Suzanne : la quarantaine, séparée de son mari, formatrice en éducation permanente.

 

Marc : la quarantaine, prof d'histoire.

 

La mère de Marc.

 

Le père de Marc.

 

Scène 1 : Dans la voiture

Une voiture roule sur une petite route des Ardennes belges. Marc conduit. Sonnerie de gsm. Suzanne fouille dans son sac et trouve son téléphone portable. Elle décroche.

 

Suzanne : Allô. Oui, ma louloute. Oui. Non. Oui. Oui.

 

Marc : C'est qui ?

 

Suzanne : (à Marc) C'est Élisa, elle est bien arrivée aux sports d'hiver. (à sa fille) Joyeux Noël, ma louloute. Amuse-toi bien. Et n'oublie pas de te protéger. Oui, je sais l'âge que tu as mais on ne sait jamais.

 

Suzanne raccroche en soupirant.

 

Marc : Tu soupires parce que ta fille te manque déjà ?

 

Suzanne : Je soupire parce que je ne comprends pas son père. Il croit lui faire plaisir en l'emmenant à Courchevel alors qu'elle ne demande qu'à passer un peu de temps avec lui. On est vraiment très différent.

 

On entend une musique à la radio.

 

Marc : J'adore cette musique.

 

Suzanne : C'est Confetti's, The Sound Of C. On écoutait ça tout le temps à la Maison de Jeunes, quand j'étais ado. Elle prend tendrement la main de Marc.

 

Marc : Voilà seulement un mois qu'on sort ensemble et on n'arrête pas de se découvrir des goûts en commun. On est vraiment sur la même longueur d'onde. Marc gare la voiture. Voilà, on est arrivé.

 

Scène 2 : Dans la maison des pa-rents de Marc

 

Suzanne et Marc entrent dans une maison cossue mais décrépie. Ça sent le feu de bois et la compote d'airelles.

 

Mère de Marc : Vous connaissiez La Roche ?

 

Suzanne : Connaître, c'est un bien grand mot. Je suis venue faire un accompagnement d'équipe, il doit y avoir deux ans, dans une association du coin.

 

Le père de Marc invite le couple à passer au salon et sert l'apéritif.

 

Père de Marc : Voici une petite liqueur de prunes que je distille moi-même, vous m'en direz des nouvelles. Dites à propos, Suzanne, dans la vie, vous travaillez ?

 

Suzanne : Vous pouvez appeler ça comme ça, oui. Je suis formatrice en éducation permanente.

 

Père : Ah !? Jamais entendu parler de ça.

 

Marc : Moi non plus, avant de rencontrer Suzanne, je ne connaissais pas. Pour simplifier : moi j'enseigne à des ados. Suzanne à des adultes.

 

Suzanne : Je t'adore mon chéri mais j'aimerais faire une petite distinction, si tu le permets : toi, tu « enseignes », pas moi.

 

Père : Et alors, Suzanne ?

 

Suzanne : Alors, quoi ?

 

Père : Ma liqueur de prunes ?

 

Suzanne : Elle se racle la gorge. On goûte bien la prune.

 

Mère : (de la cuisine) Elles sont du jardin !

 

Marc : Ah bon, tu ne donnes pas des cours ?

 

Suzanne : Non, je forme des adultes impliqués dans des actions d'éducation permanente.

 

Père : Oulala… Ça jargonne un peu pour moi.

 

Suzanne : Vous n'êtes pas le seul pour qui c'est obs-cur ! Disons que notre public est, généralement, composé de personnes impliquées professionnellement ou bénévolement dans une association. Ça peut être aussi des personnes militantes ou qui font partie de groupes émergents. Elles souhaitent, en tout cas, faire bouger un peu les choses là où elles sont, dans le sens d'une société plus juste.

 

Marc : (agité) Pour former, tu dois bien donner une « matière ». Moi, comme prof d'histoire, j'ai un programme. Là avec mes élèves, je vois la révolution industrielle.

 

Suzanne : (restant calme) Toi, en tant que prof d'histoire, tu t'intéresses aux faits, aux dates, à la chronologie. Moi, comme formatrice en éducation permanente, je ferais prendre conscience aux parti-cipants que cette révolution industrielle est le berceau d'une société de plus en plus inégalitaire. On essa-yerait de comprendre les enjeux en présence.

