Vous vous êtes emparées de la semaine de la Langue Française en Fête et de votre statut de « Ville des Mots » pour questionner les rapports sociaux et le vivre ensemble au sein des Cités-Jardins de Watermael-Boitsfort en organisant des activités. Il semble que la population des Cités ait changé et que la cohabitation entre anciens et nouveaux résidents ne soit pas évidente. Était-ce bien ça le projet ?
Joëlle Verboomen : Je pense qu'on a pris conscience de ce que tu dis en travaillant sur les publics des bibliothèques. C'est le travail autour du PDL1 en 2006 qui a suscité un positionnement de la FWB2, en substance : « maintenant, fini de s'occuper toujours des mêmes publics qui ont déjà accès à tout, il faut aller chercher d'autres publics »3.
On a été invité par le Centre Culturel de la Vénerie à participer à la LFF4, puisqu'on est Ville des Mots. On a dit qu'on voulait bien participer si on décentrait l'activité pour la placer au cœur d'un quartier, celui des logements sociaux des Cités-Jardins.

 

Donc c'est une impulsion de la bibliothèque ?
JV : Tout à fait. La bibliothèque a dit : « il y a des Maisons de Quartiers, on a envie de travailler avec elles, pourquoi pas autour de Ville des Mots » ? L'année passée, on a voulu faire quelque chose autour des mots et des livres d'artistes puisque c'est notre spécificité. On a travaillé avec des partenaires la Vénerie, les Maisons de Quartiers, et invité des artistes pour mener des ateliers avec les habitants des Cités-Jardins.
En septembre 2012, pour la seconde fois, on a convoqué une réunion avec le Centre Culturel pour retravailler dans les Cités parce que, pour nous, c'est un enjeu d'aller à la rencontre d'un public qui ne vient jamais dans les bibliothèques. C'est un enjeu important de l'Education permanente. On a donc remis autour de la table les Maisons de Quartier, la Vénerie, le bistrot du coin « Les Archiducs » qui est rentré dans la danse et les écoles du quartier.

 

 

Donc, un enjeu pour vous était de toucher ces publics-là. Il y avait aussi l'enjeu de la fracture sociale, particulière dans les Cités-Jardins...
JV : Bien sûr. Le quartier des Cités-Jardins, c'est un village dans le village ou une ville dans la ville. Le visage des Cités-Jardins a complètement changé. On a du réaliser une analyse du territoire. A la base, le quartier était surtout habité par des petits fonctionnaires, des gens avec un certain revenu, qui parvenaient à transmettre leur maison de génération en génération. Depuis 2007, le statut des Cités a changé. La Région bruxelloise contrôle l'attribution des logements sociaux pour toute la ville de Bruxelles. Les critères pour y habiter amènent de fait un changement de population : familles monoparentales précarisées, revenus modestes, personnes isolées, âgées, handicapées, etc. Il y a aussi une nouvelle population, plus internationale.

Gaëlle Clark : Les Cités-Jardins étaient gérées auparavant en coopératives. Il y avait un rapport de proximité, une solidarité entre les gens, un équilibre entre les niveaux sociaux... La disparition de ce mode de gestion en coopérative entraîne de nouveaux défis pour réinventer le vivre ensemble.

JV : Ce sont des gens très bouleversés qui arrivent maintenant. C'est vraiment un public fragilisé et fort isolé. Donc il se passe là quelque chose de similaire à ce qui se vit dans les grandes villes : il n'y a plus cette solidarité, on ne connaît plus ses voisins… On a perdu le lien. La commune est très attentive à ça. Il y a une double scission : les anciens des Cités-Jardins qui voient arriver une nouvelle population précarisée et une autre scission avec le reste de Watermael-Boitsfort, très riche et vieillissant.

C'est intéressant quand vous dites que la Cité est une « ville dans la ville ». Elle reproduit les mêmes écarts qu'il peut y avoir à l'échelle de Bruxelles, par exemple. En quoi estimez-vous pouvoir agir, dans une démarche d'Education permanente, dans la situation que vous décrivez ?
JV : Refaire du lien par les mots, par le livre, par les histoires qu'on raconte, par notre bagage à nous. Au niveau de la cohésion sociale, c'est la Maison de Quartier qui est au centre. Elle tisse des liens avec les écoles, la bibliothèque, le bistrot...

