De manière générale, dans la gestion de projets, l'évaluation représente un moment particulier qui, au-delà de certaines dérives contemporaines, reste essentiel à plusieurs titres.

Quelle que soit l'ampleur des dispositifs et actions mis en œuvre, l'évaluation constitue en effet un moment charnière à la fois d'objectivation de ce qui a été fait (évaluer pour comprendre et informer), de justification (évaluer pour contrôler) mais également d'identification de perspectives d'adaptations et de changements (évaluer pour ajuster et faire évoluer).

A ce titre, si on s'en réfère aux définitions même de l'Education permanente1, participation citoyenne à l'évaluation et Education permanente sont intimement liées.

D'une part, la participation citoyenne à des démarches d'évaluation d'actions et de politiques publiques pourrait être considérée comme un indicateur pertinent du bon fonctionnement démocratique des institutions, et comme un levier de transformation économique et sociale. D'autre part, qu'est-ce que devrait être l'évaluation sinon, en majeure partie, la construction d'un processus de questionnement, de remise en question, d'approche critique d'expériences vécues… Et pourquoi évaluerait-on si ce n'est pour initier, dans une vision continue et évolutive de l'action, une perspective d'ajustements, de redéfinition ou de transformation des pratiques et des politiques ?

Plus fondamentalement, la mise en œuvre de processus d'évaluations participatifs devrait également constituer une évidence dans les actions qui sont mises en œuvre au nom des cadres de référence idéologiques, politiques et méthodologiques de l'Education permanente. Pragmatiquement, la participation citoyenne dans ce secteur devrait en effet s'entendre de l'identification des enjeux et des orientations potentielles de l'action jusqu'à son évaluation et son réajustement si nécessaire. Avec notamment pour exigences, en ce qui concerne plus spécifiquement l'évaluation, un focus sur le sens plutôt que sur la technique et l'utilitaire ; la construction, au travers du processus d'évaluation, d'un savoir critique collectif et d'un langage commun accessible à tous ; la maîtrise par chacun du processus, des méthodologies et des outils ; la capacité d'initier ensemble des démarches de changement.

C'est encore loin d'être le cas.

C'est pourquoi, paradoxalement, bien que valorisée dans les décrets et les pratiques professionnelles de nombreuses organisations, la participation collective et effective des partenaires, des publics bénéficiaires, des habitants d'un territoire à l'évaluation des actions et des politiques culturelles, socio-culturelles, sociales nécessite aujourd'hui plus que jamais une vigilance et une attention particulière.

Au risque d'être souvent expédiée, galvaudée, désincarnée, instrumentalisée au nom de l'activisme effréné, de la rentabilité, ou encore de la technocratisation croissante des outils et des méthodes.

Pour ce faire, il peut être intéressant de revenir aux fondements à la fois de l'Education permanente, et de la démarche d'évaluation. Etre en capacité « citoyenne » de poser un regard analytique, critique, prospectif sur des actions et des processus vécus, qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce que cela implique comme conditions institutionnelles, culturelles, méthodologiques, éthi-ques et déontologiques nécessaires ? En quoi cela est-il porteur de changements, individuels et collectifs ?

Afin d'en garantir la cohérence politique et méthodologique, la participation collective au processus d'évaluation notamment d'Education permanente repose en tout cas à minima sur quelques principes incontournables à savoir : la compréhension par les acteurs des enjeux de l'évaluation, la construction et l'adhésion collective à la stratégie globale d'évaluation, l'adaptation des méthodologies, des outils et des contextes d'évaluation aux acteurs concernés et enfin la participation des acteurs à l'analyse des informations récoltées et à la définition des perspectives futures.

 

La compréhension des enjeux et la co-construction de la stratégie
Bien qu'il s'agisse d'une démarche d'objectivation, il est essentiel de rappeler que l'évaluation est loin d'être neutre. La confusion entre ces deux notions est fréquente et amène souvent, pour les acteurs concernés, une compréhension très incomplète (voire une confiscation parfois scandaleuse) des dimensions idéologique et politique inhérentes à ce processus. Que ce soit localement, dans les organisations, dans les secteurs, les choix de mise en œuvre de l'évaluation traduisent en effet, et avant tout, implicitement ou explicitement, des valeurs, des positionnements politiques et/ou stratégiques.
Par ailleurs, plus individuellement, chacun, au regard de son histoire, de son parcours, associe au concept d'évaluation ses propres représentations, ses résistances, ses aprioris, ses expériences plus ou moins réussies avec une subjectivité qui fait partie intégrante du processus.

