La déontologie

La déontologie relève de ce qui est attendu d'un professionnel dans l'exercice de son métier et décrit ce qu'est la « bonne » intervention ou la « bonne » pratique. S'entendre sur ce qui fait le cœur du métier invite ces professionnels à se mettre collectivement d'accord sur l'idéal qui sous-tend leurs pratiques. 

Par ailleurs, la déontologie renvoie à l'idée d'un corps professionnel et d'une morale professionnelle faite de normes et de valeurs héritées d'une tradition de l'action, de choix politiques et idéologiques. 

Enfin, un code de déontologie permet de réguler des relations par des principes et des règles. Il détermine les engagements respectifs qu'ont à prendre les différents acteurs. Il suppose une adhésion et l'existence d'une instance, d'une autorité qui fait tiers. Elle est destinée à aider les professionnels à interpréter ces principes et ces règles, à trancher en cas de désac-cords voire à décourager les velléités d'abus ou de dérapage1.

La déontologie recouvre donc ce qui s'impose comme obli-gatoire et est délimitée par des normes valables pour toute une profession.

 

Pourquoi n'avons-nous pas encore fixé de déontologie dans le champ socioculturel et plus spécifiquement dans l'Éducation permanente ?

 

Première hypothèse : l'Homme en société

L'Homme en société, concept propre au champ socio-culturel, peut être une clé d'exploration.

Reprenons rapidement ce concept emprunté à Vincent de Coorebyter2 qui l'utilise pour distinguer le champ culturel et socio-culturel. La culture fait primer les œuvres là où le socio-culturel fait primer les hommes ; la culture tient l'Art pour sa propre fin là où la socio-culture le replace dans un contexte sociétal (...).

Lorsque les militants de l'EP des années 70 nous parlent de leurs pratiques, militantes ou professionnelles, ils envisagent tour à tour l'action collective, l'action politique, les nécessaires transformations des collectivités, les rapports de force... Nous pourrions dire que nous nous trouvons sur le versant en société du concept.

Leurs questions, leurs réflexions et parfois leurs dilemmes sont avant tout d'ordre politique, idéologique ou stratégique. Il ne leur semble pas nécessaire de parler de déontologie.

Depuis les années 70, les métiers et les pratiques se sont transformés. Aujourd'hui, dans les formations, en écoutant les professionnels, le balancier oscille vers l'autre versant l'Homme, la personne, l'individu, l'intimité... La relation durable semble être une dimension centrale de l'animation ou de la formation. Nous nous trouvons confrontés à des questions méthodologiques ou des dilemmes d'ordre éthique, faute de déontologie propre. Ces professionnels sont renvoyés à eux-mêmes, bien souvent démunis et seuls face à ces questions. Un code de déontologie ne ferait certes pas disparaître ce questionnement éthique mais pourrait être une balise collective à laquelle ils pourraient se référer.

Fixer une déontologie dans le champ socioculturel et spécifiquement dans l'Éducation permanente nécessiterait de se mettre donc d'accord sur ce qui fondent nos pratiques, la personne, l'individu, la relation durable, les transformations sociales… ? Est-ce pertinent de parler de déontologie ?

 

 

Seconde hypothèse : Des métiers qui s'organisent

Dans le champ socio-culturel, nous retrouvons différents métiers, différentes pratiques professionnelles, l'animation, la formation, l'intervention... 

A ce stade-ci de la réflexion et au vu de ce qui émerge dans plusieurs secteurs où l'on parle de déontologie, je mettrai un focus sur la formation et l'intervention.

Préoccupation qu'on retrouve, dès 2012, dans une analyse3 faite par l'équipe politique du CGé (Changement pour l'Éga-lité) sur la déontologie enseignante. S'appuyant sur les travaux de Eirick Prairat, en sciences de l'Éducation, cette équipe reprend la genèse de leur réflexion, en Communauté française, et tente de montrer en quoi il leur semble que « l'heure de la déontologie » a sonné pour la profession d'enseignant. Elle interroge ce qui constitue le cœur du métier. Le mot « (faire) apprendre » recouvre-t-il la même chose pour tous les enseignants ? Qu'est-ce qui fonde l'identité, la culture professionnelle enseignante ? Existe-t-il des balises communes à tous les enseignants ? Une déontologie peut-elle être une amorce de réponse à ces différentes questions ? En quoi une déontologie peut-elle aujourd'hui répondre à la complexité croissante du métier d'enseignant ? 

Elle conclut cette analyse en proposant quelques repères, le « contrat » entre l'école et la société repris dans l'article 6 du Décret Missions de 1997, le serment de Socrate4, un do-cument interne au secteur sur le secret professionnel partagé5 et la nécessité de replacer la question éthique et déontologique au cœur des pratiques enseignantes.

Les enseignants et les formateurs d'adultes partageraient-ils un même enjeu, celui de l'accès et de la construction du savoir ? Auraient-ils des pratiques professionnelles semblables ? Se reconnaîtraient-ils et seraient-ils reconnus comme exerçant un même métier ?

Au vu des repères déontologiques qui existent que ce soient la proposition du Cgé, de l'APEF6 ou plus anciennement le code de déontologie de Epsilon7, on pourrait avancer cette piste. 

Ou est-ce deux métiers différents qui s'inscrivent respectivement dans des champs distincts ? 

S'il y avait coexistence dans un même champ de la formation, qu'en serait-il de la différenciation des pratiques de formation exercées dans le marchand et le non-marchand ? Parlerait-on de la même chose ? Partagerait-on les mêmes valeurs ? Quelle serait la ligne de démarcation ?