GC : Agir, pour nous, c'est par exemple créer l'occasion de la rencontre, poser les mêmes questions à différents groupes qu'on a invités dans les ateliers et leur permettre de se réunir à un moment précis. C'est créer des occasions et c'est aussi rappeler qu'il y a des lieux collectifs qui existent et auxquels ils ont accès. Pour certains, venir à la place Keym, c'est vraiment un voyage. C'est vu comme étant tout à fait un autre quartier. Et donc c'était ça aussi : en même temps aller vers et signaler qu'il existe des richesses ici, tout à fait accessibles.

JV : Et qu'on doit rendre encore plus accessibles !

GC : C'est ça, les faire connaître, les rendre accessibles, travailler à lever les peurs qui peuvent exister.

 

Avez-vous pu réellement toucher les différentes populations des Cités-Jardins ?
GC : Pas toutes encore mais c'était un 
« premier pas ». Déjà rien qu'entre les deux écoles avec lesquelles nous avons fait des ateliers, il y a de très grandes différences de niveaux sociaux, de cultures...
Faire se rencontrer ces enfants-là, leur poser les mêmes questions puis se retrouver ensemble en fin de course, c'était intéressant. Au moment de l'atelier parents/enfants, comme au moment de l'exposition, il y a eu une vraie rencontre entre les différents publics. Ce sont des tout petits pas mais quand même, c'est intéressant de voir qu'à l'invitation, il y a différents publics qui répondent. Ce n'est pas nécessairement une chose évidente.

JV : Il y a tout un travail en amont. Parce qu'on va dans les Maisons de Quartier, parce qu'on travaille avec les apprenants, parce qu'on travaille en alphabétisation avec eux, etc. Tout à coup alors, ils prennent confiance, ils viennent, il y a un élan. Se sont retrouvés autour de la même table des publics très différents.

 

Comment avez-vous géré cette rencontre ? Il ne s'agit pas que de les mettre ensemble...
GC : Il s'agit de faire quelque chose ensemble. C'est bien là l'enjeu de l'atelier. On a invité Anne Mortiaux, plasticienne, qui a mené l'ensemble des ateliers.

JV : Il y a eu une vingtaine d'ateliers en tout, entre janvier et mars 2013.

GC : C'est ça, et des publics différents : des ateliers dans les deux écoles, 2 classes par école, avec le public adulte en apprentissage du français de la Maison de Quartier du Dries, l'atelier d'écriture des adultes, celui de Carnaval avec les enfants de la Maison de Quartier des Cités-Jardins, le public parents-enfants pour un atelier ponctuel d'une matinée mais où il s'est passé énormément de choses, même dans un temps si court. Dans cet atelier, Anne a donné une consigne et une matière : on a travaillé à partir de l'argile. De l'argile on est arrivé au papier, puis au livre. On a créé un livre collectif, dont chacun a conçu trois pages, un triptyque. Il y avait un thème général lié à Ville des Mots qui était « Les mots s'envoient ». Nous, on ne l'a pas pris dans le sens de l'envoi postal mais dans le sens des « cent voies », des pistes qu'on suit. Et donc on a interrogé le labyrinthe des Cités-Jardins, cette notion du territoire, du trajet qu'on fait pour aller de sa maison à quelque part. C'est quoi la notion d'habiter ? Comment est-ce que je construirais une cité imaginaire ? De quoi est-ce que j'aurais besoin dans cette cité ?

 

Pourquoi cela vous semblait-il important ? Ce n'est pas par hasard que vous êtes venus sur cette notion de territoire, liée aux Cités-Jardins ? Qu'est-ce qui fait que vous vous êtes dit « là il y a quelque chose à travailler » ?
GC : C'est une conjonction de différentes choses : le thème proposé par Ville des Mots. Et puis, un projet de la Vénerie, « l'Art à petits pas », lié à cette préoccupation du territoire, de la marche dans le quartier, du lieu. Ensuite l'invitation d'Anne Mortiaux, pour qui la ville, le fait d'habiter, le rapport aux lieux sont des préoccupations. Et enfin, le choix du quartier des Cités-Jardins dans lequel on avait déjà mis un pied et où on s'est dit qu'il y avait quelque chose à creuser. On voulait quelque chose qui puisse aller vers la profondeur, réitérer notre action et aller plus loin.

