqué, il faut savoir à quoi
on entend participer, au service de quoi le dispositif se met. Mais souvent on oublie que le moment inaugural est un moment de délimitation, qu'il sert à préciser ce qu'on va faire et ce qu'on ne va pas faire. Et le dispositif mis en place rend possible, ou empêche, les avancées concrètes vers l'objectif et vers l'idéal. Il faut donc aussi prendre en compte le contexte dans lequel la participation s'inscrit. Un dispositif participatif ne tient pas dans l'air tout seul, comme par magie. Il subit des contraintes extérieures dont il faut prendre la mesure. Comme on ne vit pas dans un monde tout plat et uniforme, les personnes ont des capacités variées et il y a des disparités entre elles. Il s'agit de les prendre en compte et de travailler avec ça dans le cours de la participation. Il est essentiel pour moi de penser la participation et ses contraintes à partir des participants, de ce avec quoi ils y arrivent.
Donc, oui, je pense qu'il y a une chronologie particulière à la participation. Mais cette chronologie ne sera pas forcément exprimée par une progression linéaire qui irait d'une perspective individuelle à une perspective collective. Bien sûr, il y a un chemin qu'on peut baliser, avec souvent un point de départ et un point d'arrivée. Simplement, c'est faux de croire que ça va aller tout droit. Il y aura des avancées, des reculs et, dans les meilleurs des cas, des réajustements qui prennent en compte les difficultés rencontrées.»

 

Le temps d'entrer dans l'espace public
«J'ai en tête une analogie avec les travaux d'un collègue, Marc Breviglieri, qui a porté son attention sur l'adolescence. Il la pense comme un temps particulier où l'on a envie d'investir l'espace public sans oser y aller franchement. On se regroupe alors au pied des cages d'escaliers. On sort un peu, on avance sans être bien assuré, on essaye d'assurer justement. Dans cette cage d'escaliers, on s'ouvre à la rencontre mais elle permet aussi de se retrancher dans l'espace familier si on se sent mal à l'aise. Eh bien, dans les moments de participation, il faut accepter ces phases d'apprentissage, ces moments «cages d'escaliers». Ce sont souvent des moments très florissants, où les gens arrivent à dire des choses qu'ils ne diraient pas dans d'autres arènes. Il faut arrêter de regretter que des personnes se retranchent : la participation devrait justement être un lieu pour cet apprentissage. D'ailleurs, il faut bien reconnaître que les problèmes autour desquels sont organisées ces rencontres ne sont pas d'emblée perçus par tout le monde comme devant être traités dans l'espace public. Ce qu'on va y partager, avant d'être perçu et présenté comme un problème, c'est quoi ? C'est une emmerde, c'est un doute, c'est un trouble. Ce sont des choses que l'on n'arrive pas nécessairement à qualifier comme étant un problème public qui impose des exigences lourdes, fort légitimes au demeurant. C'est-à-dire formulé avec un degré suffisant de généralisation, de formalisation, de dépersonnalisation.
Maintenant, si je veux formuler une vision normative de la « Bonne Participation », je dirais que c'est une participation qui permet de se rendre compte que certains problèmes ne sont pas personnels et qu'ils nécessitent un traitement collectif ; elle permet ensuite aux participants d'enquêter sur cette problématique commune. C'est un long travail de faire le chemin qui va du doute à sa problématisation publique, en se posant des questions sur ce qui cause ce problème pour essayer de le résoudre. Je pense que la participation est un bon moyen pour réaliser ce chemin-là. C'est d'ailleurs là qu'il y a un gros problème avec les approches classiques de la participation qui considèrent que le dispositif participatif consiste à mettre en débat un problème public. Mais bien avant que ça ne devienne un problème public, il y a tout un travail qui doit être fait et qu'on ne peut pas négliger. En plus, très personnellement, je trouve que ce sont aussi les plus beaux moments politiques de la participation qui se jouent là».

 

 

Cet entretien est une introduction à l'étude "Les conditions de la participation, marqueurs de la vulnérabilité du participant" publiée sur ce site.
Les conditions de la participation, marqueurs de la vulnérabilité du participant

 

1. Fonds de la Recherche Scientifique.
2. Université Catholique de Louvain.
3. Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.