Par Christine MAHY et Eric VERMEERSCH

 

 

On nous insulte pour mieux nous atteindre. «On», ce pronom dit crapuleux n’a jamais aussi bien porté son qualificatif. Sarcasmes, mépris et dénigrement pleuvent depuis toujours sur l’adversaire. L’actuel gouvernement fédéral s’y emploie à merveille, lui qui méprise quasi chacun d’entre-nous pour ce qu’il est. Les chômeurs, les malades, les pensionnés sont qualifiés de profiteurs d’un système trop couteux. Les travailleurs, ceux qui pourtant «bossent» comme l’aime dire notre premier ministre sont surprotégés, rigides, sous-qualifiés. Tous coûtent trop cher et tous sont les boulets de la croissance. Les syndicats, sans parler de leurs militants, sont des vieux schnocks passéistes qui bloquent «les nécessaires réformes». Les réalités particulières des uns et des autres sont passées sous silence, les femmes y payant à chaque fois le plus lourd des tributs. Les pauvres sont montrés du doigt. N’ont-ils pas que ce qu’ils méritent ? N’ont-ils pas déjà eu leur chance ? Et cela marche. Suppression de la barêmisation des salaires liée à l’ancienneté et à l’expérience, diminution accrue des allocations de chômage dans le temps, service d’intérêt général pour les chômeurs, crédit temps pour fin de carrière à 60 ans au lieu de 55 ans constituent le menu de l’été de la suédoise.

 

 

Le fédéral ne s’en prend pas qu’aux individus. Dès qu’il le peut, il s’attaque aux services publics et à l’associatif, ces deux secteurs frères, empêcheurs de danser en rond, qui lui rappellent tous les jours qu’il est possible de voir et de faire le monde autrement. Nous nous méfierons donc de la réforme de la loi sur les ASBL, pas trop en tant que telle, comme vous le lirez dans ce numéro, mais par les portes qu’elle ouvre. Nous ne pouvons que réprouver Maggie De Block quand elle demande un audit des maisons médicales, pour « voir ce qu’elles font des moyens qu’elles reçoivent ». Nous y voyons encore une fois cette façon de jeter l’opprobre sur les employeurs et les travailleurs de l’associatif. Et nous rions jaune quand on apprend que l’audit sera mené par KPMG, chantre de la marchandisation de la médecine. Le hasard des appels d’offre sans doute ! Nous regardons aussi avec crainte les atteintes au droit de grève dans les services publics.

 

 

On se doutait que les libéraux, une fois au gouvernement régional, repasseraient les plats. Les terres à conquérir sont autres, les stratégies restent les mêmes et nous héritons des petits caporaux qui ont souvent moins la manière, tant mieux pour nous d’ailleurs. Les travailleurs de l’associatif étaient déjà depuis longtemps des doux rêveurs, des bobos, des bisounours qui travaillaient dans quelques trucs pas trop utiles. Pensez-vous, les centres culturels, les maisons de jeunes, l’insertion socioprofessionnelle, ce n’est pas très rentable tout cela. Est-ce que cela crée de la richesse ? Fini les doux rêveurs, nous sommes aujourd’hui des profiteurs, des pique-assiette qui ne servent à rien, qui coûtent cher à ce bon contribuable et qui freinent l’essor de la Wallonie. La lettre qu’a envoyée le Ministre Jeholet aux associations pour les prévenir de la mise en œuvre de la réforme APE ne disait rien d’autre. Je travaille dans l’associatif depuis plus de 30 ans, jamais je n’ai vu un ministre insulter, même à demi-mot, des centaines d’employeurs et des milliers de travailleurs. Nous étions nombreux, plus que prévu sans doute, dans les rue de Namur ce 25 juin 2018. Cette relative démonstration de force, à l’initiative des syndicats et soutenue par les fédérations patronales du secteur associatif, participe sans doute, avec d’autres faits, à la volte-face du Ministre Jeholet. La mise en œuvre de la réforme APE est reportée d’un an. C’est une première victoire, importante, capitale mais nous n’avons pas gagné la guerre. Le Ministre souhaite en effet faire passer sa réforme avant la fin de l’année et on sait à quel point elle est imbuvable. Ne nous démobilisons pas, soyons vigilants et proactifs pour remporter les combats qui s’annoncent.