 

D'après vous, en quoi ces éléments que vous avez travaillés autour du territoire, peuvent contribuer à la question du « vivre ensemble » ?
GC : Dans les ateliers, quand on commence à imaginer une cité imaginaire, à dessiner des plans, des cartes, tout de suite, il y a des questions de territoires qui arrivent, il y a la question des limites qui se pose avec les enfants. De façon concrète : je suis en train de dessiner quelque chose, tu viens trop près de moi, tu traverses mon dessin, tu envahis mon territoire. On a été tout le temps amené à gérer cette question à partir du concret des ateliers. Et puis dans la cité, celle qu'on imagine ensemble « eh bien non, moi je n'ai pas envie de ce que tu amènes. Moi j'ai envie de mettre ça » ; « ah ben non, pour moi ce n'est pas important ». La question du vivre ensemble, elle se vivait très concrètement dans la réalisation de quelque chose de collectif.

 

Comment avez-vous géré ces réactions liées aux questions du territoire ?
GC : On a laissé émerger ces questions et puis on les a gérées ensemble avec le groupe : 
« Tiens, oui, quand on commence à dessiner des cartes, des trajets, il y a des questions qui arrivent, très profondes ». Ça s'est géré dans le fait de l'action.

JV : On pense que la créativité délivre des mots. Nous travaillons là-dessus, on travaille sur les mots, sur raconter son histoire. On n'est pas directement dans le développement de compétences en français, on est dans les histoires, les confrontations d'histoires... On donne de l'importance à la mise en mots d'idées propres.

 

Qu'avez-vous fait de ce qui émergeait ?
GC : Le jour de la semaine de la LFF il y a eu une exposition-performance. Là, il y a eu la rétrospective de l'ensemble du projet, c'est-à-dire un ensemble de photos, toutes les créations, etc. On était dans une espèce de maquette-labyrinthe entre toutes les maisons imaginées, les plans dessinés, toutes les formes qu'avaient prises les questions autour de la maison. Maintenant, il y a tout le travail de la trace qui va arriver. C'est regarder ce qui s'est passé et laisser émerger ce qui va rester.
C'est frappant comme les enfants et les adultes se sont emparés des arts plastiques. Dans la classe, ça a créé des choses très différentes. Tout d'un coup, des enfants se révèlent, quelqu'un qui ne parle pas du tout dessine beaucoup. Pour ça aussi, je pense que c'était important de pouvoir arriver avec autre chose qu'une discussion pour aborder des questions de fond mais en faisant quelque chose de plus artistique.

JV : Notre idée était de rassembler tout le monde le dernier jour. Faire la fête tous ensemble autour de cette œuvre commune. Une chorégraphe est venue avec ses danseurs, des accordéonistes, … On est tous partis de la Maison de Quartier pour suivre un parcours réalisé avec les mots et les dessins des participants et rejoindre l'école, l'exposition et la fête.

GC : De mon point de vue, l'intérêt du projet est dans ce qui s'est réalisé… mais c'est aussi un prétexte qui permet d'ouvrir un certain nombre de questions qui montrent l'étendue du travail à faire. Avec les partenaires aussi. Quand le projet est bien balisé et qu'on a pris les choses bien à temps, l'improvisation peut arriver. On peut tenir compte de chaque chose qui arrive et l'intégrer au projet. Quand la base n'est pas encore stable, c'est différent. Ce projet était magnifique mais c'est vrai qu'il y a eu plusieurs moments où on a été vraiment bousculés. Mais on l'a traversé… et on a envie de continuer !

 

En quoi trouvez-vous important de quitter les lieux culturels, les bibliothèques, les Centres Culturels et de sortir du cadre ?
JV : C'est intimidant de rentrer à l'Espace Delvaux, de rentrer à la bibliothèque. On le voit, on le vit. Ce sont des lieux difficiles, compliqués.
GC : Surtout que ce n'est pas une porte ouverte. Si on ne sait pas qu'il y a une bibliothèque dans le Centre Cuturel... Qu'est-ce qu'on vient faire dans un CC ? Est-ce que j'y ai vraiment ma place ? Toutes ces questions ne sont encore pas du tout évidentes.

JV : Donc pour nous, c'est vraiment ça l'enjeu. Arrêter de se dire que les gens savent que le CC est là et qu'ils vont venir... Non ce n'est pas vrai. Il y a tout un travail nécessaire pour faire sortir la culture de ses murs, pour qu'elle aille à la rencontre des gens et pour leur permettre de s'en saisir. Notre projet s'inscrivait résolument dans cette démarche.

 

 

 

 

1. Plan de développement de la lecture
2. Fédération Wallonie-Bruxelles
3. Aujourd'hui c'est le contraire, c'est la FWB qui suscite un nouveau positionnement des bibliothèques.
4. Langue française en fête