La co-écriture est une démarche de création collective avec la particularité de reposer sur un auteur collectif et de produire une œuvre de collaboration.

L'auteur collectif est une notion empruntée à Jean Delval1. Ce dernier, s'appuyant sur les pratiques d'écritures dans les ateliers de théâtre-action, désigne les écrivants en parlant d'auteurs collectifs puisque au terme de l'atelier se retrouvent dans un texte soumis à l'approbation d'un groupe, des morceaux de propos de tous les participants.
L'œuvre de collaboration suppose une activité créatrice concertée de la part de plusieurs personnes.

Co-écrire, c'est donc écrire à plusieurs et rédiger à quelques-uns.

Cette démarche d'écriture trouve son originalité dans la vie associative non-marchande.

Elle pourrait s'apparenter à une démarche d'Education permanente. Pour se mettre d'accord sur cette hypothèse, revenons sur le processus d'écriture et sa finalité.


Un processus de création collective
Qu'entendons-nous par écrire à plusieurs et rédiger à quelques-uns ? 

L'écriture professionnelle comprendrait un processus collaboratif de création collective. Nous nous appuierons ici sur les observations que nous avons faites au travers de nos pratiques de formations et d'accompagnements.

Reprenons schématiquement ce processus.

Il y a un commanditaire : un pouvoir public, un chef de service, une équipe d'animation, une famille, ... ; un destinataire, parfois le même que le commanditaire. Et un attendu : justifier l'utilisation d'un subside public, rendre compte de la mise en œuvre d'une réorientation dans une organisation, défendre une si-tuation familiale ou sociale particulière, ...

Il y a un collectif latent : la responsable administrative, le coordonnateur, l'équipe d'animation, les éducateurs de nuit, le président d'un conseil d'administration, … des professionnels ou non qui vont écrire ensemble.

Comment s'y prennent-ils ?

Ils récoltent des matériaux : des observations faites individuellement dans un carnet de notes, des récits partagés en réunion, des écrits anciens, un prescrit légal, ... Ils discutent, clarifient, précisent, parfois se disputent, ne sont pas d'accord, argumentent. Quelqu'un est désigné ou se propose pour prendre des notes au vol, fera déjà une première sélection ou dégagera une structure potentielle.

Ils choisissent le support : l'image, la parole, l'écrit, ... ; le langage et la forme en fonction du destinataire : le sens commun pour s'adresser aux « publics » ; le langage administratif, traduire en 4000 signes avec en annexe l'analyse du territoire ou en 1200 caractères espace compris les objectifs de l'action, ... 
Ils organisent voire réaménagent au mieux les autres écrits : l'articulation entre la fiche-activité et le rapport annuel, la récolte des données avec les partenaires et la rédaction de l'analyse du territoire, la tenue du journal de l'atelier et le rapport d'évaluation, ...

Ils structurent ce va-et-vient entre l'action et l'écriture à plusieurs, clarifient les procédures de validation allant parfois jusqu'à créer une équipe-projet mobi-lisant ainsi leurs compétences d'animation.

Et enfin, à quelques-uns, deux ou trois pas plus, ils structurent le texte, rédigent le propos, relisent pour débusquer les erreurs langagières, les fautes d'orthographe, les incohérences entre les différents paragraphes, ...

Ils font preuve d'audace, de ténacité, de lucidité, d'imagination. Ils contournent les obstacles qui sont à la fois d'ordre psychologique : la peur de l'exposition, le poids du jugement, la crainte de l'engagement, ... ; d'ordre culturel : la place de l'écriture dans l'exercice du métier, les représentations de l'écrit administratif, … d'ordre éthique ou déontologique : écrire et lever le tabou de l'inceste dans cette famille, avoir les 
« bonnes » informations, ... ; d'ordre organisationnel : consacrer du temps dans l'organisation du travail pour réfléchir à plusieurs, disposer d'un ordinateur, coordonner la rédaction finale, …. ; d'ordre institutionnel : clarifier l'attendu, partager les enjeux, qu'ils soient liés au territoire ou à l'association, ... ou encore 
d'ordre technique : avoir les compétences langa-gières, des capacités d'abstraction, ...

Et enfin, ils rendent ces écrits publics ou partiellement publics : ils les déposent sur un présentoir, les rangent dans un classeur, les envoient aux commanditaires et/ou aux destinataires. Ces écrits deviennent à leur tour l'objet d'une procédure de lecture peut-être collective.

