Bien que porteuse d'une nouvelle façon d'envisager la ville à l'époque, sa lecture a longtemps été critiquée comme trop marxiste. Depuis quelques années, elle revient au devant de la scène intellectuelle mais aussi sociale et socio-culturelle. Au fondement de sa conception de la ville se trouve la remise au centre du citoyen et son droit à produire la ville.

 

 

La ville, un champ de bataille moderne ?
H. Lefebvre considère la ville comme un espace politique. Pour lui, la ville est la projection au sol des rapports sociaux3. Dans ce sens, la ville est envisagée comme un « espace social4 » : elle est le résultat concret d'une concurrence de rapports de force entre acteurs aux positions inégales. Cela signifie que s'y cristallisent des tensions entre acteurs qui ont des enjeux différents. Les décisions qui concernent l'aménagement du territoire urbain sont donc le résultat de la confrontation de ces enjeux. 
En réaction à un urbanisme de type fonctionnaliste – qu'il perçoit comme au service des intérêts capita-listes – il politise la « planification urbaine », nouvelle science à l'époque. Sa particularité est en effet l'introduction de la question des rapports de force, au cœur de la production de la ville. Pour prendre un exemple, faire le choix de détruire de l'habitat (même miteux) pour y construire du bureau est une prise de position. Il soutient que, sous couvert de neutralité, l'approche techno-scientifique défend un certain point de vue, donc des valeurs. Ne nous leurrons pas : une décision purement technique n'existe pas, elle défend des choix. Elle est donc politique. Avec lui s'opère la prise de conscience que la ville est un enjeu de société.
Il constate que la ville industrielle est progressivement remplacée par la « ville métallique » : « Elle devient pour lui, le lieu de l'aliénation par excellence et l'urbanisme, " jouet d'un pouvoir centralisateur " (Lefebvre, 69), dépossède une classe de sa force de travail et accentue la ségrégation5 » . Il observe l'avènement d'une nouvelle société urbaine : « les formes de ségrégation " spontanée" ou "programmée" participent à l'éparpillement des populations, à la désintégration de la ville comme œuvre collective. Dans tous les secteurs de la vie sociale, la ségrégation pénètre la vie urbaine, la dissocie, la fait éclater. [...] L'appropriation de la ville a été ôtée aux populations ouvrières »6.
Bien que certains aspects de la pensée d'H. Lefevre ne soient plus tout à fait adaptés et puissent être perçus par certains comme « poussiéreux », nous pensons que son concept de « droit à la ville » et la vision politique qui en découle restent éminemment d'actualité.

 

 

Une conception politique de la ville
H. Lefebvre est un intellectuel engagé et un utopiste. A l'heure des bouleversements des années 60, « il espère voir émerger un nouvel horizon plus favorable à l'homme »7. L'intérêt de sa conception du « droit à la ville » est la comple-xité qu'il y met : ce droit ne se limite pas au droit de posséder un toit ou à un accès aux espaces publics, il couvre « un programme de recherche et d'action politique qui puisse permettre aux hommes de se réapproprier l'espace urbain et leur vie citadine, restituer aux habitants une participation à la vie de la cité »8. Entre les lignes, il en appelle véritablement à une forme d'Education permanente. Il soutient « la nécessité d'une réappropriation de l'espace urbain par les citoyens comme point de départ pour la transformation démocratique de la société »9.
H. Lefebvre entrevoit, avec Mai 68, la possibilité d'une réalisation de son utopie. Il pense que les événements de cette période vont permettre ce renouvellement démocratique et ainsi, parvenir au « droit à la ville ». Il devra se rendre à l'évidence, les revendications de Mai 68 n'ont pas porté sur la place laissée aux citoyens dans la conception de ce qu'est « la ville », comme il l'avait espéré10.
Toutefois, en France, la contribution d'H. Lefebvre a largement influencé la sphère politique, tout au moins dans le discours : « D'une certaine manière, [la pensée de Lefebvre] se prolonge aujourd'hui, au moins de manière rhétorique, à travers les discours et quelques expériences de "démocratie participative". Même si ses applications contemporaines laissent parfois à désirer, l'idée initiale de base, l'idéal dont elles se réclament, renvoie dans une large mesure aux propositions de Lefebvre. [...] Ainsi, la revendication du "droit à la ville" contribue fortement à modifier le regard porté par les milieux politiques sur les problèmes urbains (Lévy, 1994) »11.
En Belgique, le développement de la démocratie participative dans le cadre de l'aménagement du territoire urbain ne se déroule 
pas dans le même contexte. 
Nous aborderons cet aspect dans l'entretien avec Christine Schaut. On peut cependant imaginer que la réalité française et la pensée de Lefebvre ont partiellement teinté la réalité belge.

