« Plus de 130 formations pour viser l'excellence dans 70 métiers. X, formateurs de talents »1.

Rejoignant Joël Roman2, « tout se passe comme si nos contemporains s'efforçaient de toujours davantage mettre l'excellence au singulier. Exceller devient une fin autonome, de quelque manière que ce soit, dans les champs les plus divers et les plus incongrus : de la création d'entreprise à l'orthographe, des pratiques sexuelles au calcul mental, en passant par le sport ou la cuisine, il n'est pas lieu où la virtuosité ne s'impose et où la compétition ne s'insinue ».

« La société et l'univers publicitaire, l'injonction permanente et universelle de performance, créent en chacun les conditions psychologiques du passage au dopage, et à cette sorte de dopage mental que représente l'idéologie (…). Le dopage sportif extrapole un « dopage social commun » une « névrose d'excellence » ou, pour reprendre une expression de Nicole Aubert, une sorte de « maladie de l'idéalité » qui se rapproche de ce que certains auteurs anglo-saxons désignent sous le nom de « brûlure interne » (« burn out ») »3.

Peut-on détourner l'idée voire la loi de la performance à d'autres fins que celles de la rentabilité ? De l'employabilité ? Peut-on envisager l'excellence autrement qu'individuelle dans un contexte d'affaiblissement des pratiques collectives et d'asservissement à la logique du « Marché » ? Comment préserver ce désir de perfection, de dépassement de soi, de vouloir « bien faire » les choses, de manière juste, pertinente et cohérente ? Peut-on envisager ce dépassement de soi comme source de créativité partagée ? Et si nous parlions d'exigence ?

Au terme de la rédaction du dossier articulations n°37 sur " Le Sport "4, nous avions entre autre conclu « qu'une société performante donc capable d'imagination, de création est celle d'un lien social fort, celle qui s'oppose à la culture du résultat et aux self-made men ».

Nous avions ensuite exploré ce que pouvait être la performance dans les pratiques de formation ?5

Une des conclusions que je reprendrais volontiers ici est qu'il ne s'agit pas tant de développer le technopragmatisme, de déplacer des hommes et des femmes d'une case à l'autre dans des trajectoires d'intégration par une « mécanicité » du travail social ou du travail socioculturel mais de faire en sorte que notre société soit un peu moins unidimensionnelle, plus capable d'invention, de conflit.

C'est une difficulté pour nous, formateurs en Éducation permanente, de lutter contre cette attente, ce besoin de technicité, d'outillage.

Poursuivons la réflexion avec Guillermo Koslowski. en interrogeant cette question de l'excellence... ou de l'exigence.

Guillermo Kozlowski6 : L'excellence n'est pas l'exigence. La première renvoie à un modèle dans lequel un certain type de résultats chiffrés sont attendus et doivent être obtenus par des procédures, une technicité fine. On est fort parce qu'on est techniquement au point. L'exigence renvoie à une problématique, un enjeu, une question, une situation dans laquelle il y a une asymétrie qui nous bouscule. On ne veut pas lâcher. On décide de l'assumer. C'est bien l'idée de ça me concerne, ça en vaut la peine et j'irai jusqu'au bout...

A l'entendre et en poussant la réflexion sur les métiers du social, de la socioculture, nous pourrions dire que l'excellence renvoie à l'idée d'un critère de comportement, d' une « bonne pratique », d'un idéal qui répond à une norme sociale ou à la déontologie d'une profession tandis que l'exigence renverrait d'avantage à la dimension éthique … au sens où l'entend Spinoza, comme invention de manières de faire qui vont dans le sens d'une augmentation de la puissance d'agir, de comprendre la manière dont on est affecté et de réagir par rapport à ce qui nous affecte rajoute-t-il.

Il s'agit pour le professionnel de ne pas lâcher sa question. Encore faut-il qu'il sache laquelle est-elle ? Sur quoi est-il ? Dans le travail social mais peut-être aussi est-ce le cas dans le travail socioculturel, j'ai le sentiment qu'on se place sur des questions de procédures voire de résultats. Encore que ces deux aspects soient liés.

De quoi s'occupe-t-on ? C'est peut-être la première question à se poser. Intégrer les pauvres ? Favoriser une égalité des chances ? ... Si c'est ce qu'exige la société et que ces professionnels sont d'accord, ils ne pourront être que sur des procédures, du normatif, du pragmatique avec une technicité de plus en plus fine et une obligation de résultats : ils sont intégrés, ils ne font pas de bruit, ils parlent la langue du pays, ils ont un emploi (...précaire), ...

