Pour ce numéro, nous avons rencontré Véronique CANTINEAU formatrice et directrice du secteur OISP au CESEP.

 

 

FD : Quel est ton parcours professionnel ?

VC : Je suis tombée dans la formation « quand j'étais petite » ! Très jeune, au travers des mouvements de jeunesse, j'ai fait de l'animation régionale et de la formation d'animateurs et de responsables d'équipes chez les louveteaux. Cela m'a tout de suite plu, c'est là que j'ai appris le b.a.-ba de la formation. 

J'ai étudié la psychologie sociale et du travail, je suis moins intéressée par la psychologie individuelle. Ce qui me passionne c'est la psychologie sociale, tout ce qui concerne le collectif : les phénomènes de groupe, l'animation de groupe, avec un angle d'approche sociologique. Un des aspects de cette approche du collectif, c'est le travail. Tout a commencé par un cours d'ergonomie du travail qui portait sur l'ensemble des éléments qui vont rendre le travail agréable ou rébarbatif. Les questions d'orientation professionnelle me plaisent également. Lors de mes études, j'ai choisi de faire mon stage en formation en entreprise. J'ai ensuite assez rapidement travaillé dans un centre de formation professionnelle, où j'avais été stagiaire. Cela m'a toujours bien plu, et j'adore toujours faire ce métier ! 

Il n'y a pas un chemin type pour devenir formateur, c'est ce mélange de profils qui fait la richesse d'une équipe. 

 

 

FD : Qu'est ce qui te plaît dans ce métier de formateur ?

VC : Le plaisir de voir des personnes évoluer. Le plus gra-tifiant pour moi c'est par exemple de recevoir un mail d'un ancien participant disant oser se présenter devant un employeur, avoir décroché un boulot, … cela peut être aussi des changements plus personnels avec des gens qui ont pris des résolutions concernant leur mode de vie, … 

Nous avons eu une participante qui était en colère contre le monde entier. Lors de la formation cette personne a énormément travaillé son amertume vis-à-vis du monde extérieur. La voir, en fin de formation, apaisée, tenant des propos positifs et disant qu'elle avait beaucoup appris et pas uniquement des contenus théoriques, cela a été une belle réussite collective. 

Ce que j'aime aussi c'est le travail en réseau quand on reçoit un appel d'une maison de l'emploi pour nous donner des bonnes nouvelles de tel ou tel stagiaire, c'est très mobilisateur. Cela me donne beaucoup d'énergie. 

 

 

FD : Peux-tu présenter les formations organisées par ton équipe ?

VC : Il s'agit de formations pour des gens qui sont en recherche d'emploi. Ils doivent être demandeurs d'emploi quelles que soient leurs sources de revenus, parfois il y en a qui n'ont pas de revenu. Nous avons trois formations de cinq mois reconnues par la Région Wallonne : La première est assez classique, elle existe depuis 25 ans au CESEP. Il s'agit d'une formation en travaux de bureau qui vise à donner une maîtrise des logiciels bureautiques et des techniques de bureau les plus courants. Les participants ont la possibilité de choisir une orientation pour le secteur associatif et particulièrement de la santé. 

La deuxième est une formation en organisation d'événements. Elle existe depuis 15 ans, elle forme des personnes allant être amenées à organiser des événements dans le cadre de leur fonction. Nous y abordons tous les aspects pratico-pratiques.

La troisième est une formation d'orientation, elle forme les personnes aux métiers de l'informatique. Les gens passionnés par cet univers peuvent venir découvrir les différents métiers s'y rapportant afin de voir si l'un d'eux pourrait leur convenir. Cela leur donne aussi en fin de formation une très bonne culture générale leur permettant de postuler dans différentes fonctions polyvalentes.

Nous assurons également des formations plus courtes d'initiation aux nouvelles technologies dans la cadre des PMTIC. Il y a aussi des projets avec différents partenaires. Actuellement, nous avons deux formations courtes : « Je booste ma recherche d'emploi » et « Communication en entreprise ».

 

 

Depuis dix ans quels sont les changements majeurs que tu as pu constater dans le monde de la formation pour les demandeurs d'emploi et quelles en ont été les conséquences ? 

