FD : Quel est votre parcours professionnel ?
MM : Récemment, je lisais un texte me concernant qui qualifierait mon parcours d'atypique. J'ai une formation d'interprète ce qui pourrait sembler fort éloignée de ce que je fais aujourd'hui. J'ai fait mes études d'interprétariat et de traduction à l'institut Marie Haps. Très tôt, déjà durant mes études, j'ai donné des cours de langues. Mon tout premier travail c'était ça : donner des cours de langues d'abord de néerlandais et ensuite de français sans jamais tomber dans l'enseignement officiel. Je donnais beaucoup de cours du soir, des séjours linguistiques, ... A un certain moment, j'en avais assez et je ne me sentais pas à ma place. J'ai pris une année sabbatique et je suis parti. A mon retour, il était clair que je ne voulais plus faire le prof comme avant. J'ai réussi à trouver un boulot de coordinateur dans une association de formation professionnelle d'agriculture biologique. Je suis fils de fermier, je suis issu d'une famille d'agriculteur. J'étais chargé de gérer une formation en agriculture biologique. J'imaginais retrouver le retour à la terre, à mes racines. En fin de compte, c'était principalement du travail administratif et un peu de travail avec le groupe en formation. J'étais rarement sur le terrain. Cette association ne me donnait pas de liberté d'action, je devais suivre la feuille de route que l'on me donnait cela ne me convenait pas du tout. Un jour on n'a plus été capable de s'entendre et je suis parti pour créer mon association. Une association où je pourrais faire ce que j'aimais, ce que j'avais toujours rêvé de faire : la forge. Je voulais combiner mes qualités professionnelles qui sont dans la pédagogie avec ma passion : la ferronnerie. L'idée de départ était de créer un cadre de travail pour pouvoir à la fois mener des stages et d'avoir un atelier de ferronnerie. C'est comme ça qu'est né « Feu et Fer ».

FD : Comment avez-vous rencontré la forge ?
MM : Après mes études, je suis parti un an au Pays de Galles pour soi-disant améliorer mes connaissances d'anglais, j'avais surtout besoin d'une excuse pour partir. Je suivais une année préparatoire dans une école d'arts plastiques où il y avait un professeur invité qui était artiste forgeron. Il était Tchèque et parlait allemand mais pas anglais et comme moi je parlais un peu l'allemand, on s'est lié d'amitié. C'était un monsieur avec un grand charisme et son travail était époustouflant ! J'avais 23 ans et un monde s'ouvrait à moi ! Ensuite, je suis parti un an en Italie pour apprendre à travailler le marbre. Par la suite, j'ai été deux fois un mois en Tchécoslovaquie pour apprendre à forger aux côtés de mon maître A. Habermann Sr. Quand il a déménagé en Allemagne, j'y ai été pendant quatre ans. Je donnais des stages linguistiques en Provence pendant tout l'été et le reste de l'année, je continuais ma formation en Allemagne. J'adorais ça mais je ne savais pas quoi en faire. Je me sentais entre deux chaises, la première celle de l'intellectuel qui avait fait des études et celle du fils de paysan qui avait besoin de travailler de ses mains. Il est apparu qu'il manquait une chaise : celle de l'artisan-formateur, celui qui travaille un matériau avec une pratique artistique. Cela a pris vingt ans avant que je ne sache vraiment ce que je voulais en faire.

FD : Quel est le lien entre le formateur de langue et le formateur de forge ?
MM : Au niveau de la formation ce qui me nourrit c'est le répondant du public. Le formateur est assez central dans une formation, ce sentiment de valorisation me nourrit. Il y a quelque chose qui se passe autour de ta personne. Je pense profondément que comme être humain, je recherche à être valorisé dans cette position. Pour le passage de « prof de français » à « prof de forge », la formation c'est avant tout travailler avec un public et donner ce que l'on a. Peu importe le contenu si on le maîtrise et qu'on a envie de le partager, cela marche. Parfois, je pense que la forge et le fer forgé pourraient n'être qu'une excuse pour pouvoir travailler avec des gens, cela pourrait être autre chose.

FD : Vous avez aussi une expérience du travail de formateur avec des adultes et avec des adolescents, y a-t-il des différences entre ces deux publics, quelles sont-elles ?
MM : Je ne voulais absolument pas entrer dans l'enseignement officiel car la moitié de ton effort est dédié à susciter l'intérêt du jeune alors que les publics adultes sont déjà acquis à la cause puisqu'ils viennent sur base volontaire. Les adultes présentaient un certain intérêt pour le sujet de la formation même si j'ai souvent constaté qu'ils venaient aussi pour autre chose plus de l'ordre du contact, du lien social. J'ai passé quinze ans en Provence à donner des formations pour des jeunes. J'aimais beaucoup arriver à éveiller leur intérêt à ce qui m'animait. L'émerveillement, le déclic n'est pas aussi fort chez l'adulte. Aux jeunes on peut leur passer nos passions. Dès que tu partages avec eux tu crées le groupe, la communauté, la famille. Je suis issu d'une très grande famille, nous sommes six enfants et nous avons beaucoup de cousins. J'ai passé six ans en internat et je pense que je suis toujours à la recherche de la vie en communauté. L'envie de retrouver les groupes dans lesquels j'ai grandi est une partie importante de mon parcours professionnel.

