Pourquoi parler de l'écriture professionnelle ?
Outre un contexte de « frénésie » administrative voire bureaucratique qui serait à interroger, l'écriture professionnelle est un genre littéraire particulier avec ses enjeux et ses spécificités. Nombreux sont les professionnels, les bénévoles, les stagiaires qui pratiquent cette écriture vécue comme une charge, une contrainte, le trop plein dans l'ensemble des tâches à faire au quotidien.

C'est au travers de nos pratiques d'accompagnement et de formation que nous avons observé que ce sont ces mêmes professionnels, bénévoles et stagiaires qui doivent, le plus souvent par l'écriture, s'auto-définir, s'auto-évaluer voire s'auto-déterminer.

Le désir, l'envie ou … l'aversion d'écrire naît d'une exigence, d'une obligation, d'une nécessité de défendre une pratique, de raconter une expérience, de rendre des comptes sur l'utilisation des deniers publics, d'organiser le travail d'une équipe, ... Qu'elle soit évaluative, narrative argumentative ou justificative, l'écriture professionnelle est une dimension du métier, qu'on soit bibliothécaire, animateur(trice), éducateur(trice), travailleur(e) social(e), animateur(trice)-artistique, ...

Face à ce sentiment de servitude administrative, notre volonté est de réhabiliter les écrits administratifs comme écrits politiques et leur écriture comme écri-ture collaborative/partagée.
Mais tentons d'approcher de plus près cette écriture professionnelle.

 

Ce sont des écrits, un véritable maquis
Lesquels ? Qu'est-ce que ça recouvre comme écrits ? 
Proposons une définition et une typologie sommaire.

Une définition
Pour Dominique Dubois1, reprenant cette définition à Ermitas Ejzenberg, l'écrit professionnel recouvre tout type d'écrits concernant directement les usagers dans les institutions, rédigé intégralement ou partiellement par les travailleurs sociaux dans l'exercice de leur fonction, c'est-à-dire, par ceux qui sont au contact direct des publics en question. Défini ainsi, l'écrit professionnel ne renvoie pas aux documents qui régissent les rapports salariaux et hiérarchiques, comme le règlement intérieur prévu par le Code du travail ou les questions transmises par les délégués du personnel à la direction. Il exclut également les écrits qui ne sont pas rédigés par les travailleurs sociaux, comme les projets associatifs ou les contrats de ville.

Si cette définition permet de clarifier ce qu'est un écrit professionnel, elle ne nous satisfait pas. En effet, pour nous, les écrits professionnels recouvrent des écrits rédigés idéalement au quotidien par un collectif, des travailleurs sociaux, des bénévoles, des stagiaires, des responsables administratifs, des chefs de services, des coordonnateurs d'équipe, ... 
Par ailleurs, un projet associatif ou un contrat de ville concernent indirectement les « usagers » car si une association existe c'est parce que ces « usagers » existent et qu'ils sont la source ultime de légitimité de notre action nous rappelle Damien Contandriopoulos2 .

Dès lors, c'est bien de l'ensemble de ces écrits que nous parlerons.

Tentons une typologie pour clarifier notre propos.

Certains écrits concernent directement les « publics » : le dossier individuel, le rapport journalier, le courrier à une instance sociale ou judiciaire, le journal de bord d'un atelier, ... 
D'autres concernent l'organisation d'une association et les relations interprofessionnelles : le PV d'une réunion, la convention de partenariat, le règlement d'ordre intérieur, ... voire la dimension plus politique et institutionnelle de cette même association : une charte déontologique, un contrat-programme, un plan de développement, un projet pédagogique, un rapport d'évaluation, un rapport d'activités, ...

D'autres enfin concernent davantage l'analyse des pratiques associatives : le récit professionnel d'un animateur, l'outil pédagogique voire l'étude consacrée à l'un ou l'autre enjeu sectoriel.

Si ces catégories permettent de mettre de l'ordre, les lignes de distinction ne sont pas si claires ; certains écrits, notamment les dépliants de présentation d'une activité, ont une petite touche institutionnelle par la présentation en quelques lignes des fina-lités de l'association et des priorités qu'elles se donnent. A l'inverse, d'autres écrits plus politiques donnent des indications sur les modes d'organisation d'une association. Il s'agit d'un véritable maquis d'une complexité parfois inextricable et le plus souvent difficile à éclaircir.

Par ailleurs, un écrit renvoie à un autre écrit qui manque : les fiches-activités qui existent ou non au moment de la rédaction du rapport d'activités, le PV de réunion qui aurait été bien utile à la rédaction du plan d'actions, le projet pédagogique qui aurait permis d'argumenter de la pertinence d'un atelier, ...

Quoi qu'il en soit, les écrits professionnels ont une importance stratégique quels que soient leurs formes, leurs vocations et leurs destinataires. A l'extérieur, ils disent la pertinence de nos actions, rendent lisibles et font connaître les pratiques associatives, réaffirment l'existence de certains métiers. En interne, ils construisent et éclairent les traces du projet de l'association, assurent la fluidité des échanges, jalonnent le travail et matérialisent ses étapes. Ils rendent compte de la cohérence ou non des actions.

