Pour ce numéro, nous avons rencontré Eric DEBRAS, éducateur spécialisé et formateur à l'HELMo – CFEL et au BAGIC de l'Interfédérale des Centres de Jeunes.

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?

ED : Mon parcours est somme toute assez simple. J'ai une formation d'éducateur spécialisé et j'ai travaillé comme éducateur pendant une vingtaine d'années dans le secteur de la pédopsychiatrie. Parallèlement, je travaillais quelques heures par semaine dans un centre créatif où j'ai animé un atelier durant une petite dizaine d'années. Ensuite, j'ai opéré une transition pour devenir formateur dans une école d'éducateur. Je fais également de la supervision.

Voilà le tracé du parcours. Maintenant du point de vue des valeurs et de ce qui m'a fait devenir qui je suis, il faut remonter à mon enfance. J'ai grandi dans une famille prolétaire avec deux grands courants de pensée : d'une part le socialisme et d'autre part le christianisme. Mon enfance a donc été marquée de l'empreinte des valeurs de solida-rité, de respect de l'autre. Il y avait clairement une vision de développement social, on était socialiste. Quand on est enfant, les valeurs mises en avant par le christianisme et le socialisme ne sont pas fort différentes (rires). Ces valeurs ont été fondamentales et ont forgé mon parcours : l'attention à l'autre, le questionnement, la curiosité, …

Adolescent, j'ai prêté main forte à l'intendance d'un camp d'été pour personnes handicapées, j'y ai pris goût. J'ai réa-lisé à quel point aider l'autre était épanouissant. J'étais trop jeune pour pouvoir intégrer le circuit de formation d'éducateur classique. Avec l'aide de mes parents, on a trouvé une petite formation, à Sugny, dans le fin fond des Ardennes. Il s'agissait d'une fondation protestante qui s'occupait de personnes handicapées et qui avait le projet de former des éducateurs, dans la perspective de créer de la main d'oeuvre pour l'institution. Cette institution fonctionnait sur un mode autarcique, ce qui était intéressant mais il y a eu de nombreuses dérives institutionnelles.
L'école avait un fontionnement autonome, centré sur le développement de notre autonomie de jeunes adolescents. C'était très intéressant et formateur.
Cela a eu le mérite de me sortir de mon univers, et de m'ouvrir au monde et à la culture.

Une fois la formation terminée, j'était éducateur A2 (niveau secondaire supérieur). Pour devenir éducateur A1, je me suis inscrit au Centre de Formation Éducationnel et Logopédique à Liège. C'est une école avec une vison politique et sociale qui me convenait bien. Cette formation a été également fondatrice, elle était fort particulière car les formateurs nous mettaient au centre du travail. Il y avait un choc, ils essayaient de nous « déconstruire ». Ce n'était pas du tout un enseignement classique, cela restait dans la ligne de ce que j'avais vécu à Sugny. La vision était : « Éducateur agent de changement ». Il faut dire qu'on était au sortir de mai 68 et que je suis arrivé dans cette école au moment de grandes grèves pour une reconnaissance du secteur et de l'amélioration des conditions de travail. Il y avait un mouvement politique à la fois de changement de la société mais aussi un mouvement de professionnalisation du métier ! J'étais preneur de ce type d'engagement basé sur une réflexion sociale et politique.

J'ai réalisé mon dernier stage dans l'institution dans laquelle j'ai travaillé pendant 22 ans. Cette institution m'a également apporté beaucoup d'outils : la systémique, mais aussi la psychothérapie institutionnelle, la pédagogie institutionnelle, le courant analytique, … J'y ai fait beaucoup de belles rencontres.

Mon mot d'ordre c'est « l'autre-sujet » quel qu'il soit. On peut très vite considérer la personne avec laquelle on travaille comme objet de notre relation, surtout les personnes en état de faiblesse qui demandent une attention de chaque moment de placer l'autre en position de sujet. Le politique peut très vite considérer le travailleur comme objet, moi je veux le garder à l'esprit comme sujet. L'institutionnalisation c'est aussi de comprendre dans quel jeu on joue. Il faut avoir une certaine dose de conscience, de résistance et de déplacement.


FD : Comment faire pour ne pas être blasé, ou trop impliqué émotionnellement ?

