Par Justine CONSTANT

 

 

 

En grandissant, un enfant a besoin de désobéir pour expérimenter et tester les limites qui lui sont imposées, voire les faire fléchir. Une fois l’âge adulte atteint, désobéir fait peur : notre société prône la soumission aux règles, aux patrons, au marché, à la loi ou au conformisme.

 

Pourtant, aujourd’hui, le recours à la désobéissance civile serait de plus en plus fréquent. Comment désobéir au nom d’un intérêt collectif supérieur ? Quelles sont les mobilisations citoyennes possibles ? Par qui sont-elles portées ? Et sur quoi tentent-elles d’influer ?

 

La mobilisation contestataire est inscrite au cœur de nos démocraties. En Belgique, elle est portée par de nombreux acteurs. D’abord par les syndicats, qui dès la fin du XIXe siècle, avec la naissance du mouvement ouvrier, sont les premiers à porter des revendications. Ils sont rejoints par les ONG dans les années 1960 et 1970 et récemment, par de nombreux collectifs citoyens autonomes. Les combats ont évolué, voire se sont démultipliés avec le temps. Au départ de la question ouvrière, les militants s’attacheront ensuite à défendre l’environnement, les minorités, le tiers-monde… et enfin, l’altermondialisme.

 

Trois stratégies d’actions existent pour changer les rapports entre dominants et dominés. Il est possible d’agir avec le pouvoir, en dialoguant et en utilisant les formes instituées que sont le plaidoyer, la négociation, la grève légale etc. Une autre de ces stratégies est celle des mouvements de transition, qui créent leurs alternatives autonomes et agissent sans le pouvoir. Et la troisième consiste à agir contre le pouvoir. Dans ce dernier cas, on parle d’action directe. Nous allons nous pencher sur cette dernière méthode. Elle est peut-être la moins connue des trois ; pourtant quelques actions ont défrayé la chronique ces derniers mois.

 

 

L’action directe non-violente
Elle consiste en une action : occuper un espace public ou privé, détruire des biens, etc. Elle est dite directe car elle est portée directement par des citoyens et non déléguée à un représentant, comme le député par exemple. Enfin, elle est non-violente. Par-là, elle se distingue des mouvements extrémistes qui peuvent recourir à la force. Ajoutons encore que cette action est collective, même si elle peut ne regrouper qu’une poignée d’activistes. Elle cible une question précise, jugée injuste au nom de principes éthiques. Les militants placent la conscience morale au-dessus de la loi officielle et se permettent de l’enfreindre si nécessaire.

 

L’illégalité caractérise également la désobéissance civile, la plus connue des formes d’actions directes non-violentes. Sa spécificité est que les militants transgressent expressément la loi qu’ils veulent faire changer. Ils veulent en obtenir son abrogation ou son amendement.

 

Souvent, l’action directe est portée par un groupe de citoyens qui espère susciter le débat et éveiller la conscience d’autres citoyens. Attirer l’attention de l’opinion publique est recherché car cela permet de démontrer le caractère inique ou injuste de la loi. Le retentissement de ces actions est réel comparé à d’autres formes de revendications, plus conventionnelles et parfois très énergivores. Suites judiciaires ou pas, les militants sont conscients des risques encourus. Le procès doit permettre de rouvrir le débat public. Et souvent, les frais judiciaires sont pris en charge par des dons de citoyens qui rejoignent la cause défendue. Nous sommes dans une société du spectacle et les militants en jouent.

 

Des actions directes, nous en connaissons tous, que ce soit l’action de Martin Luther King avec les sit-in et les marches contre la ségrégation raciale aux États-Unis, aux autocollants apposés sur les feux rouges contre le CETA.

