Jeanne C. a été éducatrice de rue. Elle nous livre ici une vision au grand large d'un métier avec ses difficultés et ses satisfactions. Retour sur image du terrain qu'elle a occupé. Ce petit territoire où vivent des enfants en grandes difficultés, des adolescents en grandes difficultés, des adultes en grandes difficultés. Il jouxte une grande gare bruxelloise.

 

 

 

Fred Astaire ou Mère Thérésa

Au départ, c'est surtout la montagne qui m'intéressait... C'est là que j'ai passé mon bac en sciences médico-sociales. Ensuite, j'ai entrepris des études d'infirmière. J'ai réussi la première année mais j'ai arrêté. Puis, j'ai enchaîné plein de boulots, qui tous, de près ou de loin, me plaçaient dans une relation d'aide. J'ai été aide- soignante pour des enfants polyhandicapés ou garde malade pour des personnes démentes. Au Canada, j'ai fait du soutien scolaire aux émigrés et de l'accompagnement de malentendants. Mais à chaque fois que je faisais « du social », ou bien je m'emmerdais et je partais faire des claquettes, ou bien les gens me disaient « on en a rien à foutre de ce que tu nous offres ». Et je me demandais « mais alors, je vais leur offrir quoi ? » C'est à ce moment là que j'ai repris des études d'éducateur spécialisé. Sans doute, si j'avais commencé par là avant, j'aurais arrêté. Mais à ce moment là, je me suis dit qu'aider les gens, c'était pas de la pure intuition, qu'il ne suffisait pas d'avoir envie de le faire pour être accueillie. J'étais prête à me demander ce que signifiait la relation d'aide ou d'accompagnement. Il fallait que je me forme.

Ces études m'ont permis de ne plus entrer en contact de la même manière avec les gens. Dans mes expériences professionnelles précédentes, il me semble que j'envahissais les gens avec mes besoins. Après, sans doute, je le faisais encore un peu mais plus subtilement. Je ne cherchais plus premièrement à me guérir dans mon travail. Ce sont ces études là qui m'ont permis de sortir du « ou Mère Thérésa ou Fred Astaire ».

 

 

 

Une formation qui bouscule

La réponse à la question « qu'est-ce que c'est que d'aller à la rencontre de l'autre » est venue de la formation. On nous a beaucoup bousculés sur nos perceptions, nos représentations. Et puis dans mes stages, j'avais l'impression de ne pas capter ce que me renvoyaient les jeunes. Ça m'a incitée à faire un mémoire là-dessus. Et quand je revenais avec cette incompréhension-là, mon superviseur me renvoyait que c'était précisément là que se situait la rencontre. Ça m'a permis de ne pas rester sur le constat « ben, on ne se comprend pas, on se comprend pas ! Tant pis ! On en reste là ». Il m'a appris à aller chercher ce qui était dérangé pour pouvoir faire avancer la rencontre. Ça devenait chouette de rebondir sur tout ce qui me gênait, tout ce qui me confrontait. C'est là que j'ai appris à accueillir ce qui me dérangeait et à accepter que la rencontre se produise ailleurs que là où moi je voulais amener l'autre.

Après ça, mes deux premières années d'é-ducateur, je les ai passées dans un centre résidentiel mixte pour jeunes de 13 à 18 ans. C'étaient des jeunes qui oscillaient entre le centre, la psychiatrie c'est-à-dire l'hôpital et l'IPPJ. Ils avaient déjà beaucoup bringuebalé, s'étaient fait remballer d'un peu partout et nous, dans le centre, on travaillait sur le non-renvoi. C'est seulement après que je suis devenue éduc de rue dans une commune bruxelloise.

 

 

 

 

C'est quoi le travail de rue ?

