Rencontre avec deux travailleurs d'Inter-Environnement Bruxelles, Claire SCOHIER et Nicolas PRIGNOT
Propos recueillis par Maud VERJUS

 

Dans nos recherches et lectures sur le rôle que peut jouer l'Education permanente dans les problématiques urbaines, nous sommes rapidement tombés sur des articles écrits1 par Inter-Environnement Bruxelles (IEB)2, notamment sur le concept de « droit à la ville » d'H. Lefebvre. Nous leur avons proposé une rencontre pour échanger sur les enjeux propres au milieu urbain bruxellois.

 

Qu'est-ce qu'IEB ?
Claire Scohier : IEB est né dans le terreau urbain des luttes de quartiers des années 70. C'est une fédération de comités de quartier, d'habitants et d'associations actives sur les enjeux urbains bruxellois. Elle se bat pour plus de démocratie urbaine et la prise en compte de l'environnement au sens large et des rapports socio-économiques présents dans la ville.

 

D'après vous, quels sont les enjeux spécifiques à Bruxelles aujourd'hui ?
CS : D'une façon générale, nous sommes à l'heure de la mondialisation, avec des lieux centraux de décisions. Les villes sont mises en concur-
rence entres elles. Il y a des « rating »*, qui hiérarchisent les villes selon leur attractivité. Ils sont définis à partir de différents critères comme le fait de se doter de grandes infrastructures, de lignes de chemins de fer rapides, de salles de spectacles, de centres commerciaux, de centres de congrès, ... Toute ville doit se doter de ces structures pour pouvoir entrer en compétition. C'est ce qu'on appelle la « ville métropole ».

Nicolas Prignot : Le développement de la ville avec le secteur culturel devient un enjeu de développement international. C'est comme ça qu'ont été créés le Plan de développement international (PDI) et le Plan culturel. Beaucoup d'associations culturelles de Bruxelles se font prendre au jeu. Il faut se développer, on ne réfléchit pas aux effets d'annonces qu'on produit. On se retrouve dans une dynamique publicitaire à l'étranger auprès d'une population qui n'est pas celle de Bruxelles. L'art en est la figure de proue. Bruxelles n'a pas spécialement besoin de se mettre en concurrence avec Paris... Ce n'est pas ce dont elle a besoin maintenant !

CS : La ville métropole qui met toutes les villes en concurrence, c'est à partir des années 2000. Avant le PDI, la Région bruxelloise était dans une optique plus endogène de rénovation urbaine, tournée vers les quartiers. Bruxelles est plus comme une ville américaine où les pauvres arrivent au cœur de la ville en espérant trouver de l'emploi. Jusqu'il y a peu, le logement n'était pas très cher à Bruxelles, comparé à d'autres ca-pitales européennes. La crise du logement que nous connaissons aujourd'hui est venue sur le tard.
Cette crise s'explique par cette logique d'attracti-vité et par le sous-financement de la Région bru-xelloise. Une fois les trois Régions créées, on s'est demandé comment les financer. Bruxelles s'est faite avoir parce qu'elle est un bassin d'emplois pour toutes les Régions. Beaucoup de travailleurs à Bruxelles sont des navetteurs qui payent leurs impôts aux deux autres Régions ! Dans les clés de répartition budgétaire, Bruxelles s'est retrouvée complètement sous-financée par rapport aux dépenses liées à l'accueil des navetteurs et des institutions européennes.
Les dirigeants bruxellois ont voulu capter au ma-ximum une classe moyenne qui allait habiter et payer ses impôts ici. Ce faisant, ils ont attiré des investissements immobiliers qui ont fait monter les prix. Mais la classe moyenne ne reste pas à Bruxelles pour autant. Elle cherche à s'installer là où le prix d'une maison quatre façades et un jardin est nettement moins. La crise du logement est née en partie de ça : le prix du logement a augmenté sans que les moyens des Bruxellois ne suivent. Sans compter la nette insuffisance de logements sociaux pour les plus bas revenus. De façon générale, à Bruxelles, il y a une insuffisance de maîtrise publique sur le foncier. Les communes et la Région vendent leurs terrains ou leurs bâtiments parce que ça fait des rentrées financières immédiates. C'est une politique de court-terme. Après, elles doivent louer et payer au privé ! La Région et les communes s'appauvrissent donc petit à petit.