 

Père : Il se resert un verre de liqueur. Ça me semble bien théorique, tout ça.

 

Suzanne : Non, ce ne sont pas que des idées abstraites. La semaine dernière, par exemple, j'intervenais dans une association socio-culturelle. Ils souhaitaient un accompagnement car cette équipe vit des conflits. Dans ce genre de situation, nous faisons souvent l'hypothèse que le problème se situe « ailleurs » que dans l'interpersonnel. En grattant un peu, je me suis aperçue qu'ils ont trois ordinateurs pour sept travailleurs. Pour faire rapide, lors de l'accompagnement, ils ont pris conscience que la raison principale de leur appel à l'aide ne venait pas, finalement, d'un conflit entre des personnes mais d'un problème organisationnel : la direction ne met pas les moyens nécessaires à la disposition de ses travailleurs. Une des pistes était évidemment d'aller frapper à la porte de la direction pour réclamer des ordinateurs supplémentaires. Celle-ci a expliqué qu'elle ne pouvait pas fournir plus d'ordinateurs pour le moment. L'intérêt de cet exemple est que les travailleurs ont vu le problème dans une perspective plus large. Ils ont replacé la question là où elle se pose : la direction n'est pas en mesure, pour l'instant, de donner à ses employés les bonnes conditions pour travailler. C'est ce niveau-là qu'il faut interroger. C'est un mécanisme de pensée qu'il faut entraîner, pour sortir de la responsabilité individuelle.

 

Mère : (elle sort la tête de la cuisine) Oh, ça me fait penser à : « Donne un poisson à un homme, il mangera un jour, apprend lui à pêcher, il mangera toute sa vie ».

 

Père : D'où est-ce que tu sors cette phrase, toi ?

 

Mère : C'est le petit voisin qui passe chaque année pour vendre les modules des « îles de paix » qui dit ça.

 

Suzanne : Oui, si on veut. L'important est que les gens deviennent acteurs, si possible collectivement. Mais contrairement à votre exemple, Madame, la pêche devrait être plus qu'un moyen technique. On devrait alors, aussi, amener les gens à réfléchir sur ce qu'implique l'action de pêcher, socialement et politiquement.

 

Marc : Tu compliques tout, Suzanne. Qu'est-ce que la politique a à voir là-dedans ?

 

Suzanne : C'est bien de savoir pêcher mais si la rivière se trouve, par exemple, à côté de la multinationale qui pollue la rivière ? Ou si tout le village se met à pêcher au même endroit ? Notre mission est aussi de ramener le questionnement politique au cœur de l'action.

 

Mère : Et est-ce que vous savez que manger trop de poisson n'est pas bon pour la santé ?

 

Suzanne : Oui, et cet aspect-là, aussi, pourrait faire partie du rôle de l'éducation permanente ! Dans notre jargon, on dira que l'éducation permanente doit, nécessairement, amener à regarder la réalité avec complexité.

 

Père : C'est bien beau, tout ça mais moi, il me semble que votre éducation permanente, c'est un peu comme quand je reçois le syndicat dans le bureau de mon entreprise. Ces gens-là ont, quand même, un problème avec le pouvoir.

 

Suzanne : Nous, on tente d'agir, pour qu'à terme, il y ait un partage plus équitable du pouvoir.

 

Marc : (se tassant dans son fauteuil) Est-ce que tu te rends compte que tu fais de l'idéologie ?

 

Suzanne : (convaincue) Bien entendu ! (enjouée) On ne peut pas ?

 

Marc : Non. L'enseignant se doit de rester neutre. Déontologiquement, il ne peut pas inculquer des idées politiques aux élèves.

 

Mère : Vous pouvez passer à table, j'apporte les entrées. Suzanne, j'espère que vous aimez le pâté en croûte ?

 

Suzanne : Ce sera l'occasion de goûter.

 

Père : Mais, Suzanne, pour votre éducation permanente là, il faut être socialiste ?

 

Suzanne : Non, pas nécessairement ! Mais l'éducation permanente prône des valeurs progressistes et égalitaires, on parlera plutôt d'un « idéal socialiste ». Il est fort probable que peu de formateurs en éducation permanente votent à droite mais ce n'est pas pour ça qu'ils ont la carte du Parti Socialiste ou d'Ecolo. Il y a d'ailleurs des chrétiens clairement progressistes. Par exemple au MOC.

