Par Patrick LERCH

 

Un pas en avant, puis un autre. Courir ! Marcher ! S’arrêter, recommencer ! Courir, s’essouffler. Ne pas oublier telle ou telle chose. Ne surtout pas oublier. Garnir la tête de liste à faire pour la journée, la semaine. L’effacer. Y revenir. Courir en marchant comme on dit.

 

 

Ma voisine, Claudine, dit souvent « quand te n’a pas la tête, il te reste les jambes, ma vieille ». Elle rit. Elle cause ma voisine Claudine. Elle sait, elle connaît le monde. Seulement depuis qu’elle a perdu toutes ses dents, ses mots glissent de ses lèvres. Je les ramasse et les lui redonne. Faudrait qu’on se cotise dans le quartier pour lui acheter un dentier. Un autre pas en avant. Une démarche à faire, à mettre dans la liste. La boite crânienne pleine comme un œuf.

 

 

Marathon du quotidien, ce n’est pas 42 kilomètres, c’est 24 heures chrono, comme la série tv, seulement les héros, c’est nous. Les héros du quotidien, nous les invisibles, mais tellement visibles avec nos carapaces noires et nos cheveux en désordre. Mes journées ne laissent aucune place à la rêverie. Sauf la nuit.

 

 

La nuit, les tracas remontent à la surface comme des bulles pétillantes qui éclatent à la surface de mes rêves. Pourtant, juste avant de m’endormir, je trie, j’efface, je souffle, je révolte, j’éponge les débris du refus, des colères, des petites joies.

Au pied de mon lit, seule, depuis que mon mari a quitté le monde, je regarde ma paire de chaussures. Je ne sais pas pourquoi mes chaussures sont comme deux cousines éloignées à qui je peux tout dire. Je n’en ai qu’une paire. Elles doivent tenir 6 mois. Je la laisse en repos au pied de mon lit, après 23 heures quand tout est calme à la maison, je suis prosaïque.

 

Il m’arrive de parler à mon homme, Pierrot. Lui dire des choses douces comme si c’était la première nuit que je passais avec lui. Lui dire en murmure que je cingle l’obscurité de ma chambre, avec la solitude. La solitude, c’est bien connu, c’est toujours l’autre, jamais soi, jamais moi, mais l’autre. Pierrot me manque. La solitude me chavire, m’enfonce, parfois me nargue avec ses kilos d’ombres.

 

 

Les enfants sont couchés. Ils dorment. Je suis heureuse pour eux. Je les aime. Je suis seule avec ma cigarette que je grille par petites bouffées, à regarder la nuit prendre dans ses bras le quartier, la ville, le monde, l’océan amer, les arbres, les âmes perdues et celles qui se sont retrouvées au détour d’une rue, d’une chambre. Le monde est là !

 

 

Dans mes rêves, je cherche à manger, et me voilà à la recherche de nourriture, faire les magasins, le moins cher possible pour tenir jusqu’au bout du mois, dans la réalité c’est la même chose.

 

Depuis que Pierrot n’est plus, je n’ai pas de jour, ni de nuit, juste des tunnels. Des successions de tunnels comme des formes noires en point d’interrogation. Un jour est un tunnel et ainsi de suite.

 

Le plus grand tunnel c’est l’indifférence. Pire que l’absence, l’indifférence.

 

Un pas en avant. Oui, penser à la journée pour parer aux petites choses qui l’air de rien demandent du temps, et de la disponibilité à chaque instant. Souvent le mot « TEMPS « revient dans ma boite crânienne. Il s’étale sur un grand écran blanc et clignote comme s’il y avait une urgence absolue. Un danger imminent. Le mot danse, se courbe, s’agrippe, se déchaîne ; j’ai le temps, je n’ai pas le temps, j’voudrais bien avoir le temps, si j’avais plus de temps, etc. Tout cela clignote devant mes yeux et l’extinction des feux s’arrête au moment où je m’évapore dans un autre espace-temps. Mes rêves ! Nos rêves !

 

 

Dans d’autres rêves, quand je ne suis pas à la recherche de nourriture, je me vois pousser la porte d’une administration pour attendre mon tour au guichet. L’attente, ça veut dire la peur, la peur au ventre d’être refoulée, reconduite, recalée. Comme passer un examen oral. Je n’ai jamais été très forte en mots. La marge n’est jamais loin de moi, elle me suit. Je suis une ligne, une impression de frontière qui ne cesse de me poursuivre. Je me promène avec elle. Cette ligne est marquée sur mon visage. Un trait rouge indiquant : je suis la marge.

 

 

Peur de ne pas avoir le bon papier, ou encore un papier à remplir que je ne comprends pas. Les mots sont tellement compliqués dans les dossiers. Pas tous. Pierrot me disait (Pierrot était plombier) « - les mots c’est comme une boite à outils, faut trouver le bon pour mettre du sens à quelque chose. » Réparer les vivants, les morts. Réparer les mots, mes manques. Les mots devraient être mes outils pour dépasser mes peurs. Temps-Guichet, je ne dis pas « Guichet » je dis gâcher du temps. « Et le temps est préfieux » me dit Claudine « ne le gâche pas ma foulette » Claudine dit foulette pour poulette. Un charme fou, inespéré. On rit. Quand elle aura son dentier, elle croquera le monde et moi avec…

 

 

Inlassablement se répéter, pendant l’attente. Inventaire des phrases :

Est-ce que j’ai les bons papiers ?
Est-ce que c’est le bon formulaire ?
B_345. A 546 –etc.
Est-ce que j’ai bonne mine ?
Est-ce qu’Aldi fera des promotions sur l’huile d’olive ?
Est-ce que le monsieur ou la madame qui se trouve derrière le guichet saura me guider, m’aider ?