ED : Je ne me suis jamais senti blasé, peut-être parce que je suis un grand naïf et que je pense que les valeurs que j'ai eue dans mon enfance restent d'actu-alité ! Ce qui ne marche pas c'est quand les valeurs qu'on exprime ne sont pas celles qu'on applique. Je ne dis pas que cela a toujours été facile, il y a eu des moments compliqués professionnellement. A une époque, j'ai saturé et j'ai suivi une formation de tapissier-garnisseur. C'est quelque chose de très structuré avec des étapes claires et indispensables ce qui n'est pas le cas dans les sciences humaines. Cette formation m'a beaucoup apporté, elle m'a structuré différemment.

J'ai toujours veillé à trouver un juste milieu, vivre les émotions tout en étant capable de s'en dégager. Il faut pouvoir les questionner à l'aune de qui est l'autre et de qui je suis. Je travaille beaucoup cela avec les étudiants. Je pense que c'est fondamental dans le travail. La rencontre humaine est essentielle, mais il faut pouvoir s'en dégager en tant que professionnel et réfléchir à quel est notre mandat, l'objectif et vers quoi on tend. C'est surtout le mouvement que l'on met dans la relation qui est intéressant.


FD : Pourquoi avez-vous eu envie de passer d'éducateur à formateur et même superviseur ?

ED : C'est un peu le hasard, il y a eu une opportunité de devenir « prof. », dans notre école, on dit plutôt formateur. Ce n'est pas venu d'un désir de quitter mon métier d'éducateur, je me suis rendu compte que formateur est aussi un métier. On y est souvent plus solitaire et c'est un métier très engageant. Je trouve intéressant de pouvoir assurer un certain passage, de pouvoir faire profiter les étudiants de nos expériences et de pouvoir leur passer des valeurs comme : aider l'autre à se construire comme sujet, comment être dans une société où l'on va construire plus de collectif, et où l'on est responsable. Il est important de prendre le temps comme jeune professionnel de se demander ce que l'on veut faire de notre métier. Dans le même temps, j'ai suivi durant quatre ans une formation sur le travail analytique.

 

FD : Pouvez-vous nous parler du BAGIC de l'Interfédérale des Centres de Jeunes et de sa spécificité qui est d'avoir une grande partie d'accompagnement de projet sur le terrain ?

ED : Le Bagic de l'Interfédérale se compose d'une part d'un travail en groupe autour de différents modules et d'acquisition d'outils et l'autre partie est un accompagnement sur le terrain. J'ai accompagné plusieurs personnes de Centre de jeunes que ce soit en milieu rural ou urbain. En tant que for-mateurs-éducateurs, on veille beaucoup à l'articulation théorie-pratique. Notre maître mot est : « penser sa pratique et de pratiquer sa pensée ». L'accompagnement sur le terrain n'a pas seulement comme visée de construire un projet mais aussi de permettre un temps d'arrêt pour questionner sa pratique en fonction du mandat et des compétences attendues. C'est un moment qui doit également permettre de faire des liens avec la théorie et les outils apportés par la formation.

L'accompagnement ne sert donc pas uniquement à régler une situation précise mais il entraîne un questionnement et favorise la mise en place de stratégies. Celles-ci peuvent être dans le rapport avec : les jeunes, l'institutionnel, le réseau ou le politique. C'est un temps d'arrêt pour penser, c'est quelque chose qu'on s'accorde de moins en moins dans notre société. Penser est avant tout un acte créatif qui permet d'associer l'agir à une conceptualisation de celui-ci notamment par des apports théoriques. Cela permet aussi de pouvoir se déplacer afin de regarder les choses avec un autre angle de vue, permettant souvent de trouver d'autres solutions. Si je devais schématiser, je décomposerais ça en trois temps : les temps d'arrêt, les temps de liens et les temps d'élaboration.

Je veille aussi beaucoup à la notion d'écologie personnelle et institutionnelle. Je suis également très attentif à la question politique qui est : Comment peut-on être un acteur de changement ? Dans ce contexte avec les jeunes, nous parlons souvent de citoyen, pour moi il faut d'abord être « Sujet » pour pouvoir devenir « Citoyen ». Et donc la prise en compte de la personne est primordiale.


FD : Y a t-il une différence entre tes interventions dans le BAGIC et celles à l'école d'éducateur ?

ED : Les stratégies sont un peu identiques mais les objectifs sont différents. Au Bagic, nous avons des adultes qui travaillent et donc, qu'on ne voit donc pas autant. Ils possèdent déjà des compétences. On va travailler l'importance de pouvoir les nommer dans le processus de travail. La personne qui pilote une institution doit avoir la possibilité de se mettre dans une position méta. On est plus vite sur les choses. Avec les étudiants de première, on commence évidement par les bases du métier. On apprend l'un de l'autre, mais dans toute formation il faut penser des stratégies pour placer l'autre comme acteur de son développement professionnel.