FD : Vous avez l'expérience du monde associatif dans les deux communautés de notre pays, quels sont les points communs, les divergences ? Quelles sont les difficultés rencontrées pour financer une association ?
MM : Je ne sais pas, ... Du point de vue des subventions, c'est clair, elles ne viennent que du côté flamand. C'est peut-être dû au fait que je suis flamand et donc je me sens plus proche de cette communauté. Le premier subside qu'on a reçu était pour acheter une camionnette, dans le cadre de notre atelier mobile en tant que promotion d'un métier en danger d'extinction. A feu et fer, nous avons eu beaucoup de mal à savoir à quelle porte sonner, il y a tellement d'entrées possibles : le patrimoine, le social, la formation, l'enseignement, le culturel, l'artistique. Je passe énormément de temps à trouver des fonds car nous ne générons pas suffisamment de moyens pour subvenir sur fonds propres. On fait des expositions. Nous avons parfois des subsides pour des activités spécifiques mais généralement, il y a le double de dépenses que le subside que tu reçois. On fait une demande pour un projet qui coûte 10.000 € et on en reçoit 3.000 €, alors on le fait quand même car on a ça dans le ventre et qu'on ne peut pas faire autrement. On vient de recevoir notre premier subside important qui correspond à peu près à un salaire d'un an pour une étude et action en vue de la sauvegarde du métier avec le ministère de la culture flamande, direction du patrimoine. On a rentré un dossier à quatre ou cinq partenaires dont un seul francophone : La fonderie. 
Il y a plus d'argent en Flandre est-ce une raison ... ? En Wallonie, il y a eu beaucoup de contacts, mais aucun n'a abouti. Un grand souci, c'est que je passe mon temps à courir derrière tout, que je n'ai pas le 
temps de faire du « lobbyisme », de créer et d'entretenir des réseaux. Je ne sais pas, ... La bonne chose c'est que j'arrive de mieux en mieux à séparer les soucis professionnels de ma vie privée, c'est difficile car je vis pour ça, c'est ma passion. Tout est tellement lié à la psychologie des personnes et à leurs vécus. J'avais vu beaucoup de forgerons finir comme soudeur car apparemment on ne peut pas facilement vivre de la forge, je ne voulais pas tomber dans ce piège. 
Au début de l'aventure, j'avais imaginé passer la moitié de mon temps avec des groupes en formations et l'autre partie seul dans mon atelier à créer, à travailler tel un dessinateur devant sa page blanche. En ferronnerie la mise en place est un peu plus complexe car c'est tout un système qu'il faut installer pour que cela fonctionne. Je n'avais pas réalisé que pour atteindre un mi-temps en stage j'avais besoin quasiment d'un plein temps pour remplir les stages ! Si seulement je pouvais me dégager du travail admi-nistratif pour avoir le temps de pratiquer mon métier. C'est comme ça que j'avais rêvé les choses. J'ai eu un renfort administratif pendant presque deux ans, mais nous n'avons pas pu le garder. J'ai toujours jonglé entre les différents statuts afin de trouver la moins pire des situations. Une anecdote assez révélatrice du fonctionnement des institutions, j'étais chômeur et un jour que je me rendais à la FGTB on m'a demandé de descendre et de changer de bureau car je n'étais plus à ma place là où j'allais de façon récurrente : 
j'étais devenu artiste !!! Je ne sais toujours pas très bien comment et je ne sais toujours pas pourquoi désormais je ne le suis plus ! Actuellement, Feu et Fer recherche quelqu'un d'externe qui pourrait reprendre le volet administratif et communication.

FD : Quelle est l'utilité et la place des partenariats ?
MM : Je pense que le travail c'est avant tout des contacts avec des gens et si ça sa passe bien c'est une aubaine. Et de ce point de vue là, j'ai toujours été très content de travailler avec les gens du CESEP. Une des particularités c'est un public francophone, j'ai bien aimé rendre certains stages bilingues. Ce qui était très intéressant pour moi c'est que le CESEP m'offrait une plate-forme administrative. J'aimais aussi le fait qu'il soit partie prenante du stage : la présence au début et à la fin du stage. Je travaille avec une autre association mais eux ne viennent jamais. Je trouve cela dommage car il y a un lien qui ne se fait pas, ils n'ont probablement pas le temps. Une autre particularité c'est que vous étiez prêt à essayer des choses nouvelles, on a fait toute la gamme chez vous : forge, assemblage de métaux, bronze et bijoux.

