Portrait de deux Bagiciennes qui font entrer l’Education Permanente là où on ne l’attend pas.

 

Par Laurence BAUD'HUIN et Caroline COCO

 

 

 

Parce qu’il s’agit de reprendre du pouvoir pour comprendre, dire et agir collectivement, mener des actions d’éducation permanente sur une visée à long terme est un travail politique qui nécessite engagement, capacités d’analyse, passage à l’action et expérimentations. Il est des secteurs où mettre en place ce genre de projets relève d’un défi audacieux. Anne-Marie Trivier travaille dans l’aide sociale. Noëlla Malingreau dans la santé mentale.


Pas de doute, l’action politique est là !

 

 

Anne-Marie Trivier, un combat contre la précarité
Anne-Marie Trivier suit la formation BAGIC entre 2005 et 2007. A l’époque, elle travaille comme bénévole pour une association qui, entre autres missions, propose un service d’écrivains publics. Souvent en situation d’extrême précarité, les personnes qui viennent à elle cherchent de l’aide pour coder et décoder les signes et symboles d’un monde auquel elles n’ont pas ou plus accès.

 

Anne-Marie s’interroge alors sur le phénomène d’exclusion sociale, recherche ses raisons structurelles : elle en fera le thème de son projet BAGIC. Pour elle, les disparités socioéconomiques ne sont pas seules en cause. Dans son écrit final, Anne-Marie notera : « Aux facteurs d’ordre économique, il faut ajouter la question des liens sociaux et de leur capacité à faire tenir ensemble les êtres humains dans une totalité cohérente et intégratrice qui confère à chacun une place et du sens à vivre. Mais il faut aussi tenir compte des facteurs d’ordre symbolique qui alimentent le système de valeurs par lequel la société tente de se maintenir et de se reproduire, parfois au détriment du bien-être des individus ».

 

L’élaboration du projet d’Anne-Marie va alors tenter, dans une démarche d’Education permanente, de décoder ces facteurs relationnels et symboliques pour que les individus visés puissent reprendre du pouvoir sur leurs capacités à comprendre, à agir. Le projet se développe en trois temps : d’abord, provoquer la réaction par la représentation, dans l’espace public, d’un spectacle de marionnettes qui dénonce une situation de discrimination. Caricaturales, les marionnettes permettent la distanciation, évitent une identification trop directe pouvant être stigmatisante. Dans un second temps, le public, cette fois protégé par le cadre associatif, est invité à exprimer son ressenti, à verbaliser les injustices ou torts subis. Dans son écrit, Anne-Marie Trivier soulignera l’importance de nommer les vécus, de leur donner une légitimité. Le dernier temps du projet est consacré à la mise en place d’ateliers d’écriture de récits de vie. D’abord créés individuellement, ces récits sont à terme partagés, publiés, collectivisés ce qui permet aux écrivants – et la visée est ici clairement émancipatrice - d’appréhender les constantes des déterminismes sociaux et psychologiques à la base de leurs difficultés.


Hélas, bien qu’Anne-Marie ait anticipé nombre d’écueils, le principal mur qui se dresse face à elle sera d’ordre structurel : à l’époque sans appuis financiers, sans soutiens politiques, la petite association de bénévoles où elle travaille ne pourra pas subvenir aux besoins d’une telle aventure.

 

Aujourd’hui, Anne-Marie Trivier travaille au Centre d’Appui aux Services de Médiation de Dettes de la Région de Bruxelles-Capitale. Il s’agit maintenant d’aide sociale : l’émancipation des publics et la réappropriation de ces vies abîmées ne sont pas au cœur des missions de l’asbl. Pour Anne-Marie, militante engagée et convaincue, les débuts ne sont pas forcément faciles.

 

Et pourtant… en 2013 alors qu’elle participe à la création d’un « groupe de soutien face au surendettement », Anne-Marie va devenir l’un des piliers de ce qui se révélera une incroyable aventure. Au départ, le groupe réunit des personnes endettées qui, ensemble, partagent et se racontent. Au-delà des restrictions matérielles, manquer d’argent engendre un sentiment de honte, de mise à l’écart : la chose est tue et le silence pèse. Par la parole rendue et entendue s’installe alors la reconnaissance mutuelle des vécus et des difficultés. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : forts d’une estime d’eux-mêmes retrouvée, beaucoup deviennent bénévoles dans différentes actions, portent au-delà du groupe les acquis solidaires.