 

Plus récemment, en juin dernier, plusieurs militants de l’association Agir pour la paix ont réussi à pénétrer dans la base militaire de Kleine-Brogel. L’action avait pour but de dénoncer la présence d’armes nucléaires américaines sur le territoire belge et dont la présence n’a jamais été reconnue officiellement par l’État belge. Le timing avait été réfléchi par les militants : au début du mois de juillet avait lieu un sommet de l’OTAN. Ils voulaient profiter de l’occasion pour rendre symboliquement les armes nucléaires à leurs propriétaires et pousser l’État belge à signer le traité onusien d’interdiction des armes nucléaires. Cette action enfreignait la loi. D’ailleurs, les participants ont passé quelques heures au poste de police, mais jugeaient la détention de ces armes bien plus illégale.

 

Des ONG, comme Greenpeace, utilisent l’action directe régulièrement : cela permet de mettre en lumière des problématiques. Ainsi, afin de démontrer que la Belgique ne respecte pas les normes européennes en termes de qualité de l’air, Greenpeace a placé des appareils de mesure dans 222 écoles fin 2017. Les résultats révèlent que la qualité de l’air est préoccupante, voire mauvaise dans bon nombre d’écoles et a un impact direct sur la santé des enfants.

Enfin le droit des étrangers est une des principales causes de mobilisation avec les questions environnementales. L’activiste Mathieu Bietlot en témoigne.

 

Mathieu Bietlot est coordinateur des analyses et plaidoyers pour Bruxelles Laïque et militant du mouvement citoyen Acteurs des Temps Présents1. Le 11 janvier dernier, il remet en mains propres à Theo Francken, Secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration, un « Ordre de quitter le gouvernement ». Une réaction symbolique et pleine d’humour au rapatriement forcé de plusieurs Soudanais menacés par la torture et les mauvais traitements.

 

Il ne s’agissait pas de désobéissance, commente Mathieu, il n’existe aucune loi empêchant de remettre une lettre à un Ministre… À cette époque, il y avait beaucoup de contestation autour de la politique de Francken ; plusieurs partis et associations réclamaient sa démission. Nous voulions réagir vite… une manifestation de soutien à Francken avait réuni huit personnes devant la gare centrale et nous voulions faire mieux (rires). Grâce à la Coordination des Sans Papiers et à son réseau, nous en avons rassemblé trois-cents en quelques jours ! Nous étions le 29 décembre, nous avons annoncé aux médias que nous donnions à Theo Francken l’Ordre de quitter le Gouvernement pour le 13 janvier, date de la manifestation qui a rassemblé près de 8000 personnes. Plus tard, nous avons appris que Francken serait présent au drink de Fedasil, alors nous sommes allés lui remettre la lettre en mains propres.

Parce que cette lettre, calquée sur le modèle du tristement célèbre « ordre de quitter le territoire », est avant tout un symbole, elle frappe l’imagination et les mémoires. À ce titre, elle est relayée par les médias, les réseaux sociaux. Et se retrouve sur toutes les lèvres. C’est alors qu’elle se met à peser. Il en va de même pour les actions de désobéissance civile. Mathieu Bietlot a beaucoup réfléchi à la question. Pour qu’il y ait désobéissance civile, plusieurs conditions doivent être réunies. D’abord, il faut désobéir, c’est-à-dire contrevenir sciemment à une loi, à une règle que l’on estime injuste. Ensuite, le faire dans un but qui ne soit pas personnel. Enfin, il faut l’assumer publiquement, c’est-à-dire revendiquer la désobéissance, faire parler d’elle.
Par L.B.

 

 

Choisir l’une ou l’autre méthode d’action relève de la stratégie et de l’effet escompté, la désobéissance civile venant en dernier recours car on viole la loi. Le changement politique est rarement à la clé : les combats sont longs et parsemés de petites victoires étalées dans le temps.

 

 

Dérision et créativité au service de l’action directe
Pour faire passer un message, les activistes utilisent souvent des outils artistiques et l’humour. Les questions traitées sont sérieuses mais les opérations sont drôles.

 

Ainsi, des militants impliqués dans l’action à Kleine-Brogel étaient déguisés et formaient une armée de clowns. En 2012, la manifestation de droite organisée par le Cercle des Citoyens Austères est aussi un bel exemple de cet esprit de dérision. Volontairement impertinente, la manif et ses slogans en disaient long sur les inégalités dans la société d’aujourd’hui : « Pour défendre nos privilèges, osons l’austérité », « Pas de pitié pour les perdants », « Solidarité avec les banquiers », « Le chômage, c’est du gaspillage ».

