Que nous soyons animateurs ou formateurs approchant de près le récit de vie ou le récit professionnel, les questions se posent à un moment ou l'autre. Jusqu'où va-t-on ?
Jusqu'où laisse-t-on raconter ? Jusqu'où se dévoile-t-on comme participant ou stagiaire ? Comme formateur ? Quelle est la limite à ne pas dépasser ? Que dire ? Quand se taire ? A partir de quand pourrait-on parler de pratiques obscènes1 ?
Autant de questions qui ont déjà traversé nos réflexions2. Poursuivons donc.

 

La place de l'intimité en formation
Rappelons que dans certaines pratiques de formation, le récit professionnel est le matériau sur lequel le formateur et le groupe en formation travaillent. Les participants apportent des situations concrètes. L'échange est balisé par les formateurs. Ceux-ci proposent des repères théoriques minimum, parfois leurs propres expériences professionnelles, des exercices pratiques de réappropriation des contenus et de transfert dans les pratiques professionnelles des participants.
En utilisant ces récits, nous touchons tant à l'intimité d'un professionnel, d'une organisation que des « publics ».

 

Peut-on parler d'intimité ?
Est-ce le terme exact ?
La première représentation que nous pouvons avoir de l'intime est celle qui renvoie à ce qui est uniquement privé, personnel. Est-il judicieux de parler d'intimité lorsqu'on parle de la sphère professionnelle ? Il semble que oui, dès le moment où l'intime renvoie à ce qui est contenu au plus profond de nous, des convictions, des sentiments, des secrets.

Sommes-nous à l'abri comme participants ? Comme formateurs ?
Tout en garantissant l'étanchéité de la frontière sphère privée/sphère professionnelle, nous ne sommes pas à l'abri de la confidence. Celle d'ordre privé ou familial. Par ailleurs, le cadre de formation fondé entre autres sur le principe de discrétion permet de dire ces doutes et ces ignorances, ces maladresses et ces erreurs, ces petites et ces grandes peurs, qu'on ne partage pas nécessairement avec les collègues ou les supérieurs hiérarchiques, par timidité, par fierté, par prudence. Ce sont aussi ces périodes de crise par lesquelles toute organisation passe un jour ou l'autre et qu'on tait par précaution mais qui, dans une formation trouvent leur place.

En effet, « le cercle s'ouvre à ce qui prend place entre un être et moi, quand le besoin de confiance est apaisé, quand la relation est investie, quand il y a lien. Un lien qui se tisse, fil à fil. Ou qui advient et qui, soudain, est. Un lien qui touche à quelque chose d'intérieur » nous dit Réjane Peigny faisant référence au récit de vie travaillé dans les ateliers d'écriture. Elle va jusqu'à parler d'intimité partagée3 voire d'intimités collectives. (…) « Dans un groupe, quand respect, confiance et bienveillance permettent l'écoute, celle qui ouvre et invite à partager réellement une expérience ; les distances entre les individus raccourcissent et une identité collective apparaît, qui rend possibles des échanges d'une grande intensité ».4

Intimités partagées. Identités collectives. 
L' identité collective est une des dimensions qui fait qu'un métier existe, nous dit Guy Le Boterf5. Nous pouvons difficilement en faire l'économie si le cœur de la formation est le métier.

 

L'incontournable principe de discrétion
"Confier ou se confier, c'est livrer, livrer à l'autre, inconnu au départ, une partie de soi, parfois une partie très intime de soi ; c'est mettre cette partie à la merci de l'autre, c'est peut-être aussi et déjà mettre l'autre dans une position de pouvoir. Celui à qui on s'est confié maintenant sait, que va-t-il en faire ?" nous disait Jean-François Servais6. Que va faire le formateur ? Que vont faire les autres participants ?

Le devoir de confidentialité préserve la relation de formation. Cette relation est un outil précieux qui se construit à petits pas, se jauger, se connaître, se faire confiance.

Ce devoir de confidentialité se traduit d'une part par le secret professionnel. Nous n'en parlerons pas ici. En effet, le secret professionnel renvoie à une pratique sociale codée par la loi et par les codes de déontologie de différents métiers.

Nous envisagerons une autre déclinaison possible, l'exigence de discrétion.