Les évolutions ont été dans le sens de ce que l'on redoutait il y a dix ans. Soit plus de contrôle entraînant une augmentation de la charge administrative au détriment du travail à faire en direct avec les participants. Un autre point négatif c'est qu'il y a une démultiplication des appels à projets. Comme ils ne sont pas structurels, ils ne nous permettent pas de proposer une offre stable aux bénéficiaires. 

Depuis 10 ans, des portes se sont fermées, comme par exemple le Fonds social européen. Il y a une liste d'institutions éligibles. Si on n'est pas repris dans la liste on ne peut rien avoir même si on a un bon projet. L'idée de départ était de clarifier la situation mais en clarifiant on a surtout rigidifié le secteur. Un grand nombre de personnes sont laissées sur le côté car elles ne rentraient pas dans les nouvelles cases, ou bien elles sont contraintes de faire des choses ne leur convenant pas parce qu'elles ont un niveau de diplôme trop élevé, parce qu'elles n'ont pas encore 18 mois d'inactivité, … Les procédures d'agréments ralentissent notre réactivité aux besoins spécifiques, le temps de faire la demande et d'avoir une réponse la personne est déjà dans autre chose. 

Par contre, l'exigence de créer des partenariats s'est renforcée et ça c'est un point positif. Ces partenariats donnent naissance à des projets très constructifs. Nous en avons un dont l'évaluation est assez bonne avec les CPAS de Genappe, Court-Saint-Etienne et Villers-la-Ville notamment. On sent que ces partenariats se créent en faveur du bénéficiaire. La connaissance des autres opérateurs du secteur permet aussi de mieux répondre aux questions des personnes que nous accueillons. 

Une autre grande différence, les critères d'éligibilité des participants a changé. Il y a dix ans, nous avions des groupes avec des profils fort différents. Cela allait de la licence au CEB, il y avait une émulation positive. Le groupe reste toujours un soutien important aujourd'hui, et je suis admirative de la patience que certaines personnes peuvent avoir vis-à-vis d'autres, qu'elles soient plus lentes ou qu'elles inondent le groupe par leurs soucis personnels. La proportion de gens ayant des problèmes est beaucoup plus importante aujourd'hui qu'il y a dix ans. Le groupe est moins une force apaisante qu'avant. Cela force une adaptation de notre travail, il y a une plus grande part de celui-ci qui est dévolu à l'écoute et à l'accompa-gnement des personnes en difficulté. Nous avons agrandi l'équipe d'encadrement et élargi les missions des formateurs. Avant, une personne qui connaissait bien son sujet, qui s'exprimait clairement et qui res-pectait une progression pédagogique pouvait être un bon formateur en ISP, aujourd'hui c'est le processus qui prime. 

Beaucoup de formateurs ont revu leur mode d'approche car ils voyaient qu'il y avait de plus en plus de gens qui restaient sur le bord de la route. La nécessité de cette modification s'est surtout faite sentir au cours de ces dernières années durant lesquelles la situation s'est accélérée et où de plus en plus de formateurs se sont senti démunis. Cette année, nous allons suivre une formation spécifique pour améliorer nos capacités d'écoute et d'accueil des difficultés rencontrées. L'ensemble des formateurs doit adopter une posture commune afin de ne pas avoir des discours divergents. 

 

 

 

FD : Avez-vous senti un impact des nouvelles dispositions politiques prises pour lutter contre le chômage ?

VC : Nous l'avons surtout senti en 2014 et début 2015 car le gros des exclusions était prévu pour janvier 2015. Lors des inscriptions, nous avons dû tenir compte de ce risque chez certains participants. Le fait d'être exclu pouvait avoir un impact direct sur leur investissement tout au long de la formation. Des participants ont choisi de ne pas faire la formation pour pouvoir rechercher plus activement un emploi même très précaire. Certaines personnes ayant choisi de suivre la formation, sont très stressées car il y a une vraie angoisse face à cette précarité là. Nous avons aussi des participants qui ont arrêté la formation pour un emploi non adapté et de quelques jours. On observe aussi des personnes qui sont assez paradoxalement mises en mouvement par rapport à ça. Comme ils sentent la pression cela leur permet d'initier des choses. Mais il faut que cela se fasse vite et que les compétences que l'on apporte soient significatives et proches de l'emploi, qu'elles augmentent réellement les chances de trouver un emploi. 