 

 

La fierté, de soi et de la cause que l’on défend, est la mère de la victoire. Le jour de cette manifestation, je lisais sur Facebook un texte de Christine Mahy. Je ne vous la présenterai pas, elle est pour le moins connue dans l’associatif et se présente très bien toute seule dans le texte qui suit. Ce sont des phrases écrites avec les tripes et le cœur, quand la plume court sur les lignes de l’indignation, quand les mots frôlent les marges de la colère. Christine nous dit d’être fiers. Fiers de notre travail associatif, fiers de notre utilité, fiers de nos valeurs. Elle nous rappelle, si besoin est, la pertinence de notre travail, ce que nous rendons aux gens et à notre région depuis longtemps, sur tous les plans, sociaux, économiques et culturels et bien au-delà des fantasmes d’une poignée de roitelets en costume bleu marine. Christine, c’est à toi !

 

 

Parce que je lis des choses qui me choquent au plus haut point, qui me mettent en colère, qui sont blessantes pour des tas de gens, ce dimanche matin, veille de l’action contre la réforme des points APE (où j’espère vous rencontrer), je me laisse aller à écrire sans doute un peu long, mais... : J’ai toujours estimé, sans prétention, travailler au développement de la Wallonie.

 

 

A son développement au niveau culturel, social, et économique à travers les emplois que j’ai occupés et créés au fil des années. Que ce soit en créant une association qui se nomme le Miroir Vagabond où j’ai la fierté d’avoir développé l’emploi à l’interne et d’avoir donné l’impulsion de la création de tas d’autres emplois à l’externe dans le nord de la province de Luxembourg. Et auparavant lorsque je dirigeais la maison de la culture Famenne-Ardenne, j’ai accompagné plusieurs autres associations à se développer.

 

 

Aujourd’hui, dans le cadre du Réseau Wallon de lutte contre la pauvreté, je poursuis cette démarche.

 

 

Les missions portées par ces associations et ces travailleurs/euses portent sur la culture, le socioculturel, la formation et l’apprentissage pour adulte, la réduction des inégalités, l’animation de quartier, l’accueil extra-scolaire, l’éducation permanente, des projets de type maisons de jeunes, des actions de prévention, la réflexion sur des projets en transition et l’accompagnement vers des emplois ainsi que la création d’emplois pour des personnes dont l’emploi s’est éloigné !

 

Chaque emploi créé avec l’aide des subventions publiques permet à un ménage de vivre, de consommer, de payer son loyer ou son crédit hypothécaire, de payer les frais scolaires et la mobilité des enfants et de la famille, d’aller manger un bout au restaurant, d’assurer ses soins de santé, d’acheter un livre ou d’aller voir un spectacle, de se rendre à la piscine et de passer un week-end dans un gîte, de payer ses taxes et autres impôts et dans les meilleurs des cas, les personnes peuvent aussi épargner un peu pour l’imprévu ou l’amélioration de leur condition de vie. Et je suis fière de cela car ces ménages participent à l’économie réelle directe, nécessaire au développement d’une région.

Chaque emploi créé est utile à la collectivité, remplit des missions de proximité, apporte à la population des contenus en formation, accompagnement, lien social et cohésion sociale, de la dynamique collective à travers l’éducation permanente, d’accès à la santé, etc.

 

 

Chaque emploi créé a donné au fil du temps des résultats en termes d’études choisies par des jeunes, de retour de la confiance en soi qui reconduit vers la formation d’adultes et l’emploi, a permis l’éclosion de projets répondant à des nécessités, ce qui a encore une fois engendré des emplois pour réaliser ce travail (accueil extra-scolaires, maisons de quartiers, maisons de jeunes, formations avec des contenus nouveaux pour adultes, emplois de facilitateurs en prévention des inégalités, coopératives, etc.)... des emplois utiles et non-toxiques.