NP : L'ouvrage d'Henri Lefebvre "Le droit à la ville"2 est intéressant à ce sujet. Il montre que la ville ne fonctionne pas toute seule mais bien au sein d'un système : on crée « la ville » versus « la banlieue » ou versus « la campagne ». Son identité se définit par rapport à son extérieur. Bruxelles, c'est ça. Comment est-elle financée par rapport à son extérieur ? Comment est-elle irriguée de flux de voitures, de navetteurs, ... ?

 

Dans vos écrits, vous pointez une logique de privatisation des espaces publics. La privatisation n'est-elle pas le résultat d'une mise en tension entre acteurs aux intérêts différents ?
NP : Aujourd'hui, tout doit être encadré au préalable. Tu ne peux plus aller boire des canettes avec tes copains dans un parc et te saouler. Par contre, le faire dans un événement de Carl de Moncharline, pas de problème. Tu paies ton entrée, il y a des systèmes de sécurité. Il ne peut pas y avoir d'angle mort. L'aménagement de la place Flagey en est un bon exemple. L'idée était de pouvoir y faire plein d'événements : des marchés, un match de volley organisé par Fortis, un truc de bagnoles, ... Il devait donc forcément être vide. L'espace public n'est pas privatisé de façon permanente et systématique mais il est « privatisable ». A tout moment, le privé, et lui seul, peut investir les espaces.

CS : Il y a un ciblage du public évident. Au site des abattoirs à Cureghem, les gestionnaires veulent faire un lieu plus « hype » avec un marché plus chic. Jusqu'à présent, c'est un marché populaire où beaucoup de gens achètent de quoi manger à bas prix !
Ils ont maintenant créé le « Boeremet », le marché du jeudi, qui n'est pas annoncé à Cureghem ou à Anderlecht mais au Quartier Européen, au Centre-Ville, place du Châtelain. La publicité annonce « ceci n'est pas un marché ». C'est clair, c'est un événement ! En regardant l'affiche, tu as tout de suite compris à quels codes culturels on s'adresse. Les gens du quartier ont bien compris que ce n'était pas pour eux le jeudi.

NP : C'est justement comme ça que fonctionne la politique de gentrification. On fabrique activement des lieux qu'on veut désirables par certaines personnes avec de l'argent. Ce n'est pas parce que c'est moins cher que le consommateur rationnel se dit qu'il va aller là. C'est lui qui est la cible, on veut le voir arriver dans ces quartiers.

CS : Souvent les gens te disent « c'est naturel, la gentrification a toujours existé, les quartiers populaires se déplacent, des quartiers s'embourgeoisent ou s'appauvrissent ». Ce serait comme un écosystème, qui s'adapte. On rend ça « organique » comme s'il n'y avait pas d'intervention des pouvoirs publics pour organiser ce système avec le privé.

NP : Pour moi, l'enjeu de la ville, c'est l'enjeu de toutes ces interventions. Le secteur culturel est pris dans ces contraintes et utilisé par les pouvoirs publics pour certaines actions. Le Plan culturel ne réfléchit nulle part à ces effets autres que ses propres effets de vitrine. Il ne parle pas de la question de l'accessibilité sociale des publics, ce n'est pas son intérêt. Juste des grands événements, des grands lieux, des vitrines pour l'international...

 

On entend de plus en plus parler de la création de dispositifs participatifs où on fait participer les gens ou plutôt on les consulte...
CS : On dit « consulter » mais en fait ce qu'on demande, c'est « d'adhérer ». La participation comme on l'organise à l'heure actuelle, c'est du « city marketing ». On te vend quelque chose. On réunit les habitants, on leur montre de belles images et on leur demande ce qu'ils en pensent. Mais ce qu'on cherche surtout c'est l'adhésion à un projet qui est déjà ficelé.

