L'intimité mise au secret, un problème de vieux ?

 

Trois situations particulières ont ébranlé mes convictions. 

 

La première se passe lors d'une conférence sur les écritures de l'intime organisée par Kalame, un réseau d'animateurs d'ateliers d'écriture. Nous y abordons la question du récit et du dévoilement de l'intime, ses limites et atouts comme matériau d'écriture, la légitimité de l'animateur et de l'écrivant, ... Nos échanges portent tant sur le texte que sur les pratiques d'animation dans leurs dimensions méthodologiques et éthiques. Et puis, Jean Van Emelrijk, psychologue et thérapeute systémicien suggère de parler d'extimité plutôt que d'intimité. Que veut-il dire ?

La seconde situation se passe lors d'une journée de formation que j'anime sur la question du secret professionnel partagé entre des intervenants venant de secteurs différents et qui échangent entre eux des informations concernant des jeunes, des familles, d'autres professionnels. Le devoir de discrétion et le partage de l'intime aux autres sont au coeur de leurs pratiques. Et là, à nouveau, un des participants m'interpelle sur la nécessité de revoir ce pacte de confidentialité à l'aune de l'extimité. Que veut-il dire ? 

Il fait alors référence aux expériences de la clinique de concertation en santé mentale et à l'invitation faite par J-M Lemaire1 d'entrer dans les questions que pose le secret partagé en contournant les autoroutes jalonnées par l'universalité d'un pacte de confidentialité hermétique comme condition incontournable d'un travail thérapeutique. Il ne remet pas en question l'utilité de ce pacte mais bien son universalité comme règle immuable. Et, il souligne que face à certaines situations, recevoir, écouter, partager des récits et des informations a permis aux professionnels d'envisager des alternatives à la paralysie et au morcellement des interventions des professionnels.

La troisième situation est la lecture d'un livre dont je reprends ici un passage. Etrange paradoxe : la civilisation du partage, qui s'épanouit sur Facebook est aussi celle de l'ego démesuré. Chacun peut désormais écrire le récit de sa propre vie. Au passage, les « facebookeurs » réinventent la sociabilité en rédéfinissant les frontières du privé et du public nous dit Fabien Benoit.2

Il poursuit, en citant l'ouvrage de Jean-Marc Ma-nach3, il y aurait d'un côté la génération des parents et de l'autre la génération des transparents. L'une cherchant à protéger sa vie privée de manière quasi obsessionnelle, l'autre sachant à peine ce qu'est la vie privée. 

En formation comme dans diverses banderilles, je m'obstine à interroger la place de l'intime, son dévoilement, son respect ; les tensions éthiques que cela crée ; les principes déontologiques et règles juridiques que cela nécessite. 

Pourquoi cette obsession ? Parce que ce qui fait le coeur de notre métier est l'expérience professionnelle racontée dans un groupe en formation. En racontant cette expérience professionnelle, un(e) participant(e) livre une partie de soi parfois très intime et se met à la merci des autres voire du désir d'emprise au coeur de toute relation pédagogique posée par Patricia Vallet4.

En effet, aucun formateur n'est à l'abri de cette pointe d'agacement et d'irritation face à certaines situations et cette volonté de tracer LA voie à suivre. 

Et puis, ces trois situations viennent ébranler mes convic-tions, éclairent cette réflexion par un nouveau concept : l'extimité. Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que ça implique dans les pratiques professionnelles touchant à l'intime ? 

Et si le devoir de discrétion n'était qu'un problème de vieux un tantinet dépassés par les mutations technologiques et culturelles ? Encombrés de conventions et d'apprentissages qui nous auraient contraints au silence et qui seraient aujourd'hui dépassés ? D'une morale voire d'une morale professionnelle, la déontologie, qui serait à réinterroger ? Nous ne parlerions plus d'intimité à mettre au secret mais d'extimité à explorer.

 

 

 

L'extimité, un enjeu du XXIème siècle ?