 

 

Parfois, j’ai l’impression que ma vie tient à un seul tampon qu’on applique sur une feuille. Ce tampon comme un sursis de quelques mois, jours. « Bon pour le service, ma foulette ». Tout y passe. Je n’ai pas le temps de penser à autre chose. Penser c’est foutu, paraît-il, mais non. Non, je ne me résigne pas. J’ai appris à ne pas me résigner, c’est ma force, ma lutte à moi. Penser c’est aussi agir. J’aime le mot AGIR. Agir est un outil à utiliser en cas de grosse panne. Il réveille. Il stimule. Quoique parfois je me sens un peu lasse d’agir toute seule. Pour me requinquer quand je suis fatiguée, je regarde le ciel. Regarder le ciel 

permet de voir des images, mettre des mots, prendre de la distance. Le ciel, les arbres, ça me repose, me fortifie.

Ben ça alors ! Comme une évidence, à moi toute seule, je suis une entreprise, inventaire :
Secrétariat médical
Magasinière du frigidaire,
Coursière
Agent administratif
Agent de nettoyage
Agent de repassage
Agent de cuisine
Agent de gestion quotidienne.

J’entends souvent dire que les pauvres sont des fainéants, des profiteurs, qui profitent du système, qui travaillent au noir, et surtout qui prennent aux autres, qui s’enrichissent sur le dos des vrais contribuables, des vrais travailleurs. Certains disent même qu’ils sont la plaie, le cancer de notre société et qu’il faudrait les cacher afin qu’ils n’envahissent plus les rues, les parcs, les espaces publics. Ben tiens. J’ai besoin de silence.

 

 

Moi, femme au foyer, sans travail, veuve, trois enfants à charge, j’ai l’agenda d’un ministre du quotidien. Chaque minute compte. Chaque minute est calée pour survivre, pas vivre, je dis survivre. Chaque jour survivre, chaque jour espérer, chaque jour lutter, mais chaque jour sentir que je suis pleine de sens, pleine de force, pleine d’agir. Alors moi, Sophie K, je dis, je crie :

La pauvreté, Mesdames et Messieurs, c’est de l’intelligence à plein temps, sauf le dimanche.

 

 

Dans d’autres rêves, pas les mêmes, évidemment (je rêve beaucoup, mais dois-je dire que ce sont des rêves, je n’en suis pas si certaine que cela.) Je vois mes trois enfants qui regardent le frigo. Ils l’ouvrent. Ils le regardent. Quand il est vide. Je rêve de le remplir. Quand il est plein, je regarde les dates de péremption. Autour de moi flotte une ribambelle de produits de luxe qui me narguent. Alors je sors un fusil de chasse et je tire sur les marques. Pan Pan !

De ma fenêtre de la cuisine, je me perds en songe, vue sur la cité, le paysage gris, les nuages comme des grosses caméras au-dessus de nous.

 

Surveillance, contrôle permanent. Écœurant ! Le monde aujourd’hui, c’est un œil mécanique, dépourvu d’humanité. La liberté nous aime-t-elle encore ? Monde intérieur. Monde extérieur. Monde quartier. Monde des enfants. Monde de l’argent. Monde arrogant. Monde perdu. Monde à reconstruire.

Mon monde s’écroule quand la facture d’eau n’est pas payée à temps. Filet d’eau comme un filet de citron. Filet d’argent qui flotte. Filet de sardine à manger. Je ne me plains pas. D’un côté, je vis. De l’autre côté je me bats. Je ne me plains pas, je suis là avec trois enfants. Claudine est venue prendre le café comme tous les mercredis chez moi. On mutualise les tâches quotidiennes. Ça aide. Elle m’a dit : « On peut être sière, (pour fière) t’sais, parce qu’on est chorte ( chorte pour forte), mais faudra pas nous chatouiller encore plus car je sens que la révolte ce n’est pas la tête, mais le cœur qui va la guider et quand le cœur parle, ça peut faire un mal chou. (chou pour fou) »

 

 

Et pour en finir, j’écris ces quelques mots – atteindre un autre territoire pour lutter, lutter…

Grésillement des oiseaux
Avion massif qui passe devant mon regard
Sur le parking de mon immeuble, bruits de tôles ondulées
Ciel plein jour,
Des hommes marchent avec du pain sous le bras, ils parlent.
Les ombres sont épuisées en marchant à leurs côtés
Des oiseaux zigzaguent entre le ciel et le terrain vague, boueux
Édifice du désastre et de la mélancolie
Le silence se tient à l’écart
Il ronge son frein devant les injustices
Le vent made in Belgium laisse passer des odeurs de sardines grillées,
La vie, la vie.
Oh fruit de nos entrailles.
Jour qui déchire
Comme un œuf sur le plat
Dans une assiette grise
Les oiseaux cessent de pleurer
C’est dimanche
Sous le soleil naissant
Les arbres ne ressemblent plus à des bouts de ferraille

éparpillés sur le trottoir
Le ciel quant à lui
A retroussé ses manches pour piocher dans son abyssale mélancolie d’être seul
Et dépourvu.
Je ne suis pas seule, je ne suis pas seule…
Juste dire que le mot solidarité ne sera pas remis au rayon d’un musée.
Moi, Sophie K : je dis, un pas en avant, je vis, un pas en avant, je vis.