Depuis le travail qu'on a choisi et qu'on exerce, nos hobbys, nos loisirs, nos amis, ce qu'on mange, la manière dont on se comporte avec nos collègues, … nos choix sont-ils toujours politiques ? Politique, non pas au sens des femmes, des hommes et des partis politiques qui renvoient à l'exercice du pouvoir, mais bien au sens de civilité et des orientations prises pour soi et pour la communauté.

En s'impliquant dans le domaine de l'insertion socioprofessionnelle d'adultes, que constate-t-on ? Qu'on ne prend pas le temps de tester et d'orienter ces candidats vers ce qu'ils sont capables de faire et qui les motiverait profondément, avant de les inscrire en formation… Pourquoi ? Par manque de volonté : peut-être. Par manque de moyens : sûrement. À savoir, nos pouvoirs subsidiants ont émis des critères si serrés pour les stagiaires éligibles aux formations existantes que, croyez-le ou non, on a du mal à remplir nos groupes !


Lorsque, avec une collègue, j'ai coordonné une formation en organisation d'événements, nous avons eu envie de demander à nos stagiaires pourquoi ils s'étaient inscrits au CESEP.


Tous ont répondu que c'était parce qu'il y avait une formation en organisation d'événements, gratuite et ouverte aux non-diplômés. Il nous a alors semblé important non pas de faire du prosélytisme pour le « S » du CESEP (Centre Socialiste d'Education Permanente), mais de leur faire comprendre qu'où qu'ils aillent, les organisations sont toujours teintées d'une idéologie ; qu'il s'agisse d'une structure de formation ou d'une entreprise engageant un futur travailleur/collaborateur. Bien sûr nous pouvons choisir un boulot pour l'unique raison qu'il nous permettra de nourrir notre famille, mais ce qui est important à mes yeux est que chacun reste conscient de ce qui est en jeu et se joue : les valeurs de mon lieu de travail ne collent pas avec les miennes, … mais j'ai besoin de ce boulot ici et maintenant. On peut reprendre la pyramide de Maslow pour dire qu'on a d'abord besoin de satisfaire ses besoins de base : la sécurité financière, le logement, la nourriture avant de pouvoir s'inquiéter de son accomplissement personnel. De la même manière, qu'on le sache ou pas, ce qu'on mange est à la fois politique et socio-économique (bio ou pas, fair trade ou pas, les pommes et les poires belges dans le conflit russo-ukrainien, etc.) et dépend à la fois de notre conscience et de nos moyens financiers.

Le CESEP a une vision de l'Homme et du monde dans lequel il voudrait le voir évoluer. L'entretien que j'ai eu avec Sophie Hubert et sa pratique du récit de vie en orientation professionnelle colle, selon moi, tout à fait avec cette vision : sortir l'être humain de sa seule employabilité sous la forme d'une machine-outil imbibée d'une ligne pédagogique unique, celle de l'empreinte, et le rendre un peu plus maître de son destin en lien avec son histoire et ses goûts.

Le travail de Sophie se subdivise en 4 axes : travail individuel, travail de groupe, formation de formateurs et d'enseignants et supervision d'équipe dans les associations.

 


Pensez-vous faire de l'Education permanente ?1

« Dans le sens de donner une forme, se former, apprendre de façon permanente, la réponse est oui. S'il s'agit de rendre le citoyen acteur, critique, autonome, émancipé, pour lui et pour la société, la réponse est encore oui. Le but principal est bien d'être acteur de sa vie professionnelle et, comme on brasse large, de sa vie de manière générale. Ce serait d'ailleurs intéressant de faire des petits films de l'avant après pour montrer à quel point les personnes changent, évoluent et deviennent acquéreurs de leurs propres puissance et potentiel. C'est ce qui fait peur à la société actuelle. Car, si tout le monde commence à être bien dans ses bottes, qu'est-ce que ça va donner ? ».

Le travail de Sophie va à contre-courant de ce que nos pouvoirs subsidiants veulent faire de nos associations et de l'accompagnement qu'on propose aux demandeurs d'emploi et il est pourtant si proche de notre nature humaine. Voici ce qu'elle dit de son travail avec des groupes en mission locale :

