Pour parler de nos métiers de formateurs, d'animateurs socioculturels ou de travailleurs du social, nous devons décrire ceux vers qui nous orientons nos actions. Nous sommes contraints de les nommer. Pour ce faire, nous devons les identifier, les distinguer, les caractériser sans les stigmatiser, sans les enfermer. Nous n'y échappons pas. Il est courant de parler de « publics fragilisés », ou « défavorisés », « d' usagers » ou de « bénéficiaires », de « population » ou de « gens ».

Parfois, nous sommes encombrés par ces termes. Pour des raisons méthodologiques, comment les « faire participer » dès lors qu'ils sont « usagers » ? Pour des raisons éthiques ou politiques, comment les nommer ? Les caractériser ? Pourquoi parle-t-on de milieux « défavorisés » ? Parce que le terme populaire n'a plus de sens aujourd'hui ?

Un objet métier ?
Reprendre ce concept d'objet métier pourrait apparaître comme un brin de provocation. Métier d'accord mais objet ?

Cependant, l'objet métier, nous dit wikipédia, est un concept ou une abstraction, ayant un sens pour des acteurs d'une organisation. L'objet métier permet de décrire les entités manipulées dans le cadre de la description du métier.
Exemple : « Mon métier consiste à gérer les comptes bancaires de mes clients » ; les objets métier sont le compte bancaire et les clients. Il est précisé que l'objet métier peut être matériel (exemple, tout produit reçu ou expédié, une table, un wagon, etc.), immatériel (exemple, un service, un compte bancaire, etc.) ou virtuel (exemple, une réunion, un service d'organisation, etc.). Wikipédia ne précise pas la nature du « client ».

De quoi parle-t-on en échangeant sur la formation que nous animons, l'atelier que nous organisons dans cette école avec les enfants de 6ème primaire ou la récolte des opinions que nous faisons lors de ce marché ? Nous décrivons notre métier au travers de ces différents objets.



Un objet métier ?
Les « publics-usagers-bénéficiaires-population-gens » prennent de la place dans nos interventions non pas parce qu'ils sont au cœur même de nos pratiques mais parce que parler d'eux, c'est difficile. Pourquoi parle-t-on de « publics » à « viser » à « cibler » ? Parler de « popula-tion » ou de « gens », cela va-t-il nous aider à parler de nos métiers, à ajuster nos interventions ? Comment nommer ces hommes, ces femmes, ces enfants qui viennent affecter nos sens ? Sur quoi met-on le couvercle lorsque nous parlons de nos actions ? Pouvons-nous ouvrir cette boîte noire1 seulement quand notre action se crashe ?

Faisons un petit détour pour tenter de comprendre cet inconfort.

 

Un fait historique
Début des années nonante, j'assiste à la transformation des équipes d'action en service d'aide en milieu ouvert. Nous étions passés d'une logique à l'autre traversant cette mutation sans en avoir mesuré les conséquences.

Une dizaine d'années plus tard, je découvre que cette mutation traverse d'autres secteurs, le secteur jeunesse, qui dans son décret de 2000 reprend les termes « d'usagers », de « public potentiel » au côté de « jeunes » ; le secteur des centres culturels, qui dans un souci de considération et de confort des « usagers culturels » s'engage à respecter un code s'apparentant à un code de déontologie ; le secteur des CPAS dans lequel on parle de la participation culturelle des « usagers de CPAS », ... 
Nous avions affaire à des usagers de services, la lame consumériste nous touchait donc tous. Comment allions-nous passer à l'action politique, le cœur de l'Éducation permanente, avec des « usagers » ?

Joseph Haeringer et Fabrice Traversaz s'intéressent, début des années 2000, aux associations sociales et médicales et à leur mode d'organisation2. Leur analyse me semble bien utile pour comprendre ce qui arrive aussi dans le champ socioculturel.

Pour ces auteurs, il existe quatre logiques institutionnelles émergentes qui soutiennent la création d'une association. Il y a la logique domestique, d'aide, d'entraide et de mouvement. Chaque association est fondée sur l'une d'entre elle.

Ils pointent aussi quatre logiques subséquentes qui vont venir entacher le fonctionnement de ces organisations, la logique de gestion, professionnelle, volontaire et celle du « public ». 
En l'occurrence, les pouvoirs publics subsidient l'associatif en fonction d' un public « visé », « ciblé ». 
Le secteur de l'Éducation permanente ne sera pas épargné puisque dès sa naissance, dans les années soixante, nous distinguons les jeunes des adultes, les femmes, les immigrés, ... vers qui nous devons orienter des actions particulières.

Jean-Victor Louis et Stéphane Rodrigues, plus ou moins à la même époque, s'intéressent aux dispositions légales au niveau européen3. Ils épinglent les mots « public » et « citoyen ».

