Entretien avec Philippe ALLARD

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
PA : Alors là ! Vous avez combien d'heures devant vous ? J'ai eu un parcours extrêmement chahuté ! Je dirais même qu'il ne se stabilise toujours pas aujourd'hui alors que je suis quasiment en fin de carrière.

Par le passé, je ne restais pas plus de 4 ans et demi au même endroit. A la base, j'ai une formation d'assistant social. 
J'ai commencé ma carrière à l'Institut d'Architecture « La Cambre » où j'étais chargé de mettre sur pied un service social au service des étudiants et comme j'avais fait l'option communautaire, je mettais sur pieds des concerts, des activités culturelles, le ciné club qui était une activité que je pratiquais déjà en secondaire et pendant mes études supérieures.
Ce qui m'a fait entrer à la Confédération Parascolaire, une organisation de jeunesse laïque. J'y coordonnais différentes activités et je m'occupais de l'audio-visuel. 
On y a créé les Rencontres du Cinéma d'Animation qui deviendront, bien plus tard, « Anima ».

De là je suis devenu secrétaire général à la Confédération des Organisations de Jeunesse indépendantes et pluralistes.

C'était dans une certaine mesure un travail de représentation auprès du Conseil de la Jeunesse. On faisait des actions, on manifestait, on prenait des positions,… 
J'ai toujours eu des activités parallèles à mon travail principal. 
J'ai été longtemps journaliste au titre d'indépendant complémentaire. J'étais spécialisé dans le cinéma d'animation tchèque; quitte à se spécialiser, autant que se soit un domaine assez ciblé et confidentiel !! (Rires).
J'écrivais des articles dans Le Drapeau Rouge, Le Ligueur et dans des magasines spécialisés dans le cinéma d'animation.

Je suis ensuite passé journaliste à temps plein au groupe Sud Presse, où l'on travaillait sur des thèmes sociaux au sens large. 
Toutes les semaines, on sortait une page entière qui était publiée dans l'ensemble des journaux du groupe.

En 1993, je suis rentré au cabinet de Charles Picqué pour m'occuper d'abord des organisations de jeunesse et ensuite des organisations de jeunesse et d'Education permanente.

J'ai quitté le cabinet pour suivre le projet « Carte jeune » et pour en gérer la revue, mais ce projet a périclité à cause de problèmes de subsidiation. 
Je me suis retrouvé au PAC pour suivre différents projets dont la Fête de l'Internet que j'avais lancé. Je suis actif dans l'Internet depuis 1995. 
Au début, je réalisais de petits sites ; ensuite la création de sites est devenue de plus en plus complexe. 
L'idée de la Fête de l'Internet était de stimuler les pratiques et d'aider les gens à faire le premier pas pour découvrir cet univers. En plus de tout cela, j'ai donné des cours du soir à de futurs bibliothécaires et j'ai travaillé à la commune d'Ixelles sur son projet de site Web.

J'ai donné des formations et fait de la consultance par exemple pour Technofutur1 à Charleroi où j'ai donné des formations sur la conception de blog et sur l'e-écriture.
J'ai travaillé sur la mise en place des espaces publics numériques : la réflexion, l'appel à projet et ensuite l'accompagnement.

En 2007, on m'a demandé de réfléchir à un site Web pour la Ville de Bruxelles. Après une période préparatoire, j'ai mis le site en place. Une fois celui-ci installé, il a fallu s'occuper de sa gestion. Comme l'administration n'est pas ou-tillée pour le gérer en interne, on l'a externalisé chez GIAL2.

Actuellement, je suis à l'affût de ce qui se passe sur le Web et les réseaux sociaux afin de réfléchir à ce qui peut être mis en place pour améliorer les fonctionnalités du site au service du citoyen. 
Voilà ça fait beaucoup de choses. 
Je crois que la formation d'assistant social permet de rencontrer beaucoup de gens et d'appréhender une série de choses sans trop de problèmes. On dit toujours que l'on est expert en rien mais qu'on est touche à tout.

 

FD : Vous nous avez parlé des Espaces publics numériques, vous pouvez nous en dire plus ? Quelles sont les spécificités du formateur d'EPN ?
PA : A l'époque, on ne parlait pas d'EPN en Wallonie. Pierre Lelong et moi-même avons étudié ce qui se faisait dans ce domaine principalement en France. Nous avons publié un livre blanc autour des EPN, des lieux où tout un chacun peut avoir un accès relativement libre à Internet et où il est possible d'être accompagné lors de l'apprentissage du Web.
Un certain nombre de formations y sont données et on peut également y développer des projets tels que la réa-lisation d'une vidéo par un groupe de jeunes. 
Je pense que le premier EPN a été créé à Huy parallèlement à la bibliothèque. C'était à la fois un nouvel espace d'animation et l'occasion d'amener un nouveau public sur place tout en lui permettant d'élargir ses possibilités de recherches.
Très vite d'autres communes se sont intéressées au projet et nous avons donné les premières formations à Technofutur. Nous devions surtout expliquer de quoi il s'agissait et envisager l'ensemble des problématiques avec celui qui voulait se lancer dans le projet. 
Nous n'apportions jamais de réponses toutes faites ; nous sollicitions ceux qui avaient les réponses. 
Par exemple, à la question technique « qu'allons-nous utiliser comme système d'exploitation », nous invitions des promoteurs des solutions Microsoft, Apple et Linux. Pour la gestion des EPN, nous avons fait appel à l'animateur de Huy pour expliquer ce qu'il faisait et pour réfléchir avec les participants à la formule qui leur convenait au mieux. 
Il y avait aussi des apports de contenus et des réflexions très pratico pratiques: par exemple, comment organiser les tables et les ordinateurs dans l'espace : face au mur, en U, …
L'idée c'était de booster les idées en partant des compétences déjà présentes. 
Ensuite, nous avons dû définir ce qu'était un EPN. La Région Wallonne a repris la définition pour faire un appel à projet. Nous avons dû mettre un jury en place et effectuer la sélection parmi les candidatures. Je me suis ensuite occupé du soutien aux différents projets notamment en les visitant.