Fondamentalement, pourquoi évaluons-nous ? Qui sommes-nous pour évaluer ? Quels sont les enjeux institutionnels, organisationnels, individuels inhérents à cette démarche ? A quelles questions nous demande-t-on de/voulons-nous répondre ? Qu'a-t-on à ga-gner, à perdre en s'impliquant dans ce processus? Dans quel cadre (organisationnel, éthique, déontologique, métho-dologique…) allons-nous poser la démarche ?...

Dans un premier temps, il est essentiel que ces questionnements puissent être mis en discussion et en débat avec les principaux acteurs de l'évaluation afin que ceux-ci soient au minimum informés du contexte dans lequel se pose la démarche, et qu'ils puissent plus largement comprendre et s'approprier les principaux enjeux du processus d'évaluation dans lequel ils sont partie prenante. Idéalement, il devrait donc s'agir de mettre en place au départ du processus d'évaluation des moments et des lieux invitant chacun des acteurs à participer à la cla-rification, la (re)définition voire la co-cons-truction collective des fondements et des choix qui orienteront de manière fondamentale l'ensemble du processus d'évaluation.

Ces discussions collectives autour de la cla-rification des enjeux de l'évaluation sont en effet un préalable indispensable à la cons-truction, dans un second temps, de la stratégie d'évaluation, et à l'identification plus précise des questions d'évaluation pertinentes, des outils, des méthodes et des acteurs à interroger.

Pragmatiquement, cela revient à se poser ensemble les questions suivantes : vu qu'il est impossible de tout évaluer, quelles vont-être nos priorités ? Qui sera concerné, en tout ou en partie par cette évaluation ? Quels choix méthodologiques faisons-nous ? De quels garants disposons-nous ? Quels sont les types de résultats attendus ? Comment allons-nous partager/communiquer sur cette évaluation…

Il est important que ce travail soit également réalisé en partenariat avec les différentes instances concernées (la commune, le pouvoir subsidiant, les partenaires, les bénéficiaires…). En effet, pour chacune de celles-ci, les enjeux de l'évaluation, les moyens à y attribuer, les résultats attendus… peuvent s'avérer très différents. Il importe donc de les identifier, de les mettre en débats, et de construire, in fine, une stratégie d'évaluation qui soit validée et qui puisse être portée par tous les acteurs. De même, le recours à une expertise méthodologique peut s'avérer important, en vue de veiller d'une part à la transmission théorique et méthodologique des contenus nécessaires à la mise en œuvre du dispositif, mais également à la validation future des informations récoltées et des analyses posées.

L'expérience de terrain montre que l'ensemble de ces discussions, clarifications, débats, mais aussi deuils préalables sont indispensables pour permettre aux différents acteurs d'une part d'assumer pleinement la responsabilité qui est la leur dans un processus souvent déstabilisant, d'autre part d'acquérir un langage et des cadres de référence communs, mais surtout, parfois simplement pour démystifier l'évaluation, lui (re)donner du sens, et lui conférer une dimension à la fois humaine, humble, accessible, perfectible, contemporaine indispensable à la mobilisation de tous autour de sa mise en œuvre future.

Il importe également que soient précisés à ce moment les fonctions et rôles de chacun, qui peuvent s'avérer, dans la pratique, très diversifiés.

 

Méthodologies et contextes d'évaluation adaptés
Dans la mise en pratique du processus d'évaluation, il est essentiel que les acteurs concernés soient en mesure de s'approprier de manière très concrète les méthodologies et les outils utilisés. Cela implique notamment, comme précisé ci-dessus, une réappropriation des principaux cadres théoriques, méthodologiques de l'évaluation, mais également une information de base et une initiation aux outils et aux supports envisagés ; idéalement, le réajustement/une production d'outils d'évaluation par les participants.

Au regard des expériences menées sur le terrain, fondamentalement, pour qu'il y ait véritablement participation citoyenne, cela implique surtout un travail essentiel autour d'une part des langages de l'évaluation, et d'autre part des contextes dans lesquels celle-ci va prendre place.

Il est ainsi à noter que bon nombre d'évaluations parti-cipatives sont réalisées dans des langages qui s'avèrent, en pratique, très difficilement accessibles aux publics concernés, en ce compris, et c'est important, les professionnels. Avec pour effet immédiat l'inefficience de la démarche, des biais importants dans le processus méthodologique et notamment les résultats obtenus, une instrumentalisation des acteurs, voire la « corruption » complète de la démarche participative engagée. L'accompagnement, la « traduction simultanée » des outils et supports mais aussi la créativité, la diversité et la complémentarité des langages utilisés constituent donc des gages importants d'accès à tous aux démarches d'évaluations proposées.