FD : L'initiation à la forge dans un centre d'Education permanente, est-ce incongru ?
MM : Mes stages sont difficilement clas-sables. Parfois je me retrouve dans des catégories improbables, un peu fourre-tout où l'on retrouve tout ce qui ne rentre pas ailleurs. Quand je pense Education permanente, évidemment je suis dans l'Education. On n'est pas uniquement dans de la formation car on apprend tellement sur soi, sur les autres, sur le rapport au groupe. Avant tout on apprend plein de choses sur soi et je pense que c'est beaucoup plus essentiel que d'apprendre à forger ou à souder. De ce point de vue là on est bien à notre place dans l'éducation permanente, mais vu de manière très large. J'ai une réflexion de société qui vient de mes difficultés à mettre en place ce que j'ai envie de réaliser. 
Si ça ne ce fait pas c'est que la société ne s'intéresse pas assez à ce sujet. La société fait des choix, elle ne peut pas tout faire et donc si cela ne se fait pas c'est que cela ne suscite pas assez d'intérêts chez les gens. Il y a aussi une question écologique qui me taraude et que je soulève peu en formation. La forge est liée à l'utilisation du charbon, et si la société ne veut plus de la forge qu'est-ce qui me donne le droit de polluer. Avant le forgeron du village faisait partie du tissus sociétal, aujourd'hui ce n'est plus le cas. Il n'est quasiment plus imaginable d'avoir un artisan forgeron qui travaille au centre d'un village ou dans une ville. Même si l'image de la forge reste importante dans l'incons-cient collectif. Les choses ne doivent rester que si elles ont un sens et je trouve que la forge a du sens dans notre société et pas uniquement du point de vue professionnel, il y a tellement de choses qu'on peu offrir dans le contact avec le métier : on doit travailler ensemble avec les quatre éléments, c'est un travail extrêmement physique. Ce genre de pratique fait un bien fou dans notre monde de plus en plus intellectualisé. Je pense surtout aux jeunes et particulièrement aux garçons, ils sont souvent attirés par la forge. Ils ont une énergie de jeunes loups qui peut être cana-lisée par cet apprentissage en quelque chose de positif. Je trouve très important de pouvoir offrir ce genre de stages et particulièrement dans les métropoles. Toutes les valeurs qui tournent autour font que ce métier doit perdurer. Pour que la ferronnerie soit viable, il y a un travail énorme car il faut recréer le marché. Notre monde évolue vers plus de durabilité ce qui implique plus d'artisanat et moins d'Ikéa. Il doit y avoir une volonté politique de revalorisation de l'artisan. Il y a un début de changement, avant les années 2000, l'artisan était celui qui n'avait pas réussi dans les études. Pour être un bon ferronnier, il faut avoir des compétences multiples : artistique, manuelle, organisationnelle, intellectuelle, ... Depuis un siècle, le fer n'est pas considéré comme un matériau noble et donc il y a très peu de considération pour la ferronnerie et il y a beaucoup de chefs d'oeuvre qui on été jetés. La Maison du Peuple de Horta n'en est qu'un exemple connu, il y en a des centaines d'autres qui n'ont jamais surgi à la surface des médias.

FD : Le mot de la fin ?
MM : Ma porte d'entrée pour la forge a été l'aspect manuel. Je pense que la recherche du manuel qui m'a toujours nourri, c'est un monde à découvrir pour beaucoup de gens. Le travail manuel ouvre tellement de nouvelles prises de vues sur les choses et sur soi-même. C'est tellement riche que je trouve très dommage de passer à côté. J'invite tout le monde à se connecter à une activité manuelle, ça nourrit la personne, l'intellect, ça fédère les gens. Notre monde pourrait aller mieux si on faisait un peu plus de manuel. On est plus terre à terre, on comprend mieux que les choses peuvent être difficiles et cela donne plus de recul par rapport aux problèmes. Il y a beaucoup de choses qui sont influencées par ce type de pratique. Et en plus c'est générateur d'une satisfaction positive assez rapide. Quand on travaille et que l'on voit ce que l'on a fait, cela nous remplit de joie, on a besoin de ça. Nous vivons dans un monde tellement chaotique, on court de gauche à droite. Les moments où l'on peut s'arrêter et s'émerveiller de ce que l'on est capable de faire avec ses mains nous donnent un peu de carburant pour survivre dans ce monde de frénésie ! Je fais un plaidoyer pour la découverte du monde manuel et aussi pour le respect des gens qui y travaillent.

 

Retrouver l'ensemble des activités proposées par Michel Mouton sur le site : www.feuetfer.be