 

 

Et ces emplois subventionnés, même dans le cadre APE, sont de vrais emplois, tout autant que ceux qui sont subventionnés hors-cadre APE, tout autant que ceux qui sont créés dans les entreprises avec des aides publiques. Car les entreprises reçoivent aussi des aides à l’emploi qui conduisent ou pas à créer de l’emploi, et depuis cette législature le Fédéral accorde 0 euro de cotisation sociale à vie pour le premier emploi dans le privé !

 

 

Par ailleurs, on le sait, pas mal de grandes entreprises ont obtenu des moyens publics plantureux pour ensuite fermer et délocaliser... le plus souvent, pour ne pas dire toujours, en partant donc avec les ressources publiques qui leur avaient été accordées.

 

 

Et que dire de la distorsion de l’usage des profits entre l’augmentation des revenus et l’augmentation des dividendes.

 

 

Il n’y a donc pas du tout à rougir, d’occuper un emploi, et de développer une action, avec des points APE, dont l’action restera toujours au profit des gens, de la région et ne sera pas délocalisable.

 


Oui cela participe au développement et à l’économie. Non je ne me sentirai jamais sous Baxter alors qu’à près de 58 ans j’ai toujours occupé des postes subventionnés et qu’aujourd’hui encore les points APE me permettent de travailler avec d’autres aux enjeux de réduction des inégalités.

 

 

L’argent public qui est accordé dans le cadre des points APE n’est pas plus méprisable que l’argent public investit dans des routes pour accéder à des zonings, ou pour installer de la 5G ou autres dispositifs de ce type pour la communication des entreprises, ou qui sont injectés dans la recherche à partir de startup, etc. Il est au contraire, comme pour le reste à considérer pour ce qu’il apporte à la collectivité, et ceci tant au travers de l’associatif que des services publics, aux niveaux local et régional. Retirez demain un grand nombre de ces points, faites-en une variable d’ajustement et un choix au bon vouloir de l’exécutif, et nous verrons les inégalités sous-régionales reprendre du poil de la bête, des services de base qui ne seront plus rendus (services à la petites-enfances, aux familles dans le quotidien, aux jeunes, etc, etc.), et nous verrons le délitement du lien social et de la cohésion sociale davantage encore.

 

 

Je me souviens pourtant avoir lu quelque part que les personnes qui ont le choix, s’orientent davantage vers un emploi dans le privé, dans des régions où la cohésion sociale est forte, où les services à la famille, culturels et sportifs sont bien développés .

Alors, n’est-ce pas vous tirer une balle dans le pied, les défenseurs de la seule économie privée que de déliter le service à la population ? Ou estimez-vous qu’il soit normal que seul.e.s celles et ceux qui pourront payer bien cher pourront encore bénéficier de tels services... devenant de plus en plus privés ? Et pensez-vous que tous les emplois permettent aux familles de payer des services bien chers ???

 

 

Oui, il faut réformer le système car la 6ème réforme de l’état le nécessite, mais certainement pas en opposant vrais et faux emplois, en opposant emplois de services et de proximité et emplois dans le champ de l’entreprise privée ! Si la théorie du ruissellement fonctionnait, ça se saurait. Tout démontre l’inverse.

 


Alors oui à une réforme globale qui se pose la question de l’économie privée et de l’économie publique, toutes deux indispensables pour créer une société au cœur de laquelle s’inscrive la réduction des inégalités.

 

 

Déséquilibrer l’une par rapport à l’autre, pour faire passer les moyens de l’une à l’autre serait une erreur fondamentale. Cette manière de voir me semble tellement vieille et dépassée... un nouveau modèle de société n’émergera pas de cela... ou alors avec des coups humains et sociétaux exorbitants !

 

De nombreux chercheurs et économistes ne cessent de le dire de par le monde : plus d’égalité = une meilleure vie pour tous, y compris pour les plus aisés... et l’inverse fera que les coûts pour la collectivité et les individus seront énormes en santé physique et mentale, et en délitement du lien social, en tensions et conflits.

 

 

Agresser les travailleurs/euses et employeurs/euses qui bénéficient de ces aides à l’emploi est plus qu’un très mauvais procès.