 

Une invitation à l'action
La pensée d'H. Lefebvre est véritablement mobilisatrice pour l'Education permanente.
Elle donne une place centrale aux rapports de force, souvent éludés, et nous invite à nous saisir d'un pouvoir d'action trop souvent délaissé.
Dans cette perspective, l'Educa-tion permanente devrait assu-mer plusieurs rôles. Elle devrait tout d'abord rendre visibles les tensions entre acteurs aux pouvoirs inégaux et les enjeux qui les sous-tendent pour ensuite construire des moyens d'agir sur ces mécanismes. Dans cette optique, l'Education permanente doit « créer la controverse »12, c'est-à-dire mettre en discussion les différents intérêts en présence (les promoteurs, les pouvoirs publics, les habitants, ...). 
Une réelle ouverture des discussions qui n'évite pas la question des rapports de force peut permettre de rétablir un relatif équilibre entre les intérêts car ils sont alors l'objet même de la rencontre. Cela amène surtout à « repolitiser les choix posés »13. Nous reviendrons également sur les conditions qui le permettent.
Dans ce cadre, un autre rôle dévolu à l'Education permanente est de faire vivre le conflit pour que les acteurs qui détiennent le pouvoir ne puissent pas éluder la justification de leurs décisions. A ce titre, la participation est intéressante si l'objectif est de prendre en compte ce conflit d'intérêts et d'associer d'autres points de vue au débat. Si l'on considère que la participation peut être un des vecteurs qui mène à plus de démocratie, n'oublions pas qu'il est primordial de travailler en parallèle sur les conditions socio-écono-miques des habitants. Sinon, ce serait ne traiter qu'une partie du problème. Nous aurons aussi l'occasion d'y revenir.
Dans cette perspective, une troisième responsabilité impartie à notre secteur est de faciliter l'accès des habitants aux réels enjeux en présence : « que se joue-t-il pour nous, habitants, dans ce projet d'aménagement du territoire ? ».

Au cours du dossier, nous aborderons d'autres rôles que l'Education permanente peut jouer vis-à-vis des enjeux urbains. 
La lecture engagée d'H. Lefebvre nous éclaire en termes de projet politique, de valeurs mais aussi de pouvoir d'action. Elle donne tout son sens à l'Education permanente dans le terreau urbain.


Par contre, sa lecture nous offre peu de pistes méthodologiques concrètes. Afin de s'outiller méthodologiquement et de poursuivre notre réflexion sur le sens de l'Education permanente en ville, nous avons rencontré différents acteurs qui nous ont apporté leurs regards et leurs points de vue. 
Pour entamer la réflexion, nous avons interviewé deux travailleurs d'Inter-Environnement Bruxelles (IEB). Interpellés par les rapports de force en ville, IEB a réalisé un dossier à partir du livre « Le droit à la ville » d'H. Lefebvre. Cette rencontre va nous aider à clarifier les enjeux bruxellois actuels et nous apporter quelques pistes méthodologiques. Ensuite, nous avons interrogé Christine Schaut, sociologue passionnée par le terrain. Elle va nous permettre de prendre un peu de hauteur et d'analyser la genèse et le sens des dispositifs participatifs urbains. Elle nous livrera aussi une série de pistes méthodologiques concrètes.
Pour finir, nous avons rencontré CLA - Collection de Livres d'Artistes, qui fait partie du réseau des bibliothèques et ludothèques de Watermael-Boitsfort. Elle a réalisé un projet avec des démarches créatives et artistiques touchant à la question des rapports sociaux et du vivre ensemble dans le quartier des Cités-Jardins. Cette expérience nous donne accès à la dimension concrète du projet.

 

 

1. LEFEBVRE, H., Le droit à la ville, ed. Economica, 1968, 3e éd.2009. Sur le sujet, lisez aussi le dossier Le droit à la ville d'IEB : http://www.ieb.be/-Bem-259-260-.
2. A savoir : « Pourquoi et comment l'éducation permanente doit-elle intervenir dans les questions sur la ville ? », présentée dans le chapeau du dossier.
3. Ce présent article s'appuie notamment sur l'article de COSTES L., Le droit à la ville de Henri Lefebvre : quel héritage politique et scientifique ?, Espace et sociétés, 2010/1 n°140-141, p.177-191.
4. Concept développé par Pierre Bourdieu.
5. Op Cit., p. 179.
6. Ibidem, COSTES, L., p.180.
7. Ibidem, COSTES, L., p.180.
8. Ibidem, COSTES, L., p.180.
9. Ibidem, COSTES, L., p.181.
10. Voir les propos de L. COSTES.
11. Ibidem, COSTES, L., p.183.
12. Hors série de la revue Politique, « Le mouvement social face à la question urbaine », SCOHIER, C., SONCK, M., PROGNOT, N., in L'odyssée de l'espace, octobre 2012, n°HS20, p.92.
13. Op Cit., p.92.