Le mot « public » renvoie aux prestations destinées à l'ensemble des personnes situées sur un territoire donné. C'est une définition inclusive, nous dit Damien Contandriopoulos4 : le « public » = la population avec une uniformisa-tion d'intérêts contradictoires. Celui-ci propose de l'envisager dans une perspective exclusive : le « public » = groupes sociaux avec une prise en compte différenciée d'intérêts particuliers.

Cette distinction se retrouve dans la proposition faite par Jean Blairon qui suggère deux approches, l'approche public et l'approche population privilégiée aujourd'hui dans le secteur des centres culturels.

Si nous remettons un peu d'ordre, l'approche population renvoie à l'existence de groupes aux enjeux et intérêts parfois contradictoires, l'approche public renvoie quant à elle à la prise en compte de groupes sociaux avec des intérêts particuliers.

Exemple : Dans cette commune, la population est composée de se-niors, de navetteurs, de jeunes, de femmes seules avec enfants, de professionnels de la santé, ... Chaque groupe a des intérêts particuliers ; ces intérêts peuvent être parfois contradictoires, disposer ou non de parkings, faire ou non la fête le soir, ...

Si il s'agit d'une transaction commerciale, nous disent Jean-Victor Louis et Stéphane Rodrigues, nous parlerons de « client ». Forçons les traits, et si il s'agit d'un service rendu, parlerons-nous d' « usagers » ?

Enfin, le terme « citoyen », terme cher à l'Éducation permanente, renvoie à des membres appartenant à une communauté. Le fait d'appartenir à cette communauté entraîne pour conséquence un accès conditionné à un service. Il s'agit d'un droit à un service reconnu à des citoyens dont les conditions sont fixées par la loi. Épinglons quelques exemples : le droit des usagers culturels, l'accès aux publics fragilisés dans les 
musées, ...

Quoi qu'il en soit, le mot « public » est d'usage courant. Nous l'uti-lisons mais il reste un concept difficile à cerner et à manipuler.

 

Un concept difficile à cerner et manipuler
Rejoignons Jean-Pierre Esquenazi5 dans sa réflexion. En effet, certaines catégories de « public » sont faciles à cerner comme les médecins ou les paysans par exemple. Par contre pour d'autres, c'est beaucoup plus complexe : quel est le public du Doudou ou du dernier Alan Parker ?

 

Pourquoi est-ce si difficile ?
Parce que le « public » n'existe pas en soi. Il est public de quelque chose. Pour pouvoir discerner le public, il faut donc saisir l'action ou l'activité dont il y a « public ». Pour pouvoir parler du « public » en Éducation permanente, il faut pouvoir saisir ce qu'est l'Éducation permanente... Peut-on utiliser ce mot dès le moment où nous sommes dans l'action politique ?

Par ailleurs, le « public » existe par la réputation, l'aura dont est entouré l'événement, l'activité ou l'association. Le « public » est donc cette partie de la « population » qui aura compris, perçu cette spécificité.

Enfin, l'ensemble des personnes rassemblées à l'occasion d'un événement est lui-même très malaisé à prévoir et à définir. Nous pouvons tout au moins dire que c'est une communauté provisoire avec une diversité de réactions, d'identité et de pratiques.

Et pour corser le tout, les traits que nous attribuons au « public » dépendent des orientations prises par celui qui l'analyse.

 

La leçon pratique de Damien C.
Une des leçons pratiques tirées par Damien Contandriopoulos6 est qu'il n'existe aucune définition ou conceptualisation satisfaisante du « public » si ce n'est qu'il est la source ultime de légitimité7 de notre action.

Il nous invite dès lors à nous interroger sur la définition que nous en donnons avant de prétendre les « faire participer ».

Peut-on parler d'usagers, de bénéficiaires, de gens à partir de l'Éducation permanente en tant que projet politique avec ses valeurs et ses méthodes propres ? Oserions-nous dire interlocuteurs ? Partenaires ? Acteurs ? … ?

 

 

 

1. La boîte noire en systémique désigne l'élément dont on a décidé de ne pas faire l'analyse interne et dont on ne retient que les fonctions et les effets au sein du système étudié
2. J. Haeringer et F. Traversaz : Conduire le changement dans les associations d'action sociale et médico sociale – Édition Dunod – 2002
3. Les services d'intérêt économique générale de l'Union européenne – J-V Louis et S. Rodrigues – Bruylant – BXL – 2006 (p86-199)
4. La participation de qui ? La construction logique et symbolique du « public » Damien Contandriopoulos
5. J-P Esquenazi – Sociologie des publics – La découverte – Collection Repères n°366 – 2003 – Paris
6. La participation de qui ? La construction logique et symbolique du « public » Damien Contandriopoulos
7. Légitimité : La légitimité est ce qui est tenu pour juste. Un pouvoir peut être considéré comme légitime lorsque ces actions apparaissent conformes et que le groupe sur lequel il s'exerce accepte et reconnaît comme sien.