Rencontre avec Christine SCHAUT
Sociologue, professeure à l'Université Saint-Louis Bruxelles et chargée de cours à la Faculté d'Architecture la Cambre-Horta-ULB. 
Propos recueillis par Maud VERJUS

 

ors de notre rencontre, Inter-Environnement Bruxelles a mis en exergue plusieurs enjeux bruxellois, sous le prisme de la « démocratie urbaine ». Ils nous parlent d'un point de vue d'acteur engagé, soucieux des rapports de force et des inégalités dans les prises de décisions liées à l'aménagement du territoire urbain. Toujours notre question en tête, nous avons décidé d'interroger une sociologue sur les dispositifs existants qui associent les habitants à la construction de l'aménagement du territoire urbain. Il nous tenait à cœur de confronter le point de vue d'H. Lefebvre et d'IEB sur les rapports de force qui peuvent s'y jouer. Nous nous sommes tournés vers Christine Schaut, préoccupée par les liens qui unissent participation citoyenne, démocratie et aménagement du territoire.

 

« Mouvements sociaux urbains », au pluriel
Christine Schaut nous explique que plusieurs générations de « mouvements sociaux urbains » se sont succédées dans l'histoire courte de la métropole bruxelloise. La première naît dans les années 70, d'une mobilisation habitante contre un projet d'arasement d'une partie du quartier des Marolles. À cette époque, on assiste à une alliance entre le pouvoir politique et les promoteurs immobiliers qui entraînera ce qu'on appelle le phénomène de « Bruxellisation », où l'on « casse » la ville existante. Une coalition d'acteurs se crée autour de cette mobilisation, qui donnera naissance à l'ARAU, défenseur de la fonction habitante face aux projets immobiliers favorisant la fonction « bureau ». L'ARAU promeut la participation en revendiquant des enquêtes publiques et la concertation des habitants. Il sera à l'initiative de la création d'IEB et de différents comités de quartiers. En valorisant les contre-projets aux projets présentés par la coalition composée de représentants politiques et de promoteurs, les différents mouvements cherchent à instaurer un rapport de force favorable aux habitants et développent une vision conflictuelle de la production de la ville.

Une deuxième génération de militants de la cause urbaine apparaît dans les années 2000, composée, entre autres d'architectes. « Comme le souligne Louise Carlier1, ils s'intéressent aux autres usages de la ville et à l'échelle métropolitaine ». Ils prônent un « urbanisme processuel : ils sont dans une logique plus participative [par rapport à la plupart des architectes avant 2000] vis-à-vis des habitants. Cela induit une vision co-productive de la ville moins conflictuelle. S'ils développent ce type de vision c'est aussi parce que les mouvements de lutte urbaine qui les ont précédés ont tracé un chemin ».

 

D'acteurs militants à acteurs politiques
La chercheuse nous apprend qu'à la création de la Région de Bruxelles-Capitale, des membres de la première génération de militants vont investir les cabinets ministériels et les administrations. Avec eux, ce sont les revendications des mouvements de luttes urbaines qui intègrent l'appareillage politique de la Région : « Les nouveaux gestionnaires de la Ville-Région s'emparent d'une partie du discours de lutte, entre autres la notion de participation, la thématique de la reconstruction de la ville, et l'insufflent dans les politiques urbaines ». Cela se concrétise notamment par la conception des Contrats de quartiers2 et « bouleverse l'idéologie fonctionnaliste de la ville qui prévalait jusqu'à l'exclusion des habitants. Le politique, qui conçoit les dispositifs, est maintenant composé pour une part d'acteurs associatifs issus des premiers mouvements de luttes urbaines. On pourrait dire que le politique est "nourri du bas". Ces dispositifs se sont progressivement imposés dans le domaine des politiques régionales ». Il s'agit donc prioritairement, pour Ch. Schaut, d'une inclusion de militants avec leurs préoccupations et revendications dans le monde politique plutôt que d'une récupération instrumentale par les pouvoirs publics d'une demande citoyenne.
Bien que l'intention d'associer les habitants au débat puisse être réelle, introduire des dispositifs participatifs permet aussi aux pouvoirs publics 
« d'atténuer le conflit, de le gérer voire pour certains de le délégitimer ». Cela peut parfois être un prétexte pour dire « vous avez pu participer mais vous n'étiez pas là. Il fallait vous prononcer avant ». Mais, pour la sociologue, « même si cet objectif managérial prévaut, cela n'empêche que des choses intéressantes se passent dans le cadre de la participation. Elle a ses mérites et ses apories, ses obstacles ». Elle considère qu' « il faut faire le pari de la complexité pour comprendre la participation ».


