Formatrice historique au GAFFI (Groupe d'Animation et de Formation pour Femmes Immigrées)

 

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?

Cela fait longtemps que je suis au GAFFI. J'avais commencé l'école sociale et pendant mon premier stage, j'ai entendu qu'ils cherchaient une animatrice au GAFFI. Je m'y suis présentée et ils m'ont engagée. Pour différentes raisons, j'ai arrêté mes études. Par la suite, j'ai fait l'ISCO. Je suis arrivée un an après la fondation du GAFFI par Agnès Derynck. J'ai suivi l'évolution de l'ASBL. Nous avons commencé avec un petit groupe d'une dizaine de personnes et aujourd'hui il s'agit d'une grosse structure. C'est très intéressant de voir cette évolution. J'ai fait un peu de tout au GAFFI : j'ai travaillé en éducation permanente, j'ai fait l'école des devoirs maintenant je suis en insertion socioprofessionnelle. Le GAFFI est mon seul emploi.

 

 

 

 

FD : Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est le GAFFI ?

Le GAFFI est l'acronyme de Groupe d'Animation et de Formation pour Femmes Immigrées. C'est un nom qui est dépassé mais pour le changer, il faut du temps et de l'argent et comme nous sommes connus sous ce nom, on le garde. A l'origine, l'ASBL s'adressait exclusivement aux femmes immigrées alors qu'aujourd'hui notre public est beaucoup plus large : nous avons des femmes immigrées, des belges d'origines immigrées et des femmes belges « de souche ». Le mot immigré n'est vraiment plus d'actualité, j'ai envie de l'enlever. Actuellement, nous avons trois secteurs : l'école des devoirs, l'éducation permanente et l'insertion socioprofessionnelle. A l'origine c'est une maison de femmes, cette dimension « femme » reste fort présente même s'il y a un débat au sein du GAFFI pour ouvrir les groupes ISP à la mixité. Il y aurait des avantages comme des inconvénients à s'ouvrir à la mixité. Je trouve que pour certaines femmes il n'y a pas énormément d'endroits qui leur sont accessibles, on fait un peu de la discrimination positive. Je pense que l'on perdrait une partie des femmes qui viennent si on ouvrait à la mixité. Mais bon, c'est à discuter ! Quelque part c'est comme si nous renoncions à l'objectif de départ du GAFFI qui était d'ouvrir un lieu d'échanges et de savoirs à des femmes qui étaient isolées et qui n'avaient pas de lieux pour se retrouver. C'était il y a 35 ans, les choses ont changé…

 

 

 

FD : Que faites-vous au GAFFI ?

J'ai fait un peu de tout, j'ai donné des cours de français, de calcul, des ateliers professionnels, je donne le cours de vie sociale, … Avant l'ISP, j'étais en éducation permanente où je donnais aussi des cours de français, calcul et j'animais différentes activités ouvertes sur l'extérieur. On participait aussi à des manifestations ou à des rencontres entre associations. Il y a plus de souplesse en éducation permanente, on peut faire plus de choses, en ISP nous sommes tenus par un programme, il y a plus de contraintes.

 

 

 

FD : Pourquoi oppose-t-on souvent ISP/EP ? Comment voyez-vous cette opposition dans votre travail ? Quelle en a été l'évolution ?

Les deux secteurs se différencient maintenant. L'éducation permanente c'est plus souple. On peut y élaborer les activités qui répondent aux attentes des participantes. Ce sont des femmes qui viennent pour des raisons personnelles : apprendre le français pour pouvoir se débrouiller dans la vie. En ISP les femmes doivent avoir un projet professionnel et il y a de fortes contraintes de la part des pouvoirs subsidiants. Je crois que l'éducation permanente peut avoir sa place en ISP, car il s'agit d'insertion socioprofessionnelle. On peut s'insérer socialement sans nécessairement que cela passe par le travail. D'autant plus qu'aujourd'hui, il y en a de moins en moins. Il ne faut pas rêver, toutes ces femmes n'auront pas un emploi, l'éducation permanente a sa place en ISP. Elle permet à ces femmes de s'insérer socialement et de s'épanouir. Quelle est la part à lui accorder, ça ça se discute ! De nos jours, en Europe pour être inséré, cela passe nécessairement par un emploi. D'ailleurs une des premières questions que l'on pose quand on rencontre quelqu'un c'est : « Que faites- vous dans la vie ? ». Il faut être réaliste pour une partie de ces femmes, l'insertion professionnelle n'est pas un objectif. Certaines jouent le jeu mais on se rend vite compte que ce n'est pas le cas, je pense que l'on doit l'accepter. Le problème est que nous sommes tenus par des résultats, il faut un certain taux de réussite. Dans mon cours de vie sociale je mets en évidence l'insertion sociale. On peut aussi s'investir dans son quartier, dans la vie associative, auprès des enfants, … car l'emploi n'est pas garanti. Il faut viser les deux tableaux. Évidemment, il y a aussi de beaux parcours et de belle histoires de femmes qui reviennent nous voir et qui ont réussi. Et même si je travaille depuis 33 ans au GAFFI, je continue à aller travailler avec beaucoup de plaisir. Je me sens très riche de ces rencontres. Chaque année c'est une nouvelle aventure avec des nouvelles stagiaires aux parcours heureux ou moins heureux mais c'est à chaque fois des expériences très riches ! J'ai de la chance de travailler au GAFFI et de faire le travail qui est le nôtre !

 

 

 

 

FD : L'hétérogénéité des groupes d'apprenants est-il un avantage ou un inconvénient dans votre pratique ? Et pourquoi ?

