Un peu partout fleurissent les ateliers d'écriture : dans les champs artistique, thérapeutique, pédagogique, dans le secteur de l'insertion socio-professionnelle. Il s'agit le plus souvent d'ateliers d'écriture créative et littéraire. C'est bien et cela fait du bien. C'est même essentiel pour parvenir à se dire et à dire le monde.

Dans le champ de l'Education permanente, les ateliers d'écriture ont une visée politique. Le processus d'écriture s'y veut émancipateur : dire le JE, certes, mais pour le relier au Nous et articuler l'individuel au collectif, voire à l'universel. (Se) raconter et témoigner du beau, du bon, du difficile, du juste et de l'injuste. Prendre conscience, comprendre et dénoncer si besoin. La visée est résolument citoyenne.

Depuis quelques années, le CESEP organise des formations à l'écriture professionnelle et accompagne des processus d'écriture théorique. Nous voudrions ici faire part de quelques réflexions. Elles porteront sur les défis et enjeux de ce type d'écrits, sur les postulats qui portent nos actions et sur les approches méthodologiques qui en découlent.

 

Défi et enjeu de l'écriture professionnelle
Ecrire fait peur. On le sait, on le vit. Et si l'écriture créative impressionne, que dire alors de l'écriture dite « théorique » qui se doit d'exprimer des idées et de les argumenter ? Et qu'en est-il de cette forme particulière d'écriture théorique qu'est l'écriture professionnelle, celle qui formalise nos pratiques ? Rédiger un projet, exprimer ses idées et les argumenter pour l'obtention de subventions, ficeler un contrat-programme, construire un plan de développement, réaliser un folder de présentation, produire un communiqué de presse, ... Ce type d'écriture peut-il s'apprendre en ateliers ? Quelles démarches et quels ou-tils utiliser pour y parvenir ?

Exprimer des idées, argumenter, rédiger... et surtout être lu, donc être vu ! Cela devient sérieux et impressionnant. Ici, on va devoir PENSER ! Et penser, on nous a appris que ça se fait tout seul, avec ses petites et grandes idées. Penser, c'est du sérieux. Pire encore, il va falloir, après avoir bien pensé, trouver les mots pour le dire.

Et, à ce moment précis, on se sent devoir entrer dans la cour des grands et son carcan. Reviennent les souvenirs d'école... les rédactions, les dissertations, la solitude devant la page blanche, l'attendu de la norme, le regard de l'autre qui sait (toujours mieux que soi) et, au bout, la sanction qui réduit à une note chiffrée les efforts consentis, le temps pris, la part de soi investie. Oh, bien sûr, certains s'en sont sortis. Ceux qui avaient « la chance » de disposer d'une intelligence verbale et/ou d'une intelligence logique, c'est à dire les deux seuls types d'intelligence qui permettent de s'adapter aux exigences scolaires. Mais tous les autres ? La grande majorité des autres ? Ceux qui faisaient preuve d'intelligence spatiale, musicale, technique, intra et interpersonnelles... , toutes ces intelligences maintenant reconnues scientifiquement mais que le système scolaire tarde tant à prendre en compte ?1 Et pourtant, tous ceux-là pensaient aussi, non ?

Car, voyez-vous, l'enjeu est de taille : écrire, c'est prendre un pouvoir ! Et peut-être principalement quand il s'agit d'écrits théoriques. Il s'agit de se donner le pouvoir de comprendre, de dire le monde et de le transformer. Et ce pouvoir est savamment, et depuis longtemps, confisqué aux acteurs de terrain par les experts de toutes les disciplines. Rappelons-nous Bourdieu qui démontre et dénonce le lien entre ce pouvoir de la théorie et le pouvoir politique et qui épingle ce faisant les enjeux de la domination de classe2.

 

Ecrire des idées ...
« Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément » ?
... Et si c'était le contraire ?

Pour ceux et celles qui ont connu l'expérience douloureuse de la dissertation à l'école, cette phrase résonne encore à nos oreilles : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». Rappelez-vous... le schéma d'écriture prodigué à l'école était (et est encore) le suivant : rassemble d'abord tes idées, repère ensuite les plus importantes, puis fais un plan, et enfin... 
rédige !

Il s'agirait donc au départ d'avoir des idées. Il faudrait D'ABORD « penser ». La belle affaire ! Mais comment fait-on pour avoir des idées ? Que faire si on lit et relit le sujet sans rien y voir, sans qu'aucune idée ne vienne ? Et qui nous a appris à penser ? C'est supposé connu ?