 

Autre collectif, l’Ensemble Zoologique de Libération de la Nature (EZLN), dont fait partie Amaury Ghijselings, place au cœur de ses actions une dimension créative, poétique, voire surréaliste. Le 14 mai dernier, il a fait irruption dans les bureaux d’ENGIE Electrabel pour dénoncer l’enfouissement des déchets radioactifs en Belgique. Les militants étaient déguisés en animaux et y ont abandonné de faux barils nucléaires.

 

Des convergences avec la démarche socioculturelle et l’éducation permanente
Désobéir n’est-ce pas une des fins de notre travail socioculturel ? Avec son intention de développer la connaissance critique des réalités sociétales, les capacités d’analyse, de choix… des citoyens, l’éducation permanente vise à prendre une distance critique avec les normes, d’évaluer les marges de manœuvre jusqu’à entrer en conflit, si cela s’avère juste au nom de valeurs partagées. Autre point commun, l’usage de l’art et la créativité présents dans la démarche socioculturelle et qui consiste à utiliser le langage artistique pour toucher, transformer ou bousculer les publics.

 

Majo Hansotte, formatrice en éducation permanente, avec sa méthode des intelligences citoyennes ne propose rien d’autre que des actions directes non-violentes : un happening, une installation ou encore une infiltration au départ des injustices vécues par les participants. Amaury Ghijselings la rejoint méthodologiquement en expliquant la nécessité de partir de la colère des militants pour aboutir à une action collective pertinente et légitime. D’après son expérience, l’éducation populaire est au cœur des démarches d’actions directes et souvent, le cheminement des activistes importe au moins autant que le résultat.

 

 

Une valeur ajoutée à la démocratie ?
L’évolution des stratégies d’actions est à mettre en regard avec le changement de paradigme de la fin du XXe siècle. Jusqu’alors, de grandes idéologies proposaient un modèle de société clairement défini : on pouvait théoriser un modèle alternatif et combattre un ennemi identifié. Aujourd’hui, le système capitaliste s’est mondialisé et on retrouve des mobilisations sans programme politique très précis : on est passé de l’engagement transcendantal à des engagements expérimentaux, à tester sur le terrain.

 

D’autre part, les totalitarismes du XXe siècle et l’obéissance aveugle à ceux-ci marquent un traumatisme. Aujourd’hui, désobéir peut être un acte citoyen. D’ailleurs, la démocratie prévoit un contre-pouvoir en son sein : les citoyens sont libres d’exprimer leurs opinions dans l’espace public. De multiples moyens d’expression sont possibles. L’action directe, en éclairant une minorité silencieuse sur les dérives du fonctionnement de la démocratie ou en démontrant que l’État agit contre ses propres principes, joue ce rôle de contestation et de vigilance démocratique. Elle s’inscrit dans un refus du conformisme et de résignation devant l’ordre établi.

 

 

En cela, on peut parler d’un renouvellement de l’action collective. Depuis toujours, les sociétés ont changé et les mouvements contestataires se sont adaptés. Les mouvements sociaux se renouvellent et la modernité vient d’une évolution globale : les opposants d’aujourd’hui se distinguent dans leur rapport au pouvoir, dans la défiance du monde politique traditionnel, dans leurs revendications spécifiques et dans l’utilisation de stratégies multiples, à l’heure où la démocratie représentative peine à entendre l’opinion publique.

 

 

 

Pour aller plus loin :
Dossier Désobéir dans Imagine Demain le Monde, mai-juin 2018, n°127.
Dossier Désobéissance civile : nourrir la démocratie dans Éduquer, Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente, n°139, juin 2018.
Pluralité de mobilisations et convergence des luttes, CIEP, Cahier n°22, février 2017.

 

 

 

1. www.acteursdestempspresents.be