 

Anne-Marie, qui n’a pas déposé sa casquette de Bagicienne, ne manque pas d’analyser l’expérience à laquelle elle assiste. Pour elle, tout ce chemin est d’ordre symbolique : les personnes se reconstruisent de manière à la fois personnelle et interpersonnelle, et ce faisant tentent d’impacter le monde qui les entoure. L’émancipation est là… l’action politique n’est plus très loin ! En effet, désireux de dépasser les groupes de soutien, ces nouveaux activistes vont aller jusqu’à interpeller députés, parlementaires, présidents de CPAS et à réaliser une émission de radio avec le GSARA !

 

Après 4 années d’existence, lorsque l’asbl décide, sur base d’une évaluation quantitative, d’arrêter de soutenir financièrement le projet, les membres de la première heure, en association avec des professionnels du secteur et des personnes ayant vécu le surendettement, créent un réseau indépendant1. Une subvention à la COCOF est demandée. Pourquoi vouloir poursuivre ? Parce qu’avoir pu aider d’autres personnes fait de cette expérience une aventure si particulière pour ceux qui y participent. Ce sont des «experts du vécu». Leur expertise est reconnue depuis longtemps en santé mentale et au sein du SPF Intégration Sociale qui a introduit des experts du vécu de la précarité ou de l’exclusion sociale au sein de ses équipes d’employés. C’est à ce tournant de l’aventure que se trouve aujourd’hui le Réseau Trapes où les personnes tentent de transformer symboliquement leur expérience du surendettement.

 

On le voit, on assiste ici à un réel retournement de situation tant relationnel – l’exclusion sociale se mue en expertise –que symbolique – la personne consultée adopte les codes de l’expert, jouit de la reconnaissance sociale. Pas de doute, Anne-Marie Trivier avait vu juste !

 

 

 

Noëlla Malingreau : culture et rétablissement
Ergothérapeute et référente culturelle au Centre Régional Psychiatrique (CRP) Les Marronniers, l’un des plus grands hôpitaux psychiatriques du pays, Noëlla Malingreau suit la formation BAGIC de 2013 à 2015. Au départ de son projet, une colère : la terrible et systématique stigmatisation de ses patients dès qu’ils sortent de l’institution, et à plus forte raison dans les lieux culturels où elle les emmène. Une réalité discriminante qui, parce qu’elle mène sans concessions à la perte du pouvoir social des individus, constitue un frein à leur rétablissement. Titré « La culture comme outil de dé-stigmatisation en santé mentale », son projet BAGIC s’attaquera à définir les mécanismes de stigmatisation, puis à proposer des actions de terrain.

 

Selon Noëlla, les facteurs stigmatisants sont les suivants :

D’abord, l’étiquetage, inhérent à l’existence même de lieux de traitement et de gestion des troubles mentaux. En instituant de tels espaces, l’Etat induit inévitablement une frontière entre « normaux » et « malades », ces derniers étant déclarés non-aptes à vivre parmi les premiers. Vient ensuite la fabrication des stéréotypes. La personne étiquetée se voit attribuer une série de défauts – sa dangerosité par exemple - qui vient justifier pléthore de représentations sociales. De là découle la séparation, le clivage : bien que non définie, la différence est considérée comme vraie, rationnelle. C’est particulièrement perceptible au sein même de l’institution où se côtoient soignants et soignés, les uns garants d’un savoir scientifique, les autres, receveurs d’une aide qu’ils n’ont parfois pas demandée. Finalement discriminée, la personne perd peu à peu son droit à jouer un rôle dans la société.