 

Mère : Elle sert l'entrée. De toute façon, en politique, c'est tous les mêmes.

 

Suzanne : Justement !!! C'est pour ça que nous tentons de susciter l'envie d'agir et de construire des systèmes d'actions alternatifs.

 

Marc se prend la tête entre les mains.

 

Suzanne : Qu'est-ce qu'il y a, Marc ? Ça ne va pas ?

 

Marc : (dépité) Tu fais de l'idéologie !!!

 

Suzanne : (agacée) Marc, toi aussi, tu fais de l'idéologie mais tu n'en es pas conscient ! En enseignant dans une école catholique, est ce que tu ne minimises pas un peu les guerres de religion ?

 

Marc : Je fais comme je peux, Suzanne, pour ménager la chèvre et le chou.

 

Suzanne : Moi, je m'assume volontairement sur le plan professionnel comme non neutre et je ne fais pas passer des « idées » mais des « valeurs ». Avec les participants, nous interrogeons le sens de ce qui fait leur quotidien. Et je vais me permettre d'en rajouter une couche : par définition, une formation en éducation permanente ne PEUT pas être neutre.

 

Mère : Ne vous disputez pas, c'est Noël. Et alors, mon pâté en croûte, il vous plaît ?

 

Suzanne : Elle avale, avec peine, un dernier morceau. Il est… parfumé.

 

Mère : C'est une recette familiale. Le petit secret réside dans le temps de cuisson des abats.

 

Suzanne : Elle porte sa serviette à la bouche. Ah...

 

Père : Et qu'avez-vous fait comme études, Suzanne ?

 

Suzanne : Comme l'école et moi, ça faisait deux, j'ai juste mon diplôme d'humanité. Je n'ai pas suivi de formation spécifique pour faire ce que je fais. Mais j'ai toujours été impliquée dans l'associatif. On peut dire que c'est mon parcours qui m'a formée ! Par contre, je suis l'actualité en permanence.

 

Marc : Ça je vous assure, elle ne décroche jamais. Elle lit tout ce qui passe sur l'actualité politique, sociale, socio-culturelle, les modifications des décrets et j'en passe et des meilleures.

 

Suzanne : Désolée, Marc. Je sais que ça me prend beaucoup de temps. Mais c'est un outil de travail non négligeable pour être au plus près des réalités de nos participants.

 

Marc : Décidément, on ne se comprendra jamais, on est tellement différent.

 

Suzanne : C'est pas ce que tu disais dans la voiture, il me semble.

 

Une fumée épaisse s'échappe de la cuisine.

 

Père : Il renifle. Qu'est-ce que ça sent ?

 

Mère : Elle se précipite dans la cuisine. Vous parlez, vous parlez, vous parlez… eh bien, voilà, moi, j'ai laissé brûler la dinde!!!

 

NOIR.

 

Petite note pour les lecteurs inquiets : rassurez-vous, le couple de Suzanne et Marc va bien. Suzanne tente de dégager plus de temps pour Marc. Marc, quant à lui, est en pleine lecture de (« Education populaire et puissance d'agir » de Ch. ).

 

Quel formateur en éducation permanente n'a jamais éprouvé de difficultés à répondre à la « simple » question : « En quoi consiste votre métier ? ». A l'occasion de ce centième numéro, nous avons souhaité nous attaquer à cette épineuse réponse. L'intention n'est pas de prétendre à une définition figée et exhaustive mais bien de se jeter à l'eau et de proposer, sous forme créative et décalée, une manière de circonscrire ce qui anime intrinsèquement notre passionnant travail.

 

Maud Verjus est formatrice en éducation permanente au CESEP.

Luc Jaminet est metteur en scène de théâtre et pé-dagogue.

 

Au départ de parcours de formateurs, d'une étude du CESEP sur l'éducation permanente et ses enjeux1 et d'un travail d'équipe, Maud Verjus a recensé une série d'éléments qui définissent théoriquement le métier.

Le challenge, en collaboration avec Luc Jaminet, était d'utiliser les codes de l'écriture théâtrale pour donner vie à Suzanne, une formatrice fictive en éducation permanente… et lui refiler la patate chaude !!!

 

Collaboration entre Luc JAMINET et Maud VERJUS

 

 

1. Etude de 2012 : « Education permanente : ses enjeux actuels et à venir. Christine DELAYE et Chantal DRICOT