Ce principe de discrétion est un principe à envisager dans les relations entre les différents acteurs de la formation, le formateur, le groupe en formation, l'opérateur de formation, le commanditaire. Chacun s'engage à respecter la plus stricte confidentialité par rapport aux informations qu'il pourrait recueillir de la part des participants.
C'est pourquoi, bien souvent à l'ouverture d'une formation, au côté du principe de discrétion, nous rappelons aussi la liberté, le choix et le risque de se confier. Le/la participant(e) s'en remet aux soins du professionnel et d'un groupe en formation en se fiant au double sens du mot discrétion, s'en remettre à la sagesse, à la compétence mais aussi à cette qualité, cette vertu qui consiste à savoir garder les secrets d'autrui. Une communication des informations est limitée à l'intérêt, la volonté et à l'autorisation des participants.

Si ce principe de discrétion est incontournable et fait partie du cadre de travail posé dès les premiers jours de formation, l'étanchéité de ce cadre n'est cependant pas garanti.

Pour deux raisons au moins.

 

L'irrépressible besoin de parler des histoires des autres
Personne n'est à l'abri du « papoti papota » à la pause-café ou du « détour d'un couloir » où sans nécessairement être malveillant, on, le formateur ou le stagiaire, donne les dernières nouvelles d'un tel ou de telle orga-nisation , de « l'entre-deux portes » où on s'échange une information en présence de collègues qui ne sont pas nécessairement concernés, de la superposition des mandats qui fait qu'on peut être participant à une formation et administrateur dans une organisation, …
Pourquoi ne peut-on pas réprimer, contenir, refréner ce besoin de parler des histoires des autres quand ils ne sont pas là ?

 

Le devoir de confraternité et de solidarité professionnelle
Par ailleurs, ce principe de discrétion peut parfois placer le professionnel au cœur d'un dilemme. En effet, le formateur est tenu d'adopter un comportement loyal envers ses collègues basé bien souvent sur la collaboration, la solidarité et l'entreaide professionnelle. Que faire ? Que dire ? A qui le dire ?
Pour tenter d'avancer dans cette réflexion, je m'appuierai résolument sur le code des assistants sociaux7.
Ainsi, au même titre que les assistants sociaux, on pourrait envisager que le travail en équipe ne délie nullement le formateur de ce devoir de discrétion.

Il serait tenu de communiquer et d'échanger les informations strictement utiles à la poursuite de l'objectif commun de formation et dans l'intérêt du participant. Pour ce faire, il devrait solliciter l'indispensable devoir de discrétion de la part de l'équipe, en informer les intéressés qui devront en comprendre le motif et donner l'autorisation. Il s'agirait de passer de la « table pause-café » à la « table de travail ».

 

Et si ce n'était qu'une question de pudeur ?
Et si au-delà des règles existantes ou non, respectées ou non, se cachait derrière cet embarras d'entendre parler des histoires des autres, un manque de discrétion très certainement puisque le principe a été contourné ; de réserve, sans doute ; de pudeur, peut-être.

Par la question de l'impudeur nous dit Réjane Peigny8. 
« Celle-ci semble naître toujours du regard de l'autre, celui qui estime avoir accès à un secret, à une part qui n'aurait, selon lui, pas dû être mise à jour. Nos limites sont personnelles, varient avec le temps et le contexte, et il me paraît tout à fait logique qu'en tant que récepteur, que lecteur, on puisse être étonné, voire choqué, de ce qu'un autre révèle ».

 

 

1. L'obscène – Guillermo Kozlowski – Articulations n°35 in Secouez-vous les idées n°76 – décembre 2008-janvier
- février 2009
2. L'éthique du formateur, la déontologie de la formation : l'intimité mise au secret – Claire Frédéric – Secouez-vous les idées n°74 – mai-juin-juillet-août 2008
Le sexe n'est pas qu'une affaire de cul : c'est aussi une question d'humanité – Jean-Luc Manise – Secouez-vous les idées n°89 – mars-avril-mai 2012
3. Écritures de l'intime : le récit de soi face au regard de l'autre – sous la direction de Annemarie Trekker et Réjane Peigny – Éditions Traces de vie – 2011 - p34
4. Ibid - p35
5. Selon G.Le Boterf (en 2000) le métier se définit traditionnellement par 4 grandes caractéristiques :
- un corpus de savoirs et de savoir-faire essentiellement technique
- un ensemble de règles morales spécifiques à la communauté d'appartenance
- une identité permettant de se définir socialement : je suis animateur socioculturel
- une perspective d'approfondir ses savoirs et ses savoir-faire par l'expérience accumulée
6. L'éthique du formateur, la déontologie de la formation : l'intimité mise au secret – Claire Frédéric – Secouez-vous les idées n°74 – mai-juin-juillet-août 2008
7.http://www.comitedevigilance.be/sites/www.comitedevigilance.be/IMG/pdf/code_belge_AS.pdf
8 .p54