Les pouvoirs publics font appel à certaines associations professionnalisées pour devenir des animatrices des lieux de participation. Ces dernières expérimentent souvent une tension dans leur mission : être à la fois moteur de participation – et donc potentiellement de contestation – et rémunérées par leurs commanditaires, les pouvoirs publics. Prises dans cette tension, IEB et le Bral3 finiront par se retirer de ce champ d'intervention. Parallèlement d'autres associations sont nées de cette demande des pouvoirs publics d'instaurer des lieux de participation.
Ch. Schaut constate que davantage de synergie entre les associations animatrices de la participation et les associations socio-culturelles locales permettrait de coaliser leurs forces et de bénéficier des connaissances et des spécificités de chacune.

 

Quelles conditions pour la participation ?
Au vu de la complexité des intérêts en jeu, nous lui avons demandé quelles seraient, d'après ses expériences et son regard analytique, les conditions d'une réelle implication des habitants dans les politiques urbaines.

Avoir la possibilité de « ne pas participer »
Pour notre sociologue : si l'on veut rendre la participation effective, il nous faut paradoxalement accepter le choix d'un certain nombre de personnes pour la non-participation.
« Je pense qu'on ne peut pas demander à tout le monde de participer, de s'engager » dit-elle, considérant qu'il est nécessaire de mettre la participation en perspective des conditions socio-économiques de vie des citoyens : « Les gens ont de bonnes raisons de ne pas participer. Quand on est dans une forme de précarité, les intérêts vitaux comme nourrir sa famille ou avoir un logement décent sont prioritaires. Il est déterminant d'agir aussi sur ces conditions de vie. Commençons par réfléchir aux bonnes raisons qui poussent les gens à ne pas participer ». 
Elle nous propose de déplacer nos ambitions : « Je crois qu'il faut accepter des formes d'engagement beaucoup plus immédiates et temporaires. Des personnes viendront et un certain nombre ne restera pas. Mais d'autres prendront leur place. Par contre, il faut soigner l'articulation entre ces engagements à intensité variable.


Il faut partir du fait que les gens doivent avoir la possibilité de ne pas participer. Cela doit être le point de départ ».

Pour Ch. Schaut, se focaliser uniquement sur une partie de la population est une dérive de la participation : « on culpabilise les pauvres au nom de leur non-engagement, de leur non-participation mais cela ne gêne personne que les gens des quartiers résidentiels ne participent pas. On trouve qu'ils sont des citoyens exemplaires. On ne les trouve pas égoïstes, individualistes, détachés du monde ».

Une participation à géométrie variable
La chercheuse nous invite à développer une vision plus souple des formes de participation : « Construire des dynamiques et travailler sur des participations à géométries variables est un véritable enjeu. Cela veut dire accepter qu'il y ait des gens qui ne participent que sur des sujets particuliers ou des thématiques très concrètes qui les interpellent au premier chef et dans l'immédiateté ». Il peut donc parfois être judicieux, dans une perspective de long terme, de revoir nos prétentions et d'admettre des mobilisations ponctuelles. « Accepter une participation à géométrie variable, c'est à la fois la penser sur du long terme et permettre qu'elle s'ouvre à certains moments à des gens qui ne s'engageront pas sur du long terme ». Méthodologiquement, dans un processus construit, cette participation ponctuelle peut donc être une prise de contact, une première étape. 
Par contre, notre interlocutrice ajoute un élément qui nous parait déterminant dans un processus d'Education permanente : « Ceux qui s'engagent sur du long terme ont des comptes à rendre à ceux qui ne le font pas. Ils doivent pouvoir dire ce qu'ils ont fait ». Pour nous y aider, elle nous présente un outil méthodologique imaginé par Mathieu Berger4 : le « citoyen-enquêteur ». Ce concept naît de l'hypothèse qu'il est nécessaire de réfléchir autrement la participation. « Il est communément admis que les gens qui participent doivent être représentatifs de la population. Mais cela ne marche pas. Ceux qui participent sont souvent ceux qui ont beaucoup de ca-pital culturel ». Elle ajoute que « l'enjeu est de former ceux qui sont présents à être des enquêteurs dans leur quartier. Qu'ils puissent ne pas parler en leur nom propre mais qu'ils reviennent, porteurs du savoir qu'ils ont récolté. En cela, on échappe à ce qui pourrit la vie de la participation : ceux qui participent ne doivent pas être représentatifs du quartier mais bien enquêteurs. Pour paraphraser Mathieu Berger leur légitimité ne se construit pas a priori mais bien dans l'action. Cela implique de déplacer ses exigences par rapport à eux. A ce moment-là, le rôle des associations est de former à l'enquête. Ensuite, les associations doivent assurer la diffusion des résultats de l'enquête et les relayer ». Dans cette perspective, une partie du travail de l'Education permanente devient l'accompagnement de ces « citoyens-enquêteurs » dans la question « quels sont les outils que je peux utiliser pour en savoir plus que ce que je ne sais moi-même. Ils doivent parvenir à se décaler et se dire "ce que je sais moi-même ne veut pas dire que les autres ont le même avis que moi ni qu'ils ont les mêmes savoirs que moi" ». L'idée sous-jacente à cette proposition est qu'« il ne suffit pas d'être un habitant pour être un "bon" participant ».