Tout se passe comme si le texte théorique relevait seulement d'une approche cognitive, avec de fortes exigences de rigueur, de conceptualisation, d'objecti-vité, d'unicité du sens, de logique argumentative. De quoi glacer ! Et surtout, l'écrit théorique relèverait d'une pensée préalable pour laquelle la langue ne servirait qu'à traduire a posteriori une pensée déjà là, faite d'idées tapies quelque part dans la conscience. 
Et s'il en était autrement ?

 

Penser dans et par le langage
Oui... bien sûr... des idées, nous en avons ! Mais sont-elles, comme le voudrait le prégnant fantôme de la dissertation, préalables à leur formulation ? Existent-elles avant d'être mises en mots ?

Odette et Michel Neumayer, pédagogues militants au sein du Groupe Français d'Education Nouvelle, ont été parmi les pionniers des ateliers d'écriture. Ils se sont spécialisés dans l'écriture en milieu professionnel. Selon eux3, « l'expérience montre que, loin d'exister a priori, les idées surgissent bien plus souvent, a posteriori et très spontanément, comme le fruit d'un brassage de mots. De leur association, de leur manipulation, de leur incapacité aussi à exprimer d'emblée et de manière univoque ce que nous aimerions dire, naissent des formules à déployer, des liens à expliciter, des promesses de pensées neuves.(...) un aller-retour entre les mots-matière et la recherche têtue de plus de clarté. »

La pensée n'est ni extérieure ni transcendante à la langue. Elle s'élabore et se déploie dans et par le langage. Il nous faut donc nous exprimer pour penser car ce sont les mots qui accouchent et forgent l'idée. « L'écriture n'est pas la manifestation de la pensée. En réalité elle est la pensée elle-même. Car il n'y a pas de pensée préalable et en quelque sorte préfa-briquée. Il n'y a pensée qu'à partir du moment où celle-ci se formule, c'est à dire se constitue par la réalité des mots. Comme il n'y a de peinture qu'à partir du moment où celle-ci est peinte4 ».

 

Penser dans et par l'action
L'écriture professionnelle, quelle que soit la forme qu'elle emprunte et l'objectif qu'elle poursuit, formalise les pratiques des travailleurs. Quelle est dès lors la place de l'action dans l'écriture ? Comment la pensée sur l'action se construit-elle ? Comment l'action peut-elle être traduite et argumentée ? Les « idées » sont-elles antérieures, simultanées ou postérieures à l'action ? Ou tout à la fois ?

D'après Henry Wallon, philosophe et pédagogue, 
« La pensée naît de l'action pour retrouver l'action »5. D'après lui, la pensée se construit dans l'action, dans le mouvement même de l'action, pour se formuler et la réinterroger ensuite. Dans les réalités professionnelles, l'action est visitée, analysée, revisitée, par des échanges qui à leur tour vont affiner l'idée et réorienter l'action. Alors, quand on se dit qu'« on n'a pas d'idées », replongeons dans l'action et mettons en mots, et ce en équipe. Cette analyse réflexive partagée ouvrira, par le brassage des mots, la porte de l'écriture. Formaliser sa pratique, c'est d'abord en parler pour ensuite choisir une cohérence, opter pour une structure et établir des liens.
C'est dans cette articulation entre la pratique, le langage et la pensée que nous avons conçu une approche méthodologique qui tente de faciliter l'accès à l'écriture professionnelle.

 

Quelques clés...
Si la pensée se construit au coeur de l'action et par le langage, formaliser des pratiques dans un écrit professionnel exigera des allers-retours entre l'action, la parole partagée et l'écrit. Sur base de ces réflexions, la méthodologie utilisée dans nos formations et accompagnements à l'écriture professionnelle veille à ce que se rencontrent et s'éclairent l'action, son expression partagée et son écriture, dans un va-et-vient qui permet à la pensée de s'élaborer et se dire. Quelques clés...

On n'écrit pas avec des idées mais avec des mots
Dans nos formations, nous avons opté pour une approche matérielle de l'écriture. Inversons la sentence critiquée plus haut : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément ». Cela donne :
- faisons aisément arriver les mots pour le dire
- énonçons clairement
- et donc concevons bien
Alors, comment faire ? 
Nous invitons dans un premier temps les participants à produire le maximum de mots qui sont associés de près ou de loin, concrètement ou métaphoriquement à l'action. Ces matériaux émergent de chacun puis du groupe. Parmi les outils d'émergence : la liste, la fresque collective, les abécédaires, ... 
Dans un deuxième temps, il s'agira d'organiser le chaos puisque, comme le dit J.Buyes : « La langue organise le chaos ». Pour ce faire, nous proposons l'organisation progressive de ces mots par un schéma, un tableau, une carte mentale, ...