 

On consulte sur de faibles enjeux...
CS : Un bon exemple est le cas de la place Rogier. C'était le début où la Région organisait la participation sur le réaménagement des places publiques. Ils ont mobilisé les associations, les structures comme nous, pour « animer ». En réalité, c'est Guignol, quoi ! Très rapidement, c'est devenu « vous pourrez décider si le banc ira là ou là ». Cela a été réduit à des choses tellement mineures que tu te rends vite compte que ce n'est pas de la participation ! Ceux qui ont tâté de ces processus là, ils sont échaudés, désabusés. C'est une très bonne façon de tuer la vitalité démocratique !

 

Ça renvoie à Lefebvre. Pour lui, la participation n'est pas un véritable outil de démocratie. Elle sert à légitimer des actions déjà prédéfinies. Finalement, on peut faire pire que mieux. En termes d'Education permanente, que peut-on envisager ?
CS : Alinsky, dans « Être radical »3, a dit « Ça ne sert à rien de se couler dans les outils proposés par les décideurs puisqu'ils sont sur leurs acquis, les cadres légaux sont créés pour le maintien des acquis de l'élite en place ». Il dit qu'il faut agir par d'autres outils. IEB est pris là-dedans puisqu'on a tendance à utiliser les outils mis en place par la Région : les enquêtes publiques, les commissions de concertation. L'Education populaire doit se saisir de ses propres lieux de mobilisation.

 

C'est la question de l'œuf et de la poule : si les pouvoirs publics n'écoutent pas ce que disent les citoyens, les citoyens ne se mobilisent pas. En même temps, si les citoyens ne bougent pas, il n'y a pas de raison que ça change. Par où prendre la question ?
NP : Souvent participer c'est aller demander aux gens ce qu'ils veulent mais on ne va pas les aider à penser ce qu'ils veulent. On ne les accompagne pas dans la réflexion sur « comment penser « mieux » ou autrement son quartier ? ».

CS : Ça demande une re-politisation. Tu dois créer le terreau. C'est le levier aussi de l'éducation, de l'enseignement.

Une Bagicienne4 parlait de créer un « sentiment de citoyenneté ». Beaucoup de gens ne se sentent pas concernés, se demandent « qu'aurais-je à dire là-dessus, moi ? ». Ces réunions sont « noyautées » par des personnes qui ont déjà une culture de la participation avec un capital culturel et social plus élevé.
CS : La démocratie représentative a aussi tué pas mal d'initiatives puisque tu as une délégation de responsabilités. Tu as été voter, tu te dis « j'ai désigné les personnes qui sont censées se débrouiller ». Là-dessus, il y a une déresponsabilisation. D'où la nécessité d'une prise de conscience qu'on a un pouvoir 
d'agir, que la ville ou l'espace où on vit se construit collectivement.

NP : Tu as deux sens de « représentatif » qui nous piègent tout le temps. Un qui est lié aux « élections » : tu es représentatif parce que tu es élu. De l'autre tu es représentatif parce que tu es statistiquement dans la moyenne, tu représentes la majorité. Tu es censé penser comme les autres qui sont comme toi parce que c'est ta classe ou ton groupe qui s'exprime à travers toi. Mais on ne te demande jamais de réfléchir non plus. On ne t'explique pas les dossiers. Dans les panels représentatifs, on veut savoir ce que les gens pensent abstraitement. Ces deux notions de représentativité sont dangereuses parce que d'un côté il n'y a que l'élu qui a le droit de parler. De l'autre, on ne tient pas compte de ce qui te fait penser. Il n'y a pas de création d'intelligence collective. Ce qu'il peut y avoir dans un groupe de citoyens qui planche pendant des mois sur des dossiers, qui va devenir, d'une certaine manière, expert.

CS : Ce serait intéressant d'imaginer, pour ne pas être dans cette délégation représentative, des lieux qui seraient de vrais vecteurs d'affrontement, de débat et pas juste « une fois pendant deux mois tu crées un petit groupe et puis ce groupe ne se verra plus jamais ». On ne les consultera plus jamais.

NP : Les premiers jurys citoyens ne fonctionnaient pas comme ça. On leur donnait vraiment du pouvoir. On leur donnait le temps de se voir entre eux, de convoquer des experts. C'était eux qui décidaient qui devait venir répondre au jury et pas l'inverse. Maintenant, on invite deux ou trois experts qui expliquent pourquoi c'est normal qu'on construise une tour là. On donne aux habitants une position tout à fait scolaire. Il n'y a pas du tout de prise de pouvoir, il n'y a pas du tout de récupération de la question avec nos propres outils. La manière dont ces comités citoyens sont organisés aujourd'hui fait qu'ils sont sans intérêt ou à peu de choses près. De nouveau, ce ne sont plus nos propres dispositifs qu'on met en place, c'est organisé par les pouvoirs publics. C'est à nouveau bien cadré, pour ne pas que ça déborde.

 

C'est là que l'Education permanente peut avoir un rôle...
NP : Oui, celui de résister à « se mettre à la place de ». Ces groupes citoyens c'est « et si c'était toi qui étais élu, à la place de Charles Picqué, tu ferais quoi ? » « Eh ben, il suffit de ». Tu tombes alors dans des simplismes qui éludent l'épreuve de la différence et de la complexité.

 

Avez-vous vécu une expérience d'un comité de quartier où vous avez pu prendre le temps, entrer dans une démarche d'Education populaire et qui a donné ses fruits ?
NP : A Neder-Over-Hembeek, au Nord de Bruxelles, c'était intéressant. Il y avait beaucoup 
d'espace, de réserves foncières et donc beaucoup de projets les uns derrière les autres. Des comités de quartier se sont créés autour des premiers projets, puis ils ont été pris dans une logique de longue durée sans l'avoir anticipé au départ. Ils se sont interrogés, ils ont fait venir des gens. Petit à petit, ils construisent un livre blanc. Ils interpellent les échevins.

CS : Neder-Over-Hembeek ne peut malheureusement pas facilement être extrapolé. Notamment parce que tu y retrouves des habitants qui ont quand-même un capital culturel important. On achoppe malgré tout souvent là-dessus. Ce sont des diplômés, des gens qui se sont vite familiarisés avec les enjeux urbanistiques, qui osent aller parler aux politiques, ils sont dans des rapports de négociations, ils partagent les mêmes codes culturels... Mais souvent, au cœur même de la ville, où les enjeux sont nombreux, les rapports de force sont plus inégaux, tu as l'écrasement d'un public par un autre. Tu n'as pas cette capacité d'organisation par les habitants. Et donc, c'est souvent pris en charge par des associations. C'est un travail lent, invisible pour tisser de nouveaux rapports sociaux qui vont pouvoir politiser, organiser, combattre.

 


Qu'est-ce qui vous a motivé à aller rechercher H. Lefebvre qui a une pensée qui date d'il y a plus de 40 ans ?
CS : Henri Lefebvre nous propose un programme politique. Il invite à se ressaisir de la question urbaine comme vecteur de lutte sociale. Ceux qui sont dominés doivent redéfinir collectivement les lignes du programme urbain face aux élites. Il a cet universalisme qui se perd aujourd'hui parce qu'on est dans des sociétés tellement spécialisées, technicisées et fragmentées ! Même si son œuvre a 50 ans, il était très prospectif ! Il a une pensée foisonnante. Une pensée qui permet de construire vers l'avant, de penser le devenir des rapports sociaux.

 

 

 

 

1. Sur le sujet lisez le dossier d'IEB : http://www.ieb.be/-Bem-259-260-. 
2. Pour plus d'infos, consultez : http://www.ieb.be/. 
3. ALINSKY, S., Être radical, éd. Aden, 2012.
4. Catherine Lievens, participante ayant suivi la formation BAGIC
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