« J'ai commencé à appliquer de plus en plus le récit de vie en Mission Locale également. Mais certaines directions ont eu peur, car c'est une méthode simple, mais forte, qui peut soulever des choses difficiles. Ce n'était pas toujours facile à gérer. J'essayais de trouver du soutien du côté de l'université, mais mes professeurs me renvoyaient à des livres alors que j'avais besoin d'aide plus pratique. J'avais l'impression de déranger et j'ai fini par comprendre que les institutions étaient frileuses… Ils ont décidé de se passer de moi, ce qui m'a permis de faire mon chemin toute seule. J'ai alors aidé une amie avec les exercices que j'avais l'habitude d'utiliser dans les groupes et elle a été très emballée. Elle en a parlé autour d'elle […] ! De fil en aiguille, j'ai eu de plus en plus de monde. Je me suis rendu compte que là où les institutions étaient frileuses, les gens qui arrivaient chez moi étaient par contre très demandeurs d'aller chercher dans leurs racines. J'aimerais témoigner du fait qu'en 2001, alors que je cherchais du travail, car mon mi-temps n'était pas suffisant, et qu'il n'y avait aucune offre d'emploi me correspondant, j'ai créé mon propre job en aidant cette amie. Je n'ai pas réellement choisi le statut d'indépendant, il vient du constat qu'aucun centre n'utilisait cette technique ou ne permettait de le faire dans de bonnes conditions. Je rêve de créer un réseau multidisciplinaire avec des gens de tous bords intéressés par ce processus et, peut-être, afin que ce ne soit pas réservé qu'aux personnes qui ont suffisamment de moyens, qu'il soit subsidié ».

 

 

Pourquoi permettre aux gens d'aller chercher ce qu'ils aiment, d'aller vers leur vocation alors qu'il n'y a pas de débouchés, pas de travail pour tout le monde ou pas forcément dans ce qu'on aime ? Est-ce que pousser un chômeur vers ses aspirations profondes c'est la bonne idée en temps de crise ?

« Oui. J'ai toujours tenu le même discours et je l'ai appliqué même pour moi. Quand j'ai commencé la psychologie, mon père avait peur pour moi, car il y a 20, 25 ans d'ici, il n'y avait pas de débouchés dans ce créneau. Avec le recul, je suis très contente d'avoir fait ce chemin-là et je le referais. Malgré les peurs de l'époque, aujourd'hui on voit bien que c'est une nécessité, un besoin et il y a du travail. Si on regarde les choses en se disant ça ne va pas, on est en crise et on doit répondre aux besoins, il n'y a que « ça » comme emploi, on n'ouvre pas le cadre et on ne se dit pas : « Tiens, est-ce qu'on ne créerait pas de la nouveauté ? Est-ce qu'on ne verrait pas les choses autrement ? ». Pour créer de l'emploi, il faut changer les perspectives et je suis persuadée que lorsqu'on fait les choses avec goût, on augmente ses chances de réussite. Je tiens le même discours à un demandeur d'emploi qu'à une personne qui travaille : « c'est parce que vous allez vers vos goûts, que vous allez tenir debout. Vous serez beaucoup plus fragile si vous n'allez pas vers vos tripes et votre cœur ». Si vous êtes dans une forme de loyauté forcée, ça ne marche pas. C'est contre nature. Ce serait comme dire à tout le monde, à partir d'aujourd'hui on marche tous à quatre pattes alors qu'on a déjà fait tout le chemin de la station debout. On ne va pas à contre-courant d'une nature, mais on fait avec l'histoire. C'est parce que vous avez votre histoire que vous êtes là où vous êtes aujourd'hui. Et c'est en l'explorant qu'on peut choisir de se (ré)orienter en toute connaissance de cause. Et je vois beaucoup de gens autour de moi réussir parce qu'ils aiment ce qu'ils font et qui continuent d'y croire malgré la crise. C'est un danger d'être entretenu par cette notion de crise qui nous bloque tous et qui fait qu'on se dit je vais aller vers l'informatique… Au fond, quels sont les créneaux porteurs aujourd'hui ? Alors quoi, on ne fait rien ? On reste dans une position attentiste et morose ? Le récit de vie permet de se dire qu'est-ce que j'ai déjà vécu de chouette dans ma vie et que j'ai encore envie de vivre ? Aller chercher quelques aspects plus agréables dans le travail permet d'ajouter un peu de gaieté à la morosité ambiante. On est dans une société où il y a trop de souffrance au travail. C'est la nouvelle maladie du siècle.

On n'est plus dans la même société que celle de nos parents et de nos grands-parents. Je suis peut-être idéaliste, mais je ne peux croire qu'en ça ».

 

 

Pensez-vous que vous avez plus de succès, un meilleur pourcentage de remise à l'emploi que les associations de recherche d'emploi ?