Avec le XXIème siècle, nous entrerions dans l'ère de l'exti-mité. Qu'est-ce que c'est ? Depuis quand et où parle-t-on d'extimité ?

Un petit détour par wikipédia5 nous apprend que le terme n'est pas neuf. Il a été utilisé dans une revue française, en 1923 et désigne ce qui est tourné vers le dehors, en prise sur les événements extérieurs. Le mot est ensuite proposé par Jacques Lacan en 1969 mais reste limité à un usage théorique et spécialisé. 

Enfin, toujours selon wikipédia, Serge Tisseron le reprendra en lui donnant une signification différente dans son ouvrage6 consacré au phénomène « Loft Story ». Il prétend par là s'opposer au mot « exhibitionnisme » utilisé au sujet des lofteurs, qui lui parait inadéquat. 

Nous pourrions aller plus loin dans cette opposition entre extimité et exhibitionnisme mais tel n'est pas mon propos. 

Retenons à ce stade-ci un élément de la définition de ce que veut dire extimité ce qui est tourné vers le dehors, en prise sur les événements extérieurs et que ce terme est utilisé dans le domaine de la santé mentale. Jacques Lacan était psy-chanalyste. Serge Tisseron est psychiatre. Par ailleurs, les deux situations, dont je vous ai parlé en début d'article, concernaient toutes les deux des métiers qui touchent à l'intime que ce soit le récit de vie dans les ateliers d'écriture ou la pratique thérapeutique avec des familles en crise ou en grandes difficultés dans la clinique de concertation.

Sans parler d'extimité, l'utilisation de Facebook et plus largement des réseaux sociaux vient interroger un désir de se montrer à l'autre.

 

 

 

D'où vient ce désir d'extimité ?

Que nous apprend Serge Tisseron ? Rendre visibles certains aspects de soi qui pourraient être consi-dérés comme relevant de l'intimité est constitutif de la nature humaine et nécessaire au développement psychique de la personne. S'exposer serait donc vital pour chacun d'entre nous dans la construction de notre estime de soi, de notre identité voire de nos identités multiples et des relations que nous construisons avec les autres. En d'autres mots, nous devons montrer des fragments de notre intimité pour pouvoir exister. 

Mais ce désir d'extimité a d'abord besoin d'un espace d'intimité pour se construire. Petite précision, Serge Tisseron introduit une distinction entre l'intime et l'intimité. L'intime est ce qui est non partageable parce que trop peu clair à nous-même. L'intimité, quant à elle, a suffisamment pris forme, est suffisament perceptible pour que nous puissions la communiquer. Mais l'intimité de chacun devient vite ennuyeuse si nous ne pouvons pas la partager avec d'autres, dans la sphère privée, la famille, les proches ou dans la sphère publique par l'utilisation des réseaux sociaux ou des médias. 

 

 

 

L'intimité surexposée

Ce qui est nouveau nous dit Serge Tisseron, ce n'est pas l'existence de ce désir d'extimité, ni même son exacerbation, c'est sa revendication et, plus encore, la reconnaissance des formes multiples qu'il prend. (…). Les pratiques par lesquelles le soi intime est mis en scène dans la vie quotidienne ne revêt pas une seule forme, mais trois : verbale, imagée et corporelle faisant référence aux pratiques développées en outre sur la toile. Il rajoute que l'intimité y est surexposée. 

Je ferais volontiers un lien ici avec la réflexion que nous avions menée sur l'obscène et ses déclinaisons dans les pratiques de formation et de travail social7. A l'occasion de ce dossier articulations, nous étions revenus sur les pratiques professionnelles vécues comme violentes, intolérables, insupportables par ceux et celles qui les subissent. 

A quoi touche-t-on ? Est-ce seulement une question de pouvoir et d'emprise ? Au-delà de l'indélicatesse, serait-ce inconvenant ? indécent ? 