 

Pour déconstruire ces processus, Noëlla travaille selon deux méthodes bien connues du secteur de la socioculture : la démocratisation de la culture et la démocratie culturelle. Si le premier axe - qui revient pour Noëlla à sortir les personnes de l’institution, à les emmener à la rencontre des espaces de création - est relativement courant en ce qu’il offre de nombreuses occasions de lancer débats et discussions, le second axe, quant à lui, se pose en véritable gageure dans le secteur de la santé 

mentale. En effet, considérer la culture comme terrain social de participation, éveiller à l’esprit critique les usagers, n’est jamais une priorité dans ce type de structure.

 

Pour comprendre la démarche de Noëlla, il faut dès lors aborder le concept-clé de toute sa recherche : la notion de rétablissement. Dans son projet BAGIC, elle la décrit comme « (…) issue d’un mouvement associatif d’anciens patients qui se battaient pour les droits des patients, la qualité des services proposés et contre la discrimination. Ils publiaient des comptes rendus de leur rétablissement de maladies mentales graves, communiquaient dans des conférences, prenaient la parole face aux politiques et aux professionnels soignants afin de contribuer au changement,…» 2

 

Cette notion est révolutionnaire en ce qu’elle induit l’espoir : la maladie mentale n’est plus considérée comme chronique avec, au mieux, une stabilisation des symptômes ; elle peut être dépassée. Néanmoins, pour que s’opère le rétablissement, l’individu doit être acteur de sa propre guérison et pour cela être considéré en tant que tel. Il doit en outre pouvoir s’appuyer à la fois sur l’institution psychiatrique – ce qui nécessite d’inévitables aménagements - et sur un réseau associatif porteur.

 

Mais comment faire advenir de tels changements au cœur du gigantisme du CRP Les Marronniers ? En 2010, le contexte change : à cette époque, le SPF Santé Publique lance une réorganisation de l’offre de soins en santé mentale. Son objectif est de maintenir le plus possible les personnes atteintes de troubles mentaux dans leur environnement de vie. Dans la foulée, Le CRP Les Marronniers reçoit en 2013 un subside alloué à la création, au sein de l’hôpital, d’un Centre d’Activités Thérapeutique (CAT), d’un amphithéâtre et d’un hall sportif. Noëlla a trouvé son terrain de jeu ! Soutenue par la direction, elle s’attelle alors à faire vivre ce CAT, d’une part en l’ouvrant vers la cité, d’autre part en faisant entrer la cité en ses murs. Elle dira : « ce n’est pas le lieu qui dé-stigmatise, c’est ce qui s’y produit, ce qui s’y crée, ce qui s’y fait, ce qui s’y montre. »

 

Pour atteindre ses objectifs, la Bagicienne va progressivement intégrer les usagers à toute une série d’événements culturels. Aujourd’hui, les artistes de l’hôpital exposent leurs créations d’Art Brut dans l’amphithéâtre lors de l’opération
« l’Art dans la ville », ils ont également mis en place un ciné-club au sein du CAT qui accueille, entre autres, le festival RAMDAM – Festival du film qui dérange. Ces événements sont à la fois générateurs et conséquences de la valorisation de la créativité artistique au cœur même du CRP Les Marronniers.

 

Le CAT a encore développé de nombreux partenariats grâce auxquels il peut maintenant proposer l’exposition permanente d’œuvres artistiques attirant tant le public extérieur que les personnes fréquentant l’institution. Ceci permet que s’opèrent la rencontre et le décloisonnement. Pour exemple, le jury de fin d’année des bacheliers en design textile de l’Académie des Beaux-Arts de Tournai s’est déroulé au sein de l’amphithéâtre, ce qui a permis l’appréhension de modes d’expression nouveaux par les usagers de l’hôpital qui, quelques mois plus tard, ont pu suivre un atelier de customisation textile avec les mêmes étudiants.

 

Bien sûr, le rétablissement est un processus qui prend du temps. Mais la dé-stigmatisation par la culture de Noëlla est en route, et rien ne semble devoir l’arrêter !

 

 

 

1. Il s’agit du réseau TRAPES
2. Rétablissement, inclusion sociale, empowerment Tim GREACEN, Emmanuelle JOUET ; cité dans « La culture comme outil de dé-stigmatisation en santé mentale », par Noëlla Malingreau, projet de fin d’études, BAGIC 2015, p.14