 

Ce sont des écrits de la ruse et du mi-dit
Outre cette image d'un maquis pour l'aspect inextricable et inter-dépendant des écrits, nous retenons volontiers cette image d'un lieu peu accessible voire de résistance(s).

On n'écrit pas tout.

Pour des raisons déontologiques
Les codes de déontologie sont explicites. Les règles juridiques sur la protection de la vie privée aussi. C'est parfois pour cette raison qu'un responsable administratif reçoit un rapport la-pidaire sur la situation sociale d'une personne qui le met dans l'impossibilité de rédiger la notification d'une décision. Ou qu'un éducateur ne reprendra pas l'ensemble des informations dans le rapport journalier concernant un jeune car il sait que ces informations pourraient être vues par une inspection pédagogique. Ou encore qu'un animateur-artistique ne saura pas où communiquer l'histoire de violence intra-familiale racontée par cet enfant dans le cadre de son atelier. 
Certains travailleurs sociaux ou socioculturels sont confrontés à des dilemmes. Si écrire c'est rendre lisible une pratique associative ou une pratique professionnelle, c'est aussi rendre lisible une réalité sociale. Les pauvres, les jeunes, les handicapés exis-tent parce qu'on parle « d'eux ». L'écrit appartient à qui ? L'histoire appartient à qui ? Que dit-on ? Que tait-on ? Pourquoi le dire ?

Enfin nous dit Jacques Riffault3, Parler des autres, c'est aussi parler de soi. Un rapport d'intervention ou de comportement ne se résume pas à une communication administrative d'informations. C'est aussi rendre lisible pour soi-même et pour autrui une pratique et un travail de relation dans ses avancées ou ses difficultés. C'est donc mettre en jeu tous les constituants de la professionnalité, du positionnement dans la relation à autrui aux référents théoriques sur lesquels s'appuient les savoirs professionnels. 
Or parler de son travail, lorsqu'il s'agit d'un travail de relation, n'est pas chose aisée. On comprend que l'écrire le soit encore moins. D'autant qu'à cette difficulté structurelle s'ajoute un enjeu de responsabilité : l'écrit laisse une trace.

 

Pour des raisons politiques et stratégiques
Ces dilemmes se retrouvent aussi dans l'écriture du responsable qui doit faire avancer son équipe, son conseil d'administration, son assemblée générale, ses partenaires, ses interlocuteurs politiques ou institutionnels et qui dans l'écriture, doit faire des choix, coordonner des actions et des propos. Que communiquer de la crise que vient de traverser l'équipe dans le dossier de reconnaissance ? Disposons-nous des informations suffisantes pour argumenter de la pertinence sociale de cet ate-lier ? Cette étude du territoire doit être menée collectivement par l'équipe et les partenaires. 
Qui va écrire ? Qui décide de qui écrit ? Qui écrit avec qui ? Qui sont nos partenaires ? Et les 
« publics » ? Sur quoi s'appuie-t-on pour écrire ? Qui détient la source ? Qui tient la plume ? Qui est responsable de l'écrit et de sa validation ? Autant de questions qui nous confortent dans l'idée que les écrits professionnels sont des écrits politiques.

 

Ecrire à plusieurs ce n'est pas rédiger à plusieurs
Ecrire est un long processus de raffinage. C'est assembler des matériaux issus de l'action, des mots et les organiser. Ecrire c'est aussi lire ce que d'autres ont déjà fait, produit. C'est tenir compte de l'histoire.

L'écriture comprend donc un processus collaboratif. S'installe un aller-retour entre l'écriture et l'action, entre ceux qui prennent note, ceux qui agissent, ceux qui analysent. C'est parler de différents points de vue, celui de responsable administratif, d'animateur socioculturel, de directeur, ... C'est confronter nos convictions, postulats, incertitudes. C'est dire et construire ensemble une formalisation de l'action.

Ecrire se fait donc à plusieurs même si ce ne sont que quelques-uns qui passeront à la rédaction. Ces derniers, face à leur écran, verront la colère de l'un, la réflexion de l'autre, ces échanges parfois houleux, ces animations qui ont foiré ou qui ont cartonné, ces chiffres qui ont maintenant du sens parce qu'ils éclairent la vie de ce quartier et qu'ils en ont entendu parlé lors d'une réunion avec des partenaires, ces destinataires dont ils perçoivent un peu mieux les enjeux parce que des collègues ont donné quelques indications.

Certes, la co-écriture nécessite de l'animation de collectifs, des temps de rédaction avec ces aller-retour, ces plans d'écriture qui bougent, ces phrases raturées par un collègue, ces procédures de validation parfois longues et floues mais elle permet aussi de clarifier, mobiliser, adhérer à un projet associatif et donner sens à ce qu'on fait au quotidien.

 

 

 

1. Les écrits professionnels – Dominique Dubois – Bulletin d'informations du CREAI Bourgogne n°302 – Avril 2010
2. La participation de qui ? - Damien Contandriopoulos - La construction logique et symbolique du « public »
3. Travail social : les poids de mots - Jacques Riffault – sciences humaines – nov 2013 – n°253 - p48