Oserait-on parler là aussi de pratiques obscènes ? Mais, qu'est-ce l'obscène ? Qu'est-ce qui est obscène et qu'est- ce qui ne l'est pas ?

Cette surexposition de l'intime aurait-elle quelque chose d'obscène ?

Nous avions convenu que le caractère obscène n'est pas seulement d'ordre sexuel.

Obscène, dans le dictionnaire historique de la langue française est un adjectif qui signifie « de mauvaise augure, sinistre (d'oiseaux, de présages) passé dans le langage courant au sens de qui a un aspect affreux, que l'on doit cacher ou éviter d'où « sale, immonde » et « indécent ». L'étymologie du mot est inconnue (...). Le mot a été repris avec son sens moderne « qui révolte la pudeur, indécent » en parlant d'une chose, d'un spectacle et d'une personne ». 

Nous avions poursuivi, avec Claude Gilbert8, en disant que l'impression d'obscénité peut venir d'une révélation brutale, crue et confondante par son absence de sens »(...). L'obscénité vient de l'échec momentané de l'apprentissage culturel, de la suspension de l'incessant travail d'intégration. Elle est l'effet produit par la soudaine présentation « d'objets qui laissent sans voix ».

Il invitait les individus participant à la sphère civile (pointons ici les formateurs, les animateurs socioculturels, les travailleurs sociaux) à mettre en oeuvre les règles de l'échange et de la confrontation dans des domaines aussi différents que ceux de l'amour, de la politique, de la pensée, ...

 

 

 

De l'extimité à la réflexivité partagée ?

Livrer à l'autre des images, des propos répondrait donc à une nécessité psychique de construction et d'affirmation d'une singularité et d'un désir de reconnaissance par les autres.

Dès lors, il s'agirait d'aménager des espaces, des moments où on pourrait interroger le sens de ces images, morceaux d'histoire et paroles rendues publiques.

Cette démarche profondément "méta" permettrait à la personne de se construire, de se découvrir. Qu'a-t-elle voulu dire ? Pour quoi ? De quoi pourrions-nous parler ensemble ? Des croyances, valeurs, représentations que nous partageons ? Des places que nous prenons sur la toile, dans l'atelier, sur la page ? De ce que veut dire être homme, femme, mère, enfant, aïeul ? 

En quoi sommes-nous semblables ? Différents ? Sur quoi allons-nous nous rencontrer ?

Ce travail de réflexivité que nous partageons dans un groupe pourrait être une occasion d'expérimentations de la nuance, du déplacement, du doute, de l'invention, de l'étonnement. Il inviterait à faire cet aller-retour entre ce que nous rendons public et ce qui serait non partageable parce que, peut-être trop peu clair à nous-même.

Si un des pans des métiers qui ont à voir avec l'intime est d'aménager des espaces balisés par des règles de confidentialité et de discrétion, ce désir d'extimité nous invite à accueillir cette intimité parfois surexposée par un travail de réflexivité partagée.

 

 

 

1. La sélection, la transformation et la circulation de l'information – Dr J-M Lemaire – L'observatoire n°77/2013 – p21-25

2. Facebook - Fabien Benoit - Le monde expliqué aux vieux - Ed 10/18, Département d'Université Poche - Usbeck et Rica - 2013 - p62-63 

3. La vie privée, un problème de vieux cons - Jean-Marc Manach

4. Désir d'emprise et éthique de la formation - Patricia Vallet - L'Harmattan

5. wikipedia.org/wiki/Extimité – 20 janvier 2015, 08:58. »

6. L'intimité surrexposée (éd. Ramsay, août 2001, réédition Hachette, 2003) 

7. Articulations n°35 : L'obscène - Dossier réalisé par Claire Frédéric et Guillermo Kozlowski - Secouez-vous les idées n°76 - déc 207-fév 2008

8. Une démocratie sans civilité – Claude Gilbert in Traverses 29 – L'obscène – Octobre 83 – Centre Pompidou).