Si par contre, ces mêmes professionnels sont sur des questions de ce que veut dire habiter un territoire, une ville aujourd'hui ; ce que sont les frontières ; ce qu'est la pauvreté, ... et sur comment les gens peuvent inventer des pistes de changements à partir de ces problématiques sociales alors il s'agit d'une exigence éthique, d'un travail politique : tenir sur cet enjeu et se mettre au travail ».

Que penser aujourd'hui de cette « exigence procédurale » qui apparaît dans les politiques publiques que ce soient dans la mise en place des parcours d'insertion, d'intégration voire dans les procédures de reconnaissance des organisations ?

Deux choses nous dit-il.

La première est une énorme difficulté propre à la Belgique. Ce qui se passe, qui a lieu, pour exister doit passer par les institutions. L'institutionnel rend visible. Un décret rend visible une politique sociale et des pratiques. Si tel n'est pas le cas, ce que vous faites est invi-sible. Or un travail social peut ou pourrait, exister en dehors de ces institutions. La question est : comment s'occuper des problématiques qui débordent largement ces institutions, comment comprendre ces institutions de manière critique, c'est-à-dire en les plaçant elles-mêmes dans des problématiques sociales.

La deuxième est de savoir si comme professionnel, nous sommes capables d'assumer des exigences ? Je pense à ce que disait Marx à Proudhon, ce dernier affirmait que la propriété est le vol. Marx lui a répondu que c'était un bon slogan. Mais pas une analyse pertinente. C'est en effet un discours moral de la part de Proudhon. Le travail de Marx est au contraire de montrer comment est générée cette propriété. Son travail porte sur le mode de production. C'est dans le mode de production que ça se joue, et non dans ce qu'il en résulte. C'est là qu'il y a une exigence, comprendre un fonctionnement, ne pas oublier les problématiques que pose ce fonctionnement, cela n'empêche pas l'action. Mais seulement un certain type d'action, très abstraite, qui ne pense qu'en termes de résultats, qui isole les résultats de leur contexte. »

Pourrions-nous être sur cette exigence ? Serait-ce le propre de la formation en Education permanente ?

Les philosophes ont passé leur temps à réfléchir sur le monde. Ce dont il s'agit maintenant c'est de le changer. Théories et pratiques ne sont pas coupées. Une des exigences du travailleur social, de l'animateur socioculturel, du formateur est de ne pas laisser cette coupure s'ins-taller, il s'agit de la dépasser. Observer ce qui se passe, identifier ce qui est problématique, analyser, poser des hypothèses pratiques et y aller. Ne pas couper théorie et pratique sous prétexte d'un réalisme pragmatique à court terme, « les subsides ne nous permettent pas », « il y a une différence entre la théorie et la pratique », …

Il est vrai que c'est long. C'est difficile. Ça demande de la stratégie. Les équipes bougent. Le contexte est instable. C'est parfois éprouvant. C'est exigeant. Ça nous demande une certaine rigueur théorique qu'on l'apprenne par les livres, le syndicat ou l'église ».

Comme le résumait Miguel Benasayag, si nous ne sommes pas capables de penser en terme de situation, nous sommes d'abord dans une situation d'échec professionnel inévitable. Et, par ailleurs, nous nous trouvons dans une position non éthique parce que nous faisons porter une responsabilité à des gens dont le poids les rend fous.

 

 

 

1. Annonce publicitaire dans le métro bruxellois – octobre 2013

2. Excellence, individualisme et légitimité – Joël Roman – in « L'excellence : une valeur pervertie » dirigé par Brigitte Ouvry-Vial – Autrement n°86 – Janvier 1987

3. La performance par Claude Nosal – Les nouveaux mots du pouvoir – abécédaire critique sous la direction de Pascal Durand – édition Aden - p343

4. Articulations n°37 – Le sport par Gérad de Sélys et Guillermo Koslowski – in Secouez-vous les idées n°78 – juin-juillet-août 2009

5. Les coachs sont la solution – Guillermo Koslowski – in Secouez-vous les idées n°81 – mars-avril-mai 2010

6. Propos échangés - octobre 2013