 

FD : Dans le cadre des stages d'été et de la … Rencontre du logiciel libre, le CESEP organise un atelier … Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est 
un logiciel et quel est selon vous son avenir ?

PA : Je reste un peu perplexe par rapport aux logiciels libres. A priori la philosophie du logiciel libre avec ses codes ouverts et accessibles à tous me parait extrêmement sympathique. 
Mais dans mon boulot, je suis amené à envisager des solutions pour, par exemple, le site Web de la Ville de Bruxelles.
De prime abord, le logiciel libre me tente et il faut bien constater des volontés politiques pour aller dans se sens. Mais il ne faut pas perdre de vue que les apprentissages ne sont pas simples. Même pour de simples suites bureautiques, on s'est retrouvé avec des gens qui avaient beaucoup de mal à changer d'univers de travail. Beaucoup d'entre eux ne connaissaient d'ailleurs pas complètement les programmes qu'ils utilisaient tous les jours. 
Il y a aussi des contraintes avec des applications « métier » qui ne peuvent tourner qu'avec tel ou tel système. 
Il y a aussi la question des compétences en interne ; on ne va pas virer tout le monde et les remplacer par des militants du libre pour mettre en place un logiciel ou l'autre. Il faut aussi vérifier si le libre est la solution la plus adéquate. 
Même si le site de la Ville n'est pas vieux, il a déjà été redessiné et on doit envisager un nouveau système de gestion de contenu, peut-être libre. 
Mais quand je vois des Khmers libres sautiller, cela me fait toujours un peu peur ! Je crois qu'il faut envisager les choses sereinement et pas uniquement de manière idéologique. On a besoin que cela fonctionne. L'argument financier n'est pas toujours à leur avantage car même quand on ne doit pas payer de licence, l'accompagnement peut se révéler assez coûteux. 
Nous n'avons donc pas de religion dans ce domaine. 
Pour ce qui me concerne, je passe d'un outil à l'autre en fonction des besoins.

Actuellement, nous observons l'évolution des utilisa-
teurs. Nous avons constaté que la consultation du site se fait de plus en plus à travers des appareils mobiles ; on va donc devoir adapter le site à ce type de support. Nous réfléchissons à l'outil qui sera le plus adapté. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas de défendre telle ou telle chapelle, c'est de trouver la meilleure solution. J'ai pris l'habitude de balancer mes idées sur Internet3. Je partage mes réflexions et mes questionnements avec d'autres et 
j'avance ainsi.

 

FD : Internet est-il le nouveau forum romain, la nouvelle forme de militance ?
PA : C'est assez bizarre, je trouve que c'est à la fois quelque chose d'assez mobilisant avec un Internet permettant la diffusion de contenus qui ne trouvent pas d'autres canaux. Et, à d'autres moments, cela ressemble plus à un défouloir. C'est une possibilité d'interpeller sans effort, que ce soit via les réseaux sociaux où l'on va facilement dénoncer les choses ou que ce soit par mail. On jette des invectives sans réfléchir. Maintenant, c'est au politique de trouver la façon de répondre de manière neutre, c'est à eux de s'emparer de ces outils et de mettre des choses en place. 
Il est normal que si les gens n'ont pas la possibilité de se plaindre, il y ait des débordements.

 

FD : Qu'est ce qui vous plaît dans la formation ?
PA : Moi ce qui m'intéresse c'est d'aller faire un exposé sur telle ou telle question. Des questions dont je n'ai pas forcément la réponse… pour chercher ensemble une solution par la mise en commun de nos savoirs. 
J'aime partager sans langue de bois ce que j'ai fait, ce qui a marché et surtout ce qui n'a pas marché et puis chacun en fait ce qu'il veut ! 
Une chose qui me semble essentielle quand on fait de la formation mais aussi dans d'autres boulots, c'est de se garder du temps de veille et de formation.
Ce n'est pas toujours considéré comme rentable mais c'est indispensable. 
Je me rends compte que, souvent, dans le travail, beaucoup d'apports proviennent de recherches faites à titre personnel. Il y a un échange entre l'occupation professionnelle et le loisir.

 

FD : Le mot de la fin ?
PA : J'ai tendance à penser que la remise en cause doit être permanente ! Je me demande comment on peut travailler aujourd'hui sans être à l'affût et sans remettre en cause sa pratique. J'ai 56 ans ce qui veut dire que je vais devoir trouver de nouvelles choses, innover, pousser, et surtout réapprendre pendant les 9 années qui me séparent de la retraite !

« Qui non progreditur, regreditur »4.

 

 

 

1. Technofutur : Créé à l'initiative du Gouvernement de la Wallonie en 1998, Technofutur TIC est un « centre de compétence » labellisé, situé sur l'Aéropôle de Gosselies au Nord de Charleroi.
2. GIAL : GIAL, anciennement Centre de Gestion Informatique des Administrations Locales, a été créé le 28 février 1993. Il a été mis en place par des pouvoirs publics. Il s'agissait alors de répondre aux besoins informatiques des administrations publiques communales. Le champ d'action de GIAL s'est accru pour intervenir à un niveau local, intercommunal, provincial, régional ou communautaire.
3. L'œil de Philippe Allard : www.philippe-allard.be.
4. Qui n'avance pas recule.