La directive régionale dit qu'on est des personnes de proximité. On était là pour faire un travail de rencontre et de réorientation. Il y avait aussi un volet permanence sociale avec des heures fixes où on recevait les personnes. Soit on essayait de répondre à leur demande ; soit on les redirigeait vers d'autres services. A ce moment-là, un de mes collègues a changé de fonction et m'a donné tout son réseau d'associations. Je me le suis progressivement «approprié» en me présentant ; en allant chercher des précisions sur ce qu'ils faisaient de mieux ; là où ils étaient déjà dépassés ou pas, en vérifiant les demandes qu'ils pouvaient encore recevoir. A partir de là, j'ai plus travaillé la réorientation qui se faisait d'office avec le réseau. C'était ça mon travail : mettre en contact le public local avec le réseau.

C'est comme ça par exemple que j'ai découvert la question des Roms. Je l'ai d'abord abordée par des rencontres avec des personnes habituées à travailler avec ce type de public : un médiateur venu de Namur, une association bruxelloise seule à travailler avec les roms.

 

 

 

Faire face à l'urgence

Ces contacts m'ont permis de faire face à des situations d'urgence. Par exemple celle où des roms arrivaient en disant « on va tuer quelqu'un » !!! On nous confisque nos camions parce que ça fait 2 semaines qu'on est sur le territoire. On n'a pas de papier. Si on n'a plus de camion, on ne peut plus chercher notre ferraille et on crève de faim ». Ces situations se règlent au fur et à mesure en passant des coups de fil, en prenant des contacts, en allant chercher les infos. Et de me dire, bon pour ça, il y a ça ; pour ça faut aller là et puis pour ça faut un peu plus de temps parce que c'est politique... C'est ça le travail de rue... Mais c'est aussi être une figure connue et reconnue. Pas dans la fonction mais chez des gens qui ont l'habitude d'être constamment en insécurité par rapport aux délits qu'ils commettent. Pour eux, une personne nouvelle qui traverse le quartier, c'est quelqu'un de dangereux. D'où elle vient ? Qu'est-ce qu'elle fait ? Où elle va ? Même si on est une petite fille et qu'on leur demande qui ils sont, ils comprennent pas. C'est aussi ça le travail. C'est aller vers les gens et leur faire comprendre qu'on n'est pas un danger pour eux ; les rassurer sur notre présence. Être inoffensif ! Et puis après, les questions arrivent.

 

 

 

Être insignifiant pour être abordable

Pour y arriver, comme je savais que je resterais pas longtemps dans le quartier, je suis vraiment allée dans le lard. « Bonjour, je suis éducatrice ! Et quand je sentais qu'ils s'en foutaient, je disais « Au revoir, à bientôt ! ». Et puis en revenant à de nombreuse reprises, en passant toujours par le même endroit, à un moment donné, il y a quelqu'un qui dit : « eh, éducatrice, comment tu t'appelles ? Tu sers à rien ! Tu restes assise et tu dis « Je sers à rien, c'est vrai ! Et puis, à part ça ? Et progressivement, lentement, il se crée des choses. Pour certains d'entre-eux, c'est seulement au bout de 10 mois qu'ils m'ont dit « Qu'est-ce que tu fous dans le quartier ? Tu viens nous observer, qu'est-ce que tu veux ? »

 

 

Parler, c'est déjà dire

« On sait où tu travailles, on sait déjà où tu circules. On va pouvoir te parler parce qu'on a le pouvoir : on sait qui tu es ! » Ensuite, vient la question : à quoi tu sers ? Dans ces cas là, je répondais : ben à la limite, pose-moi une question et je te dirai si je peux te servir à quelque chose ou pas. C'est au fur et à mesure des rencontres et des réponses qu'un lien se crée. Et à un moment donné, ils auront envie de parler d'une chose plutôt qu'une autre. Et suivant l'accueil de ces mots-là, la sa-tisfaction qu'ils en ont, il y aura une confiance qui s'installera. Parfois, un besoin plus individuel sera exprimé ou ils dirigeront d'autres personnes vers moi. Alors, quelqu'un que je ne connais pas, que je n'ai jamais vu, va venir vers moi et me dire « tiens, il paraît que tu peux m'aider !

