Jeanne C. a été éducatrice de rue. Elle travaillait dans un ser-vice de prévention bruxellois. Ces services ont été créés suite aux émeutes de 92 qui ont secoué plusieurs quartiers de la capitale. Les services de prévention s'inscrivent dans les politiques locales. Ils sont mis en place par les communes dans le cadre de programmes conclus entre les autorités communales, régionales et fédérales. Ils visent à développer des mesures de proximité dans un dispositif socio-préventif.
Elle nous livre ici une vision au grand large d'un métier avec ses difficultés et ses satisfactions. Retour sur image du terrain qu'elle a occupé. Ce petit territoire où vivent des enfants en grande difficulté, des adolescents en grande difficulté, des adultes en grande difficulté. Il jouxte une grande gare bruxelloise.
La première partie de ce récit : www.cesep.be – analyses – pratiques de formation. Secouez-vous les idées n°96 – déc 2013-fév 2014

 

La richesse du tissu associatif
Sur la zone où je me trouvais, le réseau associatif comportait une dizaine d'écoles de devoirs ; quatre ou cinq associations pour les femmes, deux associations pour les familles, la médiation locale, une antenne scolaire et des services d'animation. La médiation, c'était d'abord le lien entre la structure administrative et l'habitant et puis ça s'est centré sur les conflits entre habitants. Il y avait aussi tout ce qui émanait du contrat de quartier et des projets de cohésion sociale. Ça a permis de créer des sites pour diffuser l'information de ce qui existait. Des permanences sociales aussi, il y en avait plein. Tout cela permettait de s'orienter en fonction des horaires de chaque association. Maintenant, c'est toujours un peu la même chose. On va retrouver des Marocains qui s'occupent des Marocains et des Africains pour s'occuper des Africains. Les associations, elles existent depuis 15 ans et même si leur objectif n'était pas de s'occuper d'un public en particulier, c'est ça que ça devient. Ce qu'on peut comprendre par ailleurs si on tient compte de la fragilité du contexte, des besoins d'accompagnements et des ressources disponibles. Naturellement, on s'occupe d'abord de « son clan » parce qu'on comprend mieux les codes. Mais c'est vrai que ça ne facilite pas forcément la communication. Ça renvoie bien sûr à la question du vivre ensemble. Moi ça m'a beaucoup questionnée.

 

Vivre ensemble, c'est pas un rêve
C'est très exigeant ! Ça nécessite des compromis plus que de la fleur bleue. On interroge peu cet état de fait. On reste sur des projections de la problématique sur les autres. Et donc, il n'y a rien qui bouge parce qu'on est toujours le patient désigné de quelqu'un sans que personne ne le reconnaisse. Il faudrait qu'on puisse se partager les défaillances autant que les compétences ; qu'on puisse aussi rentrer dans un travail de circulation de l'info au niveau du réseau social. Il faudrait qu'on arrive à parler de nos difficultés sans se faire montrer du doigt. Je trouve que de ce point de vue là, le réseau associatif est en isomorphisme avec le public. Comment veux-tu régler un problème de voisinage entre Turcs et Marocains quand tu es toi, habité par ta propre vision et que tu n'as pas de distance avec ta propre communauté ?
Comment offrir un contexte propice aux relations quand on est nous-mêmes au sein de notre institution dans les mêmes conflits, dans les mêmes problèmes de communication, de loyauté, d'autorité ou de manque de pouvoir. Les associations font la même chose : elles se rejettent la responsabilité les unes sur les autres. Si on écoute le public, le problème est toujours ailleurs aussi. Si l'association n'a plus assez de public, elle va élargir ses fonctions mais sans pour autant avoir toutes les compétences nécessaires. Et quand la commune recrute 120 personnes pour faire de la prévention mais qu'on se retrouve avec un vrai problème de compétence, ça n'aide pas non plus. C'est juste dangereux pour les professionnels. Alors ok, on essaie de sortir les jeunes de là où ils sont et on leur donne du travail mais ils ne sont pas compétents sur le quartier et en plus ça les conforte dans des perceptions de la vie ou de métier qui sont tristes. « Tant que t'as du travail, personne va venir te chercher ».

 

Le problème est ailleurs
En fait, le politique qui est censé répondre aux demandes du public ne joue pas son rôle ; son rôle de décisionnaire, son rôle d'autorité non plus. Mais ce problème d'absence d'autorité ou de référent dépasse largement celui du politique. Les jeunes n'ont plus de parents. Les parents n'ont plus de référents. C'est à tous les niveaux que l'autorité ne remplit plus son rôle. Et il n'y a plus personne qui prend soin de personne. Cela voudrait dire assumer : « Je prends cette décision, elle te plaît pas mais elle répond à ça ». Au lieu de quoi, on répond à ce qu'il faut pour être réélu. C'est grossier mais dans ce quartier-là c'est tellement grossier que ça en devient horrible. Il y a une place qui d'habitude sent la merde et puis tout d'un coup, elle sent la javel parce qu'il y a un événement. Ils ne se rendent pas compte que dans ces endroits avec autant de souffrance, il y a d'autant plus besoin de finesse et de subtilité. Et ils y vont violemment. Alors forcément, c'est une violence qui se propage.