« Ça, c'est difficile à dire. Cependant, lorsque j'ai des nouvelles de personnes qui sont passées par ici, elles vont mieux et ont pris leur vie en main. Les résultats sont positifs mais je n'ai pas de pourcentage à fournir comme le font les orga-nismes subsidiés. Ce dont je suis sûre, c'est d'avoir reconnecté les personnes avec leurs racines. C'est rassurant. Après, qu'ils mènent un projet qu'on avait établi ensemble à la fin du travail ou un autre, ce n'est pas le plus essentiel. L'important pour moi, c'est qu'ils soient contents de ce qu'ils ont décidé de faire. Ce sont des gens qui sont beaucoup plus maîtres d'eux-mêmes. Et je me pose la question moi aussi vis-à-vis de la société, car en remettant les gens en phase avec ce qu'ils sont, en les rendant acteurs de leur vie, etc., ils arrivent évidemment différents dans la société. Ils ont un autre regard et bousculent les choses. Et je me demande comment est-ce possible que depuis toutes ces années il n'y ait toujours pas de centre d'orientation de ce type-là ? Les centres Psycho-Médico-Sociaux n'ont ni le temps ni les fonds suffisants pour le faire. Est-ce donc une volonté politique de laisser les gens dans leur marasme, de ne pas être orienté, de ne pas connaître et renforcer leurs potentiels et en conséquence de les mettre dans des moules avec des discours comme il n'y a que « ça » comme emploi ? Je suis dure, mais j'ai remarqué qu'avant, même dans les Missions Locales, on avait plus le temps de s'intéresser aux personnes. Et que ça s'est perdu de plus en plus, ça dérangeait, on ne voulait plus écouter/rencontrer les gens. Vers 2008, le secteur de l'insertion socioprofessionnelle est passé dans un hyper contrôle où il fallait mettre les gens à l'emploi sans trop s'occuper de leur histoire. Mon travail perdait de son sens. La priorité est devenue la remise à l'emploi point barre en fonction des jobs existants et tant pis pour vos goûts. On ne crée pas dans le cerveau un espace créatif qui fait dire, tiens on pourrait créer ça ou ça ».

 

 

Imaginons que quelqu'un lors du processus réalise que son truc c'est d'être photographe alors qu'on sait qu'il n'y a pas de débouchés et qu'en termes créatifs, tout a été fait en photo. Que dites-vous à cette personne ?

« Eh bien, je vais chercher avec elle parce que de fait, si on reste à ce constat-là, ce sont des choses qu'on plaque sur les gens. Il faut donc qu'on cherche ensemble de nouvelles pistes de solution. Comment intégrer ce morceau de puzzle dans tout son puzzle ? Quel âge a cette personne, quelle est son histoire, son arbre généalogique ? Et c'est dans l'exploration avec des croyances porteuses qu'on trouvera de nouvelles
pistes. C'est tout l'art du questionnement qui va faire travailler la personne et lui permettre de trouver ses solutions. Nous allons réfléchir à comment intégrer l'élément « photographie » dans le restant des éléments qui composent sa vie. La photo en tant que telle m'inspire déjà des pistes en lien avec l'intelligence émotionnelle, la façon de voir le monde… Et ces compétences-là sont transférables à d'autres métiers ou fonctions qui peuvent s'intégrer à d'autres aspirations. On ne peut pas faire
l'économie du chemin qui va mener à ces solutions. Je ne suis pas voyante et je ne donne pas de solutions clés sur porte. Il faut presque rééduquer les gens à prendre le temps de l'exploration, même dans l'urgence ».

 

 

Vous aidez la personne à aller chercher des ressources insoupçonnées, mais aussi à remplacer les croyances limitantes qui (en)ferment par des croyances qui portent.

« Ne pas rester sur : « Il n'y a pas d'emploi, c'est la crise. Je suis photographe, il n'y a pas de job ». Alors, les écoles de photo pourraient fermer et depuis longtemps. Et les écoles d'acteurs. C'est quoi toutes ces écoles alors ? Pourquoi forme-t-on des jeunes à ça ? C'est une supercherie ? J'ai animé récemment un atelier d'orientation professionnelle avec des demandeurs d'emploi à la Mission Locale de Molenbeek. Je revenais à mes anciennes amours. Ça a très bien donné, c'est vraiment un bel outil. Les femmes que je viens de rencontrer et qui se sont occupées de leurs enfants jusqu'à présent disent : « je n'ai rien fait de ma vie ». Et c'est là que commence le travail sur les croyances et représentations. Au nom de quoi ta vie est « nulle et non avenue » et que tu n'as rien fait de ta vie ? D'où ça vient ? C'est ça qui tue la personne. Une d'entre elles se souvient de rêves où elle était épanouie. C'est tout un chemin ou elles peuvent retrouver le goût d'apprendre, de faire quelque chose d'elles-mêmes au-delà du statut de maman. Si l'une d'entre elles arrive à dire qu'elle veut être aide fami-liale, ça vient d'elle. On ne dit pas il n'y a que des emplois d'aide familiale donc il faut aller vers ça ».

Et s'il y avait une conclusion à tirer sur le plan professionnel, imaginez-vous survotre lit de mort. Vous demanderez-vous si c'était grave d'avoir arrêté plus tôt une journée de travail ou si vous avez vécu en accord avec vos valeurs. Je suis convaincue que vos regrets seront moins grands.

Alors si nos choix sont politiques, il n'en reste pas moins qu'ils sont limités par ce qui est proposé à moins d'inventer quelque chose de nouveau…

 

 

 

1. Toutes les réponses de Sophie Hubert sont issues d'un entretien intitulé :
« La pratique du récit de vie dans l'orientation professionnelle » datant du 14/11/12 et recueillies par Alessandra Busato