Voilà ! C'est ça le métier ! C'est être insignifiant pour être abordable pour les gens qui ont peur. Et puis après, si il y a un lien qui se construit, alors je vois dans quel créneau je peux leur servir. C'est comme ça qu'on est

« consommé » ! Mais en même temps, on se rend compte qu'ils ont tellement de problèmes qu'ils ont évidemment conscience que ça ne se résout pas comme ça, d'un claquement de doigts.

C'était comme ça que quand je suis partie, j'ai eu des remerciements de gens pour lesquels je n'ai rien fait mais pour le seul fait d'être passée là tous les jours en leur disant bonjour. Parce qu'ils sont un peu paranos, et en même temps pas tellement si on tient compte du regard qu'ils ont l'habitude de sentir posé sur eux. C'est ça qui leur donne l'impression qu'ils ne sont pas rencontrables, que ce n'est pas des bonnes personnes. Et fait, si on prend le temps de discuter, ils sont rencontrables.

 

 

 

Une présence réconfortante

Effectivement, j'étais celle avec qui ils pouvaient avoir des discussions « faciles » et « reposantes ». Du genre : « ça va, je suis fatigué. Hier, j'ai eu des emmerdes. Tu sais bien, c'est comme ça. Mais ça va, je tiens le coup. » En fait, ils ne se rassurent pas entre-eux malgré ces longues journées à rester là, en attente sur le bord d'une fenêtre ou sur un banc. Oui, ma présence avait quelque chose de sécurisant, de réconfortant. Ça tient sans doute aussi au fait qu'après un an, je ne connaissais pas assez mon réseau , je n'avais pas assez de stratégie pour pouvoir faire bouger des situations, surtout dans un cadre politique comme une commune dont les structures sont très rigides et qui pourtant ne contrôlent rien du tout et surtout ne connaissent pas leur public. En tout cas, celle où je me trouvais. On travaillait dans le cadre du service de prévention, né à la suite des émeutes de '97. A partir de là, on a balancé des éduc de rue. En fait, c'était même pas des éduc. Nous, sur 20, on étaient 5 éduc et 15 animateurs. Mais les problématiques rencontrées, elles sont costaudes. Les gamins, ils ne sont pas juste désobéissants. C'est un quartier où il y a un nouveau public chaque année. Les gens voient leur situation financière, leurs problèmes de papiers, de logement ou de nourriture à peine stabilisés qu'ils sont déjà poussés dehors parce qu'il y en a d'autres qui arrivent et qui sont prêts à payer plus qu'eux pour des chambres toutes pourries. Et dans ce petit territoire de deux kilomètres de diamètre, il y a des enfants en grandes difficultés, des ados en grandes difficultés, des adultes en grandes difficultés mais d'origines et de cultures complètement différentes et tous tellement blindés au niveau individuel qu'ils n'ont pas le temps de s'inquiéter des autres, ni de se mettre en lien. Alors, dans ce contexte là, le service de proximité et de réorientation ! J'ai parfois eu l'impression que le travail qu'on faisait n'était défendu que pour continuer à recevoir les subsides mais qu'en fait on pouvait faire n'importe quoi, ils s'en foutaient. On ne défendait que ce qui était visible, par exemple des activités pour les femmes, des activités pour les enfants. Mais tous ceux qui sont dans la merde, on n'en parle pas. Ce sont ceux-là qu'on croise en rue, ceux qui ne demandent plus rien puisque plus personne ne les aide. Forcément, quand tu commences à travailler, ils vont te tester pour savoir ce que tu es capable de faire. Et c'est là que ça devient chouette parce que même si ce que tu fais ne se passe pas toujours bien, si tu as des critères qui leur conviennent, qui sont stables, des ancrages nets et honnêtes c'est-à-dire visibles pour eux, compréhensibles et honnêtes ; alors ça devient une expérience positive.