Le groupe idéal en ISP est un groupe hétérogène, les échanges sont beaucoup plus riches et intéressants. Depuis le temps que je suis au GAFFI , j'ai suivi l'évolution de l'immigration. Au départ, il s'agissait essentiellement de femmes marocaines et turques. Ensuite sont arrivées les femmes de l'Est et des femmes d'Afrique subsaharienne, d'Afghanistan, … Nous n'avons pas deux années de suite les mêmes groupes, cela évolue beaucoup. Pour l'instant, on a beaucoup de femmes qui viennent de Guinée. L'hétérogénéité permet un enrichissement culturel et facilite les échanges. Plus les groupes sont mélangés moins il y a de petits clans où chacun parle sa langue.

 

 

 

 

FD : Estimez-vous être militante ? A travers quoi ?

Haaa qu'est ce que ça veut dire « être mi-litante » !!!? Ce qui est sûr c'est que l'injustice sociale me révolte, j'ai toujours gardé ce côté rebelle. Maintenant mi-litante, … j'ai toujours refusé d'adhérer à un groupe bien structuré. Je crois que la liberté est le bien le plus précieux. Il y a encore des gens qui meurent pour être libres. J'aime garder cette liberté et donc participer à chaque fois que je le peux à une action qui dénonce une injustice. Je suis juste engagée dans un PJPO ( Paix Juste au Proche Orient) pour mettre en pratique la solidarité avec le peuple palestinien. Je me suis engagée dans ce groupe car le conflit israélo-palestinien est une des injustices les plus criantes de nos jours. C'est une espèce de colonisation mo-derne. Ce qu'il se passe en Afghanistan me touche très fort. Mais aussi, le sort des femmes dans encore beaucoup de pays, la discrimination de genre même ici en Europe me révolte. Au GAFFI, on me surnomme la féministe ! Dimanche, j'irai probablement à la manifestation qui dénonce le stock d'armes nucléaires que nous avons en Belgique. Je ne sais pas si on peut appeler ça du militantisme mais je me sens concernée. Je suis belge d'origine marocaine, c'est comme cela que je me définis mais je suis persuadée que je me sentirais partout chez moi si je connaissais la langue locale. Je dois ma grande ouverture au monde au fait que j'ai eu la chance de grandir en Belgique en ayant des origines étrangères et d'être confrontée con-tinuellement à la diversité. Fréquenter le GAFFI permet de se prémunir du racisme et de tout sectarisme. On y rencontre des femmes formidables parfois analphabètes mais l'intelligence n'a rien à voir avec l'instruction, elles m'ont beaucoup appris.

 

 

 

FD : Comment tentez-vous d'éveiller la conscience politique chez les femmes ?

C'est moi la première au GAFFI qui ai pensé donner une initiation à la citoyenneté et cela bien avant tous les parcours d'insertion qui fleurissent un peu partout. L'idée était d'informer ces femmes du fonctionnement de la Belgique. Expliquer l'histoire du pays pour comprendre son fonctionnement actuel : la Belgique fédérale, d'où viennent les problèmes linguistiques. On voit comment les flamands étaient considérés au dix-neuvième siècle et à travers cela on analyse l'évolution des préjugés en fonction de l'évolution économique. On parle de l'actualité, on travaille l'esprit critique, on essaye de les conscientiser aux modes de consommation des pays occidentaux et de ses répercussions planétaires. Ce cours de vie sociale plaît beaucoup aux femmes. Elles sont demandeuses de comprendre le pays, il ne faut pas les obliger à venir, ça les

intéresse beaucoup. Ce cours est très important pour leur permettre de trouver leur place et de « s'insérer socialement », comme on dit. Ce cours me tient fort à cœur, il a toute sa place en ISP. Il y a deux gros thèmes qui sont programmés : la Belgique et l'emploi mais il y a de la place pour d'autres discussions. On part des réalités et des apports des femmes. Il doit être nourri des connaissances et des expériences des participantes. L'année passée nous avons organisé non pas un jour mais un mois de la femme. Nous avons demandé aux femmes de témoigner d'une expérience ou de nous présenter une femme remarquable de leur pays d'origine. Nous avons eu des échanges très intéressants. J'essaye à mon petit niveau d'éveiller les consciences et surtout de résister à la pensée unique.

 

 

 

FD : Quels sont les combats sociaux à mener aujourd'hui ?

L'injustice sociale ! Je trouve insupportable de voir les grandes multinationales faire des bénéfices mirobolants et d'un autre côté une population se démenant au quotidien pour nouer les deux bouts et se nourrir. Je pense que c'est la grande bataille d'aujourd'hui. L'autre grand combat à mener est la lutte contre les discriminations envers les femmes. Je trouve inacceptable qu'au 21ème siècle, il y ait encore des écarts de salaires et que les tâches ménagères soient encore en grande partie à charge des femmes. Le principal c'est d'avancer, il ne faut pas mourir idiot. Il ne faut pas nécessairement faire de grandes choses mais faire juste un petit pas en avant. Il faut rester vigilant par solidarité avec les femmes d'ici ou d'ailleurs qui n'ont pas nos libertés.

 

 

 

FD : Le mot de la fin ?

Résistons à cette ambiance morose, il y a plein de petites choses positives au quotidien. L'immigration est une évolution que l'on ne peut pas éviter, il faut la voir comme une richesse et un apport. L'ouverture des frontières est inévitable. Le monde devient un village, il suffit de voir la rapidité des communications. Il faut s'ouvrir, on n'a pas la choix, alors faisons-le de bonne grâce et sachons en profiter. Vive la diversité sous toutes les formes !

 

 

 

1. ISCO : Institut Supérieur de Culture Ouvrière

2. Agnès Derynck : Fondatrice et directrice du GAFFI, « Il faut garder un juste équilibre » - Parcours du formateur in Secouez-vous les idées n°88 -déc 2011- janv-fév 2012 (p20-22)