J'insiste aussi sur le travail du collectif, car être « Sujet » c'est être « Sujet avec les autres », tout comme pour être « Citoyen ». On est dans un rapport au collectif. Le pilotage, c'est aussi construire du collectif et il est important de savoir comment on cons-truit avec les autres. Le collectif doit être remis en avant dans notre société qui est très vite sur des rapport inter-personnels. Cela me semble primordial dans ce que l'on vit aujourd'hui.

Nous travaillons aussi par analogie. Dans le collectif, montrer comment on travaille permet à l'autre de faire ses choix et de se positionner par rapport à ce qui lui a été transmis.


FD : Est-ce que le BAGIC est une formation politique ? Et si oui est-ce nécessaire d'avoir des formations politiques ?

ED : Oh oui c'est nécessaire et encore plus qu'avant ! Aujourd'hui, la notion « politique » fait peur. On ne sait plus très bien ce que cela veut dire. Quand on parle « politique » avec les étudiants, ils pensent d'abord aux hommes et aux femmes politiques et la plupart du temps, ils ont l'impression d'être à des années lumière de ces gens là. Ils ne se rendent pas compte que la notion de collectif est une question éminemment politique. Un positionnement collectif est fort différent d'un positionnement individuel. Le fait de considérer l'autre comme Sujet est politique. Nous devons impérativement veiller à construire des professionnels qui ont une réflexion sociétale et qui ne font pas du social chari-table ou de l'occupationnel. Il est important de réfléchir dans quel monde on vit et de comment on peut influer sur cette société. Il faut savoir ce qui fonde, ce que l'on fait, qu'est-ce qu'on essaye de transmettre. Toutes ces questions sont politiques. La politique c'est donner un sens à ce que l'on fait et soutenir des dynamiques qui engagent la personne à être responsable de ses choix. Pour parvenir à cela, il faut de nouveau revenir à un positionnement méta.

 

FD : Qu'est ce qui vous est insupportable ?

ED : Ce qui me fout en rogne, c'est quand je vois nos hommes politiques résumer le projet sociétal en : « trouvez-vous du boulot » et qu'ils ne font pas de place pour d'autres projets. Ils n'ont pas de réflexion sur ce qui vient fonder notre devenir individuel et collectif. Je suis sidéré par le nombre de jeunes qui sont dans la rue. Ce n'est pas normal d'avoir des gens dans la rue, mais il y a des accidents, ça arrive. Mais quand il y a autant de jeunes, c'est qu'il y a vraiment quelque chose qui disjoncte dans la société. On a une responsabilité sociétale, on ne peut pas laisser filer les gens comme ça. J'en parlais récemment avec une collègue qui travaille dans un quartier désindustrialisé de Liège. Elle me disait que son institution devait de plus en plus répondre aux besoins primaires des gens. On ne peut pas faire du socio-culturel quand les gens n'ont rien dans le ventre !

Quand on travaille avec des jeunes, il faut pouvoir leur poser ces questions, qu'ils s'interrogent sur ce que l'on vient faire ici et ensemble. Une société fonctionne quand on fait attention les uns aux autres, et que l'on produit quelque chose pour le bien de la communauté. C'est peut-être un peu naïf mais c'est ma vision.


FD : Vous avez publié le récit d'une pratique professionnelle, quelles peuvent-être sa force et sa portée individuelle et collective ?

ED : Il est important de pouvoir nommer ce que l'on fait, sinon ce sont les autres qui parlent pour vous. Si on veut être vu et entendu, il faut pouvoir représenter ce que l'on fait ainsi que la manière dont on pense. Ce n'est pas uniquement par l'écrit. Cela peut-être avec n'importe quel média. Cela per-met d'échanger autour de nos pratiques. C'est de nouveau ce qu'on disait tout à l'heure : se décentrer pour pouvoir analyser ce que l'on fait afin d'en prendre conscience pour pouvoir aller le porter à l'extérieur. Décrire des pratiques de terrain est essentiel. La parole d'un travailleur a autant de valeur que celle d'un directeur ou d'un représentant politique. Dire les choses ça s'apprend, notamment dans un BAGIC. Quand les choses sont dites, elles peuvent être entendues et cela peut modifier le rapport au pouvoir qui lui peut les prendre en considération.


FD : Le mot de la fin ?

ED : On peut parfois s'emporter, être en colère mais il faut arriver à transformer cette colère en enthousiasme ou en tout cas en une force de changement. On a des choses à apporter dans le secteur jeunesse tout comme dans le secteur social ou culturel. On peut œuvrer.