Il y a quelques années, on était dans l'idée qu'il fallait que les participants trouvent un contrat classique CDD ou CDI à temps plein ou à mi-temps. Mais il n'y a pas de travail pour tout le monde. Déjà il y a dix ans, on se posait la question du but de ces formations, donner du travail aux formateurs ? Occuper les chômeurs pour dire aux travailleurs : « non les chômeurs ne passent pas leur temps à ne rien faire puisqu'on les forme ! » ? Maintenant je pense que si les participants s'impliquent civilement dans un projet, une asso-ciation de parents, un club de sport, comme bénévole, c'est une réussite. Il ne faut pas oublier que l'on fait de l'insertion SOCIO professionnelle, on n'a pas un but uniquement professionnel. 

 

 

FD : Quelles seraient les conditions idéales, tant pour le formateur que pour le participant ?

VC : Les conditions idéales seraient de pouvoir s'adapter aux besoins de chacun. Avoir le plus de moyens possible et le moins de contraintes possible. Pouvoir quand on rencontre quelqu'un, répondre à ce qui va le plus l'aider à atteindre son objectif professionnel. Plus on a de moyens, plus on pourra s'adapter et plus on pourra répondre aux demandes et diversifier les façons de lever les freins. Par exemple ça peut être du coaching individuel pour permettre à la personne d'identifier ce dont elle a besoin, cela peut-être de l'accompagnement personnel basé sur de l'écoute en miroir vers la personne qui lui renvoie ses contradictions ou bien qui lui fait mettre en avant ses priorités. Ça peut-être également de la logopédie. Il y a plein de moyens qui pourraient être mobilisés. 

Pour pouvoir aider les gens du mieux qu'on peut, il faut non seulement avoir une équipe pluridisciplinaire mais aussi bien connaître les autres institutions. Il faut se créer un réseau mais ça, cela demande du temps et donc des ressources humaines. Renvoyer les gens d'institution en institution ça ne les aide pas. Il faut pouvoir leur conseiller d'aller voir la bonne personne, celle qui a une réponse à leur donner. On ne peut pas se spécialiser en tout ni leur dire : « Ah ça c'est pas nous ! » c'est dégueulasse, ils sont déjà assez ballottés comme ça !! Quand les participants ont des soucis d'ordre matériel, ils ont un taux d'absentéisme très élevé et ils risquent d'avoir des ennuis, il faut qu'ils puissent suivre la formation dans une certaine sérénité.

 

 

FD : Que penses-tu de la notion de travailleur sans emploi qui remplace de plus en plus le terme de demandeur d'emploi ? Est-ce un nouveau terme du vocabulaire politiquement correct ou bien est-ce plus profond ?

VC : Il y a un peu de politiquement correct, un peu dans l'idée que les formations sont un moyen pour agiter les chômeurs. Mais cela peut également être pris dans le sens qu'il y a des gens qui travaillent et qui n'ont pas un contrat comme repris dans les termes de la législation sociale. Ces gens ont une action sur leur entourage, sur la société et donc ils développent des choses intéressantes. Ce n'est pas juste de considérer qu'ils sont inactifs dans la société. Il y a des gens impliqués, on entend souvent que les chômeurs sont des tire-au-flanc et bien moi je peux affirmer que j'en rencontre 150 par an qui ne le sont pas. Ceux que nous rencontrons en formation sont en projet alors qu'il y en a parmi eux qui sont vraiment dans des grosses galères.

 

 

FD : Le mot de la fin ?

VC : Dans l'insertion on est toujours gagnant-gagnant comme il y a dix ans, ça, ça n'a pas changé. Les formateurs sont toujours aussi investis et ils reçoivent en échange autant qu'ils apportent. Le formateur n'est pas un enseignant, il utilise les compétences des participants et ça l'enrichit chaque jour. Le plaisir c'est de voir les participants évoluer car du coup, nous aussi on évolue.