 

Une forme plurielle
Ecrire reste aujourd'hui la démarche la plus courante pour inscrire des paroles, des idées, des actes sur un support ; rendre lisibles des pratiques ; raconter des expériences. Elle n'est pas seule à véhiculer des savoirs, des récits, des instructions. L'image peinte, le film, le pictogramme sont autant de formes d'écri-tures plongeant leurs racines dans un désir, un besoin, une nécessité d'images, de traces, de communication. Nous pensons à ces pictogrammes repris sur les murs d'une structure d'accueil à l'intention des résidants traduisant le règlement d'ordre intérieur scrupuleusement rédigé et rangé précieusement dans un classeur. Ou à ce film conçu comme un outil pédagogique qui a dû être doublé d'un guide écrit.

Ce sont autant de formes que peuvent prendre l'écriture professionnelle au-delà d'un formulaire, d'un rapport ou d'un dossier.

 

Un chemin d'accès au politique
Rejoignons Michel Dias2. Ce dernier s'appuie sur la réflexion de Hannah Arendt et les liens qu'elle fait entre la création artistique et l'activité politique.

Faisons un parallèle avec l'écriture professionnelle comme un des chemins d'accès au politique.

Premier repère : L'espace public
Les hommes qui se livrent à l'activité politique ménagent un espace au sein duquel il est question des affaires publiques et ils préservent cette sphère publique contre toute ingérence des intérêts et besoins d'ordre strictement privé3. Passer de la « sphère privée » du dossier de guidance ou du journal de bord de l'atelier, confronter les observations annotées au jour le jour aux orientations prises par une association, argumenter au sein d'un rapport d'activités de la pertinence de la guidance ou de l'ani-mation d'un atelier n'est-ce pas une première sortie dans l'espace public ?

Deuxième repère : Le jugement
Tout comme en politique, une décision doit être prise, et cette décision est prise à propos du monde. Il s'agit d'un jugement et non pas d'un raisonnement, processus mental équivalant à un dialogue avec soi-même alors que le jugement repose sur un accord potentiel avec autrui.4 Qu'en est-il donc de ces débats d'équipe parfois houleux à l'occasion de l'écriture d'un rapport d'évaluation ou de ces interrogations à la lecture d'un plan de développement d'une organisation rédigé par un précédent coordonnateur ? 
Des orientations sont prises par les uns, rédigées par d'autres, parfois seul(e)s, et mises en œuvre par d'autres encore. Hannah Arendt nous dit Michel Dias, établit que l'exercice du jugement ne ressort pas de l'activité théorique dont l'enjeu est la connaissance de la vérité mais bien de l'activité politique dont l'enjeu est l'accord entre les hommes5. C'est alors qu'on mesure toute l'importance que peut prendre un PV de réunion, un extrait de compte-rendu d'assemblée générale voire de ces délais reportés dans le dépôt d'un dossier de reconnaissance car ce dernier fait des aller-retour entre un échevin, une directrice, une équipe.

Le jugement sur la pertinence d'une telle activité est une question de choix politique, une prise en compte de points de vue et une validation collective avant même sa traduction dans un dépliant ou un rapport d'activités.

Rajoutons un repère supplémentaire : La recommandation.
Certains écrits sont des outils au service des politiques publiques. Au-delà d'une justification de l'utilisation des deniers publics, un rapport d'activités d'une organisation peut aussi rendre compte de mutations sociales locales, de la nécessité de prendre en compte ces réalités jusqu'alors ignorées par les pouvoirs publics. Témoins directs, les professionnels, par leurs écrits, peuvent recommander, conseiller, être des interlocuteurs politiques. Encore faudrait-il que chacun conçoive et partage cette fonction sociale particulière des écrits professionnels. Quoi qu'il en soit, n'est-ce pas se mêler des affaires de la cité ?

 

Et « eux » ?
Nous ne pourrons conclure cet article sans une attention particulière à la place du « public » dans cette démarche d'écriture. Où sont-ils ? Sont-ils les matériaux ? Sont-ils au cœur même du processus associés à la définition du sens des actions et de leurs écritures ? Sont-ils des témoins ? Ont-ils pris la plume pour rédiger ?

 


1. L'écriture dans la création collective - Table ronde - FITA octobre 2000
2. Hannah Arendt, Culture et Politique – Michel Dias – Paris – L'harmattant - 2006
3. Ibid p.126-127
4. Ibid p.133
5. Ibid p.129