Par ailleurs, engager une réflexion collective sur les conditions concrètes de réalisation du processus d'évaluation s'avère également indispensable. En effet, l'évaluation, parce qu'elle interroge, parce qu'elle met en critique, parce qu'elle vise à poser un diagnostic et une analyse, nécessite la mise en place d'un cadre éthique et déontologique particulier, destiné notamment à réguler les rapports sociaux (évaluateur/évalué ; professionnel/

bénéficiaire ; institutionnel/citoyen…), qui, malgré les précautions prises, restent souvent inégalitaires, et ce plus particulièrement dans les secteurs social, culturel, socio-culturel. A ce titre, aujourd'hui, en de nombreux endroits, les conditions de participation à des évaluations « participatives » des bénéficiaires, des publics, des citoyens mais également des travailleurs posent d'innombrables questions. Comment, quand, pourquoi les individus ont-ils été associés au processus ? Avec quel degré de liberté, de contrainte ? Sont-ils effectivement en situation (relationnelle, financière, stratégique…) de pouvoir donner un avis sans que cela ne leur porte à conséquences ? Quelle est leur légitimité ? Ont-ils une connaissance suffisante du projet, des enjeux du processus d'évaluation pour pouvoir se positionner ? Auront-ils accès aux résultats ? de quelle manière ?...

Nier ces possibles difficultés, inconforts, déséquilibres, musèlements et ne pas en tenir compte notamment dans la construction méthodologique du processus d'évaluation revient à nier leur existence même au sein de la société. Plus fondamentalement, si la participation citoyenne et collective à l'évaluation constitue à la fois un moment à part entière et un levier indispensable aux processus d'Education permanente, elle ne peut fondamentalement pas s'envisager et se mener en faisant fi de la réalité des rapports sociaux dans lesquels elle prend place.

 

La participation à l'analyse et à la prospective
Enfin, il paraît important de rappeler qu'une véritable participation citoyenne à l'évaluation ne s'arrête en aucun cas après la phase de récolte de données.

Il est en effet essentiel que les acteurs puissent, par la suite, prendre connaissance voire prendre une part active dans l'analyse, la compréhension, la « digestion » des informations récoltées. De quoi dispose t-on globalement comme informations ? Que peut-on dire de la façon avec laquelle elles ont été récoltées ? Quels constats peut-on en retirer ? Est-ce conforme aux résultats attendus ? En quoi ces résultats interrogent-ils notre propre vécu, nos pratiques, nos représentations ? … Ici encore, le travail collectif et la complémentarité entre les savoirs d'expertise et les savoirs du terrain seront précieux.

C'est bien entendu, sur cette base, qu'il s'agira par la suite, ensemble, d'identifier, d'initier, de faciliter l'expression et l'émergence de pistes d'amélioration, d'innovations, de transformations.

Par ailleurs, il peut être également intéressant d'impliquer les acteurs dans les différentes phases d'écriture de l'évaluation, et dans la publicité et la valorisation du processus mené, des résultats et des changements envisagés.

Enfin, évaluer collectivement le processus d'évaluation mis en œuvre fait également, en soi, partie intégrante de la démarche.

En conclusion, si la participation citoyenne à l'évaluation d'actions et de politiques locales constitue bien de nos jours un enjeu démocratique essentiel, il nous semble qu'elle pose souvent, aujourd'hui, dans le quotidien de sa mise en oeuvre, la question fondamentale de sa propre incohérence politique, éthique, méthodologique. La participation citoyenne à l'évaluation oui, bien sûr, mais pas à n'importe quel prix. Au prix de cadres d'expérimentations accessibles à tous favorisant effectivement l'exploration, la créativité, l'analyse, la réflexion critique ; au prix d'une compréhension, d'une construction, d'une appropriation collective du sens de la démarche, des enjeux, des stratégies et des méthodologies dans lesquels elle prend place ; au prix d'une démarche qui favorise la complémentarité des expertises et des savoirs ; au prix d'une responsabilisation et d'une autonomisation progressives des acteurs ; au prix d'une intégrité et d'une exigence éthique assumées ; au prix d'une transformation effective possible de l'action et des politiques concernées.

 

 

Article à paraître dans l'ouvrage " L'évaluation concertée entre opérateurs de divers champs professionnels : Questions d'enjeux et de méthodes à partir d'expériences concrètes dans le cadre du projet « Aux livres, citoyens ! ». Centre d'Action Laïque de la Province de Liège, Bibliothèque Centrale Chiroux, Territoires de la Mémoire. Editions du Cerisier. Octobre 2014.

 

 

 

1. « Toute démarche visant l'analyse critique de la société, la stimulation d'initiatives démocratiques et collectives, le développement de la citoyenneté active et l'exercice des droits sociaux, culturels, environnementaux et économiques dans une perspective d'émancipation individuelle et collective des publics en privilégiant la participation active des publics visés et l'expression culturelle. »