Prendre tours et détours
Les philosophes eux-mêmes ont fort peu écrit de dissertations ! Ils ont écrit des dialogues, des lettres, des discours, des traités, des pensées, des confessions, des essais, des contes philosophiques, des mythes, des narrations, des métaphores. Pourquoi ne nous permettrions-nous pas cette diversité de formes, si même les « maîtres » s'en sont servi ?
Nous proposons dès lors de nous décaler et d'élargir le champ de réflexion par des détours dans d'autres formes artistiques : les arts plastiques, le jeu de rôle, l'impro, l'image, ... afin d'affiner l'idée qui se construit et de l'argumenter.

 

La place de l'autre, des autres, de tous les autres
L'écriture professionnelle est un travail collaboratif. Elle naît dans les regards croisés sur l'action, se construit dans l'analyse réflexive partagée. Elle se tisse avec les mots déjà écrits (extraits de rapports, notes de tous ordres) et les mots des autres, collègues, inspecteurs, acteurs... C'est dans ce mouvement que la langue (et donc la pensée) entre en confrontation, en jeu, en affrontement, en complicité avec la langue/pensée de l'autre.
Pour permettre cette confrontation des mots/idées, nous invitons les participants en formation à croiser les regards et les subjectivités sur une même situation, à exprimer ces regards, à décrire et analyser ensemble, et enfin à argumenter le propos. 
Selon le type d'écrit attendu, nous invitons parfois au « co-pillage » de fragments. Des courts extraits de textes d'auteurs s'étant exprimés sur le sujet à traiter sont disposés sur une table. Les participants sont invités à les survoler, à se laisser porter, voire emporter. Les écrivants se cons-tituent ainsi un corpus sans que celui-ci soit d'emblée corrélé à une réflexion ou à une argumentation. Des mots font sens et outillent la pensée qui se cherche.
L'écriture collaborative en milieu professionnel est celle qui fait intervenir tous ces « autres » dans le processus de construction de l'écrit. Elle permet avant tout de dire/penser ensemble. Le texte se construit, et donc la pensée aussi, dans tous les chemins ouverts par d'autres. Peut-être la rédaction finale sera-t-elle confiée à un seul écrivant. 
Mais celui-ci pourra compter en amont et en aval de la rédaction proprement dite sur la participation de ses collègues.

 

Tous capables de penser et d'écrire !
Dans notre approche de l'écriture professionnelle, ce postulat est évidemment la clé du travail de formation. Les participants sont tous porteurs d'expériences, capables de les dire et donc de les penser. Savoir écrire se construit et il ne faut pas savoir avant de faire. C'est en écrivant qu'on devient écrivain. 
Emanciper, c'est favoriser l'émergence d'une pensée libre et autonome. Les dispositifs de formation doivent donc permettre aux apprenants de transformer la vision qu'ils ont d'eux-mêmes, de leurs savoirs et de leurs pouvoirs. Dans le champ de l'Education permanente, le formateur inscrit cette affirmation dans les faits. Elle existe comme une volonté, au-delà du projet de transmission, de donner à apprendre, comprendre et transformer.

 

L'écriture professionnelle est en soi une pratique. Elle apparaît comme un processus global qui fait appel au tissage de l'action, de la parole et de l'écriture. Avec, par et pour les autres. Ce processus exige autant de créativité que le texte dit « littéraire » : il s'agit de créer des écrits pertinents, témoins de contextes particuliers, de rendre compte de nos actions, de la si-tuation des acteurs. Il s'agit de créer des idées neuves, (im)pertinentes, qui ouvrent de nouveaux possibles et couvent des projets novateurs. Et nous en sommes tous capables !

 

 

 

 

1. GARDNER Howard, Les intelligences multiples : La théorie qui bouleverse nos idées reçues, RETZ, 1983.
2. BOURDIEU Pierre, Homo academicus, Paris, Les Éditions de Minuit, « Le sens commun », 1984.
3. NEUMAYER Odette et Michel, Animer un atelier d'écriture, Faire de l'écriture un bien partagé, ESF, 2003 
4. ROSSET Clément , Le choix des mots, Paris, Ed. De Minuit, 1995, p.29.
5. WALLON Henry, De l'acte à la pensée, PUF, Paris, 1945, rééd. 1963.