Enfin, en parlant de déontologie, on peut se demander s'il faut voir là le signe d'une maturité des professions de l'éducation, de la formation et du conseil ou s'il s'agit au contraire de la manifestation d'un phénomène de crise où il s'agirait avant tout de prévenir des abus, d'empêcher des excès et de garantir une qualité pas toujours assurée de nos jours8.

Quoi qu'il en soit, l'absence d'un champ professionnel précis fait dire à certains que la formation est un (méta) métier avec une reconnaissance dans certains secteurs (l'aide à la jeunesse, l'Education permanente, l'insertion socioprofessionnelle…). L'exercice du métier de formateur y est en outre balisé par des conventions collectives de travail avec des définitions de fonctions, de barèmes et depuis peu quelques repères déontologiques. 

 

 

Troisième hypothèse : Ce n'est pas (encore) nécessaire… ni suffisant

Un code de déontologie naît d'une nécessité : faire reconnaître une spécificité et préserver des pratiques professionnelles mises à mal dans des relations de pouvoir ou d'autorité.

A deux moments dans l'histoire récente de certains secteurs, des professionnels ont éprouvé le besoin de se donner quelques repères. 

En 2007 : L'APEF9 demande à des praticiens de la supervision collective de développer une approche commune qui puisse formaliser cette pratique. Une brochure précise les fondements, les modalités et propose quelques repères déontologiques précisant qu'il ne s'agit ni d'une charte éthique, ni d'un code de déontologie. Un code de déontologie qui vise à réguler les pratiques d'une profession ne peut provenir que d'une association professionnelle reconnue comme légitime. Ce n'est pas le cas aujourd'hui en Belgique francophone. 

En 2008 : Le réseau Art et Santé mène une réfle-xion sur l'intervention des artistes en milieu d'accueil, d'aide et de soin débouchant sur la rédaction d'un code de déontologie rassurant les intervenants de ces différents milieux sur le fait que l'artiste a réfléchi à sa pratique en faisant reconnaître par ailleurs la profession d'artiste en milieu de soins. 

On voit des éléments qui peuvent déclencher une réfle-xion déontologique : le soin et la relation ; la légitimité et la reconnaissance. Il s'agit bien de dégager une série de balises sur lesquelles s'appuyer afin d'établir des collaborations positives entre les différents partenaires, dans l'attente d'éventuels développements plus ambitieux dans le futur.

Ce que permet le questionnement sur la déontologie lors d'une formation

Jusqu'à aujourd'hui, lors d'une formation, nous passons des accords, des formes de pactes, qui permettent de préciser ce qui est acceptable et inacceptable : rappeler que nous ne communiquerons pas les contenus de formation à un commanditaire, préciser à qui appartient la propriété intellectuelle des notes de formation, définir les règles du jeu dans le cadre d'un appel d'offre au vu de ce que nous voulons défendre comme pratiques de formation… Nous réaffirmons quelques notions comme celles de valeurs, de co-responsabilité, de confidentialité nécessaire, de propriété intellectuelle partagée... 

Pourquoi serait-il nécessaire de formuler des règles déontologiques qui semblent éthiquement évidentes ? Pour rendre lisible une spécificité ? Pour préserver les conditions minimales à l'exercice de notre métier comme la relation de formation, la confiance, ... ? Quelles seraient les situations où l'éthique ne suffirait pas ? 

Quoi qu'il en soit, dans nos pratiques de formation, nous observons que parler de déontologie permet un questionnement sur le sens de l'action. Vers où va-t-on ? Vers où veut-on aller dans un contexte social, économique, institutionnel et politique tel qu'il est aujourd'hui ? Un questionnement profondément éthique.

Ce questionnement est partagé, mené à plusieurs. Il permet de construire du collectif, une équipe, une association, un réseau, … ; de préciser un positionnement professionnel. Pourquoi je fais ce métier ? Qui je sers et je dessers ? 

Explorer un positionnement professionnel nous invite à décoder les règles du jeu. Quelles sont les logiques et valeurs fondatrices ? Suis-je en accord ? En rupture ? Sommes-nous en accord ? En rupture ?

Parler de déontologie permet aussi de faire des choix et d'assumer son engagement dans un métier, dans une profession.

Je conclurai par une question qui m'a été posée, dont l'enjeu est de taille, qui dépasse largement le contexte de la formation mais dont on ne pourra pas faire l'économie en quoi et comment un code de déontologie pourrait nous permettre d'échapper aux dérives de la marchandisation de nos pratiques, aux critères de productivité, de rentabilité, de vente de produits culturels, à la concurrence entre services de formation ? 

 

 

 

1. C'est ainsi que nous pouvons retrouver un comité de vigilance des travailleurs sociaux dans le champ social (www.comitedevigilance.be) ou d'une commission de déontologie dans le secteur de l'aide à la jeunesse (www.deontologie.cfwb.be)

2. La formation et l'emploi dans le champ socio-culturel - Tome 1 : La formation - Vincent de Coorebyter - CESEP/Ministère de la Communauté Française - 1996 - p16-17

3. Le long chemin de la « déontologie » enseignante – Analyse de novembre 2012 par l'équipe politique de Cgé www.changement-egalite.be

4. Le serment de Socrate doit être prononcé par tout jeune diplômé depuis la réforme de la formation initiale en 2001

5. Le secret professionnel et les enseignants – Pistes de gestion à l'intention des centres PMS et à l'intention des enseignants – Administration générale de l'Enseignement et de la Recherche scientifique.

6. http://www.apefasbl.org/lapef/actions-et-projets/copy_of_brochuresupervision.pdf

7. www.epsilon.be