 

Dans la survie tout le temps
Et pourtant, je pense que ces gens sont tellement débrouillards qu'il ne faudrait pas grand-chose pour faire redémarrer la sauce. Parce qu'ils sont tellement habitués à l'arnaque que quand tu apportes l'honnêteté, ça fait son travail direct. C'est sûr, ils essayeront encore mais ils savent que ça n'a pas d'accroche. Et le seul fait de s'adresser à eux sur un autre mode, de leur offrir un autre contexte de discussion, les amène, petit à petit, à bouger. Ces gens ont été rendus sauvages par le contexte de vie dans lequel ils se trouvent. Ils sont dans la survie tout le temps. Il faut aller à leur rencontre parce qu'ils ont effacé des « milliards » de procédures qui ne les ont amenés nulle part. Ils ont dépensé des tonnes d'énergie parce qu'on leur a demandé de présenter je ne sais quel papier. Et tout ça, toutes ces mauvaises manières de communiquer ont créé un historique collectif, des fantasmes, un héritage. C'est pour ça qu'il faut permettre aux gens de se détacher de ce qui ne leur appartient pas en allant vers eux et en leur disant : voilà, je n'ai pas le pouvoir, ni les connaissances, ni les stratégies pour réparer tout ça mais je suis disponible et à votre écoute pour voir ce qu'on peut faire ensemble. Et de là naîtront toutes sortes de demandes...

 

Concrètement...
Ça signifie que quand j'investis un espace, je vais par exemple jouer avec des enfants. Arriver avec un jouet, les surprendre là-dedans, leur donner l'envie, c'est déjà les sortir de leur contexte. Et puis les adolescents vont me permettre d'aller au-delà, ils vont apprécier ce que je fais avec les petits. Ensuite, ils vont venir me demander ce que je peux faire d'autre. Je vais donc revenir sur ma fonction. « Eh bien, je suis travailleuse de rue et si t'as un problème et que je peux t'aider, je le fais sinon je te réoriente vers le service qui peut t'aider ». Ça peut donner lieu à un échange de situation et d'humeur. Ça peut être aussi un besoin d'information ou de relais administratif ; des demandes sociales ou des demandes tout à fait primaires de logement, de nourriture ou même de vêtements ou encore simplement des questionnements à partager ou des situations de pouvoir qui les préoccupent. Comment maintenir sa place dans le quartier ? Ils existent par ça donc forcément continuer à être reconnus là-dedans c'est important pour eux. 
Concrètement, la fonction consiste à rencontrer les demandes qui peuvent être faites. Elles peuvent être collectives et porter sur l'amélioration du quartier. Elles peuvent être aussi individuelles ou familiales. Ce sont des « millions » de rencontres par rapport à des « millions » de demandes. Après, ce ne sont pas des réponses. Les gens acceptent d'être réorientés et ils acceptent aussi la limite de ce qui est offert.

 

Le petit parc d'à côté...
C'est un bon exemple de travail sur du plus long terme. Ce petit parc avait été fermé parce qu'il était devenu un lieu de grande délinquance. Or dessus, il y avait un petit terrain de foot avec des plantes grimpantes. Ça montrait qu'un jour un petit coin avait été aménagé pour les gamins du quartier. Au lieu de quoi, depuis qu'il était fermé, les gamins jouaient sur un petit triangle bien coincé entre deux grosses artères. Ça représentait un vrai danger. Il aurait pu y avoir un mort par jour parce qu'évidemment les gamins couraient après leur ballon sur la route. Ce sont d'abord les gamins avec qui je faisais des animations qui m'en ont parlé. Puis, j'ai rencontré les parents en leur demandant ce qu'ils voulaient qu'on fasse pour ça et puis j'ai fait le relais vers une association qui avait une piste pour des subsides. Les gens se sont progressivement mobilisés. Oui mais le jour où il fallait aller à la commune pour présenter la demande, l'association s'est retrouvée seule. Aucun des parents qui avaient dit vouloir porter la demande n'était là. Mais ces temps-là sont néces-saires aussi. Dans ce cas là c'est bien de revenir et de dire ok on est allé jusque là avec vous et de notre avis, il s'est passé ça... Maintenant, qu'est-ce qui fait que vous n'êtes pas venus avec nous ? Qu'est-ce qu'on aurait pu faire qui permette de cerner quand vous faites une demande ce que signifie être en lien avec le politique ?
En fait toute situation est riche de levier de travail. Parce qu'ils sont en demande, parce qu'ils ont énormément de capacité d'absorption... et que la vie ça va, ça vient.