Travailler les outils
Ch. Schaut nous propose de travailler sur les outils de la participation et de faire preuve de créativité. Pour elle, il est nécessaire de « sortir de la participation en un lieu précis, dans un local, à un moment donné... Il faut quitter les cadres institués de la participation ». Dans son idée, les animateurs socio-culturels ne doivent pas craindre d'exploser les cadres et peuvent solliciter les compétences des artistes à cet effet. C'est aussi une manière de rendre la participation attrayante.

Et les pouvoirs publics dans tout ça ?
Notre sociologue engagée nous rappelle que « le vote reste un moment essentiel de la participation citoyenne. C'est aussi un enjeu de l'Education permanente. Ce qui est important c'est que les gens votent. C'est aussi de la participation. On l'oublie trop souvent ! ». Elle souligne l'importance de ne pas perdre de vue qu'« on élit pour 4, 5 ou 6 ans des gens qui vont nous représenter et qui, au bout de la législature, ont des comptes à nous rendre. S'ils ne nous ont pas plu, eh bien on ne votera plus pour eux ». Nous avons à demander des comptes à nos représentants, comme les « citoyens-enquêteurs » ont des comptes à rendre aux autres habitants. Se référant à une notion des sciences politiques, Ch. Schaut appelle cela "la reddition des comptes". Cest expliquer ce qu'on a fait sans tomber dans un discours électoraliste. Justifier son bilan, ce sur quoi on a travaillé, les obstacles rencontrés. C'est intéressant de réclamer cette reddition des comptes et de favoriser la participation des gens à celle-ci. Cela pousse à voter de façon plus éclairée. Je trouve que c'est une forme de participation importante ». 
Un autre élément déterminant pointé durant l'entretien est la nécessité que les pouvoirs publics justifient ce qu'ils ont fait de la parole citoyenne car la participation ne relève pas uniquement de la responsabilité associative ! Le politique est garant des suites qui sont données à cette parole. Reprenant une notion développée par Pierre Rosanvallon dans son ouvrage « La Légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité », la sociologue parle"d'équité procédurale". 
« On a souvent l'impression qu'une fois que le dispositif participatif est mis en place, c'est une affaire locale. Une affaire de citoyens qui viennent ou pas, d'animateurs qui utilisent ou non de bons ou-tils. Mais c'est aussi l'affaire des pouvoirs publics ! Il faut les pousser à dire ce qu'ils ont fait des avis, des paroles, des actions construits dans les lieux de la participation. C'est un élément que j'estime indispensable dans le cadre de la participation mais c'est souvent la plus grosse lacune ».


Ch. Schaut est claire lorsqu'elle explique que pour les participants « le plus important n'est pas qu'on ait suivi leur avis mais au moins qu'on l'ait réellement traité ». Elle en tire deux conclusions pour l'Education permanente. Premièrement, « l'équité procédurale doit être une condition de la participation. L'Education permanente peut déjà en faire une exigence et même une revendication. Elle peut aussi le susurrer à l'o-reille du politique ». Selon elle, la garantir « est un impulseur à la participation. C'est aux associations de mettre ça à l'ordre du jour et d'exiger que ça se passe comme ça ». Notre sociologue nous rappelle que « La participation ne se fait pas qu'entre l'associatif et les habitants et éventuellement l'urbaniste ou l'architecte. Elle se fait aussi avec les acteurs qui ne sont pas directement présents, les puissants. Surtout les puissants ! Ils doivent aussi être interpellés ». Deuxièmement, « Il faut paradoxalement aussi éduquer les politiques à la participation. Ils en ont peur, ils craignent de ne pas savoir gérer. Il est nécessaire de les rassurer et de faire preuve de pédagogie ».


Ch. Schaut nous invite à adopter une vision complexe. 
D'une part, elle nous permet de remettre l'engouement des pouvoirs publics pour la participation dans une pers-pective historique. D'autre part, elle nous rappelle que ce n'est pas parce que des revendications citoyennes sont insufflées dans l'appareil politique que les dispositifs qui en découlent sont suf-fisants. Si l'on prétend parler de démocratie urbaine, des conditions, dont les animateurs de la participation et plus largement les associations d'éducation permanente sont les garde-fous, doivent être garanties.

 

 

 

1. CARLIER, L., De la contestation au compromis, quelle critique dans les mobilisations urbaines à Bruxelles ?, Mouvements, 2011/1, n°65.
2. Les Contrats de quartiers ont « deux pers-pectives : la rénovation par la pierre et par l'action sociale ». Y est incluse la dimension de « participation des habitants ».
3. Pendant néerlandophone d'IEB à